BIC
LE JARDIN DES POÈTES
L'heure tardive nous presse. Nous n'avons qu'un but : sortir de la vallée de la Matapédia, emprunter vers l'Ouest la route le long du fleuve et rejoindre le gîte Chez Marie-Roses. L'hôtesse nous y accueille fort gentiment, mais aucune chambre n'est disponible. Elle nous conseille l'Auberge du Vieux Bicois, au centre du village, non pas du côté du fleuve mais sur les hauteurs, dans les collines, en contournant le Théâtre les gens d'en bas. On s'y rend en vitesse et accepte la dernière chambre disponible, fraîchement rénovée et agrémentée de lourdes draperies qui nous reportent un demi-siècle en arrière. À peu de kilomètres de la grande route et c'est déjà un autre monde.
Le lieu reste sympathique. La salle à dîner est fréquentée non seulement par des voyageurs un peu égarés, comme nous, mais aussi par des gens de la place, nombreux d'ailleurs. Un poisson bien apprêté nous ravit. La journée a été longue. Nous rejoignons notre chambre et notre lit. À peine plongés dans le monde des rêves, le cri strident d'un train nous bousculent. L'instant d'après, un roulement sourd. Le tout se perd au loin. Lentement le calme de la nuit reprend ses droits.
Au matin, après le petit déjeuner, nous sortons pour une bouffée d'air frais, le temps de bien s'oxygéner avant de reprendre le volant. On fait quelques pas sur ce qui a pu êre le quai de la gare. Mais de la gare elle-même, plus rien!
Entre la rue principale et la voie ferrée, s'allonge en un étroit triangle un jardin à l'anglaise : le Jardin des Poètes, avec sa porte, son banc, son chemin étroit qui, par endroits, court sous les plantes. Alphonse Bélanger en est l'artiste. Il a tant à dire de chaque plante, de chaque fleur, des arrangements, des détours. Surtout des roses... Il nous parle aussi de ceux qui à l'occasion viennent y peindre, pour apporter avec eux l'odeur d'une rose et l'amitié d'un jardinier. Sa maison, à n'en pas douter, conserve bien des secrets. Il est prêt à nous les offrir. Nous nous excusons : la route, le long chemin à faire, l'urgence de rentrer chez nous. De bien faibles excuses. Comme un rendez-vous avorté.
Si vous passez par là... Peut-être que monsieur Bélanger n'y est plus. Peut-être que le jardin n'y est plus. Peut-êre que la dernière fleur se meurt, oubliée, abandonnée.
Informez-vous à l’'hôtel. Interrogez les passants. Quelqu'un doit bien se souvenir. On est tous un peu parents dans ce pays. Attardez-vous un bon moment. Imaginez la scène entre la route et la voie ferrée : un îlot de couleur, de fraîcheur et de paix, qui crie à la survivance surtout la nuit, comme le veut la légende. Ne soyez pas surpris si l'aile d'un ange s'appesantit sur votre épaule...
© Jean Grignon / 2004
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