Débats autour d’une SDC pour le Village

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À la veille de déposer auprès de la Ville une requête visant la fondation d’une société de développement commercial (SDC), les promoteurs de cette nouvelle formule, dont l’Association des commerçants et professionnels du Village (ACPV) est le chef de file, ont organisé, le 13 mai, une séance d’information publique au Complexe Sky, propriété d’un farouche opposant à l’idée, Peter Sergakis. Les débats ont été intenses.

Jessy LaPointe

Animée par le président de la Chambre de commerce gaie du Québec Louis Charron, la rencontre a permis aux promoteurs et opposants de présenter des points de vue diamétralement opposés.

Mentionnons d’abord qu’une SDC est une structure reconnue légalement et gérée par ses membres et dont la mission est de faire la promotion d’un secteur commercial donné. Dans le cas du Village, le territoire retenu concerne les commerces ayant leur façade sur la rue Sainte-Catherine, entre la rue Saint-Hubert et l’avenue De Lorimier, et sur la rue Amherst, entre la rue Ontario Est et le boulevard René-Lévesque Est.

Les promoteurs de cette SDC proposent une cotisation annuelle dont le plancher serait de 350$ et le plafond, de 1000$, selon l’évaluation locative. Ils soutiennent qu’une SDC permettrait de faire en sorte que tous les commerçants du Village participent économiquement au succès des activités du Village, puisque les cotisations sont prélevées directement par la Ville à même le compte de taxes des commerçants.

Ce qui n’a pas l’heur de plaire à certains, comme le propriétaire du Sky, Peter Sergakis, qui craint que la SDC ainsi créée n’augmente graduellement ses cotisations, et qui demande que de nouvelles règles soient imposées, exigeant un minimum de 80% des voix des commerçants pour toute éventuelle hausse de cotisations.

La rencontre a commencé par une présentation effectuée par la propriétaire du Magnolia, Lucie Duguay. «Quand on regarde ce qu’a réussi à faire l’ACPV avec ses minuscules moyens (comme le Festival des arts, ou les décorations de Noël, par exemple), on peut être impressionnés, mais on doit aussi reconnaître que cette association a ses limites», explique-t-elle.

«Il y a des SDC partout autour de nous, sur la rue Ontario, sur Mont-Royal... Il y en a une qui se prépare dans le Vieux Montréal. Nous sommes les seuls à ne pas en avoir», souligne Mme Duguay. «Aujourd’hui, ce sont toujours les mêmes qui mettent la main à la poche. À partir du moment où nous aurions une SDC, c’est tout le monde qui donnera son obole. Pensez-y: le plancher de 350$ ne représente qu’un dollar par jour, pour mettre sur pied des projets communs qui auront des retombées positives pour tout le Village», ajoute-t-elle.

«La première chose qui fait la force du Village, c’est que nous partageons déjà des intérêts communs, comme, par exemple, un souci de sécurité, l’envie d’avoir un endroit où nous pouvons vivre sans avoir à expliquer notre orientation sexuelle», lance-t-elle.

«Le budget est voté, il doit être approuvé par les membres en assemblée générale», ajoute Mme Duguay. «Il faut bien que tout le monde comprenne: ce n’est pas une taxe: c’est une cotisation sur laquelle vous conservez un droit de regard», souligne-t-elle.

«Oui, c’est vrai qu’on entend qu’il y a des SDC qui ont mal fonctionné. Ce que je vous dis, c’est qu’il vous faut voir à vos affaires. Si on ne s’en occupe pas, on ne peut pas être content. Une SDC, on ne peut pas simplement la créer et laisser les autres s’en occuper», ajoute Mme Duguay.  «De toute manière, chacun d’entre nous n’a pas le temps, de manière individuelle, de faire arriver les choses. Ce n’est qu’ensemble que nous pouvons y parvenir», termine Mme Duguay.

Opposition

«Je ne suis pas ici pour vous dire si vous devriez embarquer ou pas, mais pour vous expliquer les enjeux. Je suis conscient qu’avec l’ACPV, ce ne sont pas tous les commerçants qui participent, mais si jamais on crée une SDC, on va se retrouver avec une cotisation qui va être aussi contraignante qu’une taxe, affirme M. Sergakis, tout en soulignant que par ses propres activités commerciales, il a déjà eu à transiger avec des SDC sur d’autres artères, comme Wellington ou Notre-Dame. Si vous ne la payez pas, la Ville pourra utiliser les mêmes pouvoirs que pour les taxes: elle pourra vendre votre linge, votre vaisselle... mettre votre commerce aux enchères. Il faut aussi que vous soyez conscient que même s’il est dur de créer une SDC, il est dix fois plus difficile de la défaire. En fait, comme il faut obtenir les signatures de 50% des commerçants contre, il faut engager une équipe de communication pour informer les gens. On parle d’une opération de 100 000$. Qui a 100 000$ à mettre là-dessus?»

M. Sergakis craint aussi qu’au bout de quelques années de fonctionnement, la SDC n’augmente ses cotisations: «C’est le conseil d’administration qui décide des cotisations. Même si le plafond qu’on promet aujourd’hui est de 1000$, vous pourriez vous retrouver avec une cotisation de 8000$, dans cinq ans!»

M. Sergakis avait invité quelques connaissances de la SDC de la rue Wellington de Verdun à venir avertir les commerçants du Village, comme la commerçante et ex-conseillère municipale Ginette Patry: «J’ai des amis commerçants qui ont fermé. Vous savez, la Ville a le bras long. En tout cas, si vous réussissez vraiment à maintenir un plafond de 1000$, je vous dis Chapeau!, mais je ne connais aucune SDC qui a réussi ça....»

Daniel Houle, le propriétaire du Club International de la rue Sainte-Catherine, est venu littéralement haranguer les promoteurs de la SDC: «Je la paie déjà sur Mont-Royal, ma cotisation à une SDC. Et c’est vrai que les cotisations n’arrêtent pas d’augmenter. C’est de l’h... de marde! Et en plus, en partant, avec toutes les activités que l’ACPV organise, chaque fois que la rue est fermée, je perds des clients pendant 17 jours par année!»

Mme Duguay s’est emparée du micro pour lui répondre: «Je suis moi-même propriétaire de bar. Quand il y a des fêtes dans la rue, mes clients n’arrivent pas avant minuit, minuit et demi, et ils se sont déjà désaltérés ailleurs. Mais je l’accepte, car je suis consciente que ces activités ont des retombées positives pour l’ensemble du Village.»

Mme Duguay admet cependant, du bout des lèvres, que les promoteurs actuels ne peuvent pas s’engager au nom du futur conseil d’administration de la SDC que le plafond de cotisation sera maintenu à 1000$.

Les « pour »

Guy Bazinet, directeur de la Direction de l’Aménagement et du développement des entreprises de l’Arrondissement de Ville-Marie, précise cependant: «Votre territoire comprend de grands immeubles qui viennent accroître de beaucoup l’assiette fiscale du secteur. Vous avez l’opportunité de jouir d’un taux de cotisation relativement faible, par rapport à des artères moins denses.» Il confirme aussi que depuis une quinzaine d’années, l’administration municipale fournit une somme annuelle de 50 000$ à chaque SDC pour son fonctionnement.

Le propriétaire du Complexe Bourbon, Normand Chamberlan, est venu appuyer la SDC: «Je suis 100% pour. Grâce à l’ACPV, nous nous sommes mis à recevoir des subventions, de l’aide pour nos activités. Ce que je constate de ceux qui sont contre une SDC, maintenant, c’est que ce sont des gens qui ont voulu profiter du Village!»

Paul Haince, directeur général de l’ACPV, n’a pu résister à l’envie de se lever pour haranguer la foule: «L’action d’une SDC, on ne doit pas la calculer sur une base quotidienne, mais sur la base de la renommée qu’elle va donner au Village. Si le Village n’est pas capable de se faire assez confiance pour investir dans une organisation solide, pour participer, nous valons quoi? Est-ce que nous allons baisser la tête, ou nous prendre en main? Aussi, n’oubliez pas, ceux qui contribuent déjà: vos contributions pour les arbres de Noël, pour les préparations en vue des Jeux [Gais de Montréal 2006]... elles seront déjà incluses dans votre cotisation. Et maintenant, vous êtes vraiment prêts à vous obstiner pour 350$?»

M. Sergakis a conclu les débats en invitant les commerçants: «Allez voir une dizaine de commerçants membres d’une SDC. Demandez-leur ce qu’ils en pensent. Vous vous ferez votre idée.»

 

Paru dans Le Ville-Marie du 18 mai 2003, page 1

Avertissement: Ce texte ne vise qu'à constituer un échantillon personnel des textes journalistiques de Jessy LaPointe et ne peut être utilisé ou copié qu'à des fins de consultation personnelle.