Bon! On est le 14 janvier 1998, 2 heures du matin…


Le quatorze janvier, ça te rappelle quelque chose? Ça va faire neuf ans que nous sommes mariés, Isabelle et moi, tu t'en souviens?

Y faut pas attendre à cause de ça.

Si tu veux partir cette date-là, moi, je trouve que c'est une maudite bonne idée. Ça va me donner une raison de plus pour aimer cette journée-là.

C'est drôle les dates, hein? Moi, je suis né deux jours après la mort de ta mère, Yvonne. Gaëtan est né le 25 septembre, comme toi.

Diane et Suzanne, le 18 mars. Sylvie et Johanne, presque la même journée de la même année.

C'est drôle les dates quand on y pense. T'es tombé de ton avion en Allemagne, le 5 janvier 1945; et là, t'es sorti de ta maison définitivement le 4 janvier 1998. C'est fou les dates.

(un temps)

Les enfants vont bien, y faut pas que tu t'inquiètes.

Véronique est drôle; elle est très clown; elle a tes grimaces.

(réaction de Momo)

Charles prend toujours ses cours de piano. L'autre jour, il m'a dit: "Viens ici papa, je vais te jouer ma composition". Il m'a joué "L'hymne à la joie" de Beethoven, persuadé qu'il l'avait composée lui-même.

(réaction de Momo)

(un temps)

Si tu attends mon accord pour partir, je te le donne. Tu peux partir en paix. Et puis, il n'y a pas meilleur que toi. Tu y as déjà été. Tu te souviens?

Le tunnel, la lumière, tu lui as même parlé à lui. Tu te souviens?

(réaction de Momo)

Tu te rappelles, quand j'étais petit je te demandais toujours de me raconter cette histoire de "quand tu étais mort". J'étais fasciné par ça, moi; probablement parce que j'étais pas encore né en 1957. Tu te rappelles - IL t'avait dit:

  • que t'étais trop jeune;

  • que tu ne pouvais pas abandonner Laurie enceinte de Sylvie et les trois autres petits;

  • que t'avais encore beaucoup de choses à faire, à réaliser, dont moi, c'est pas rien; une maudite chance, sinon je serais pas là pour te le raconter!

(sourire de Momo)

C'est peut-être pour ça que je te demandais si souvent de me raconter cette histoire-là, pour te rappeler les étapes à suivre. À ce moment-là, ton corps était encore en parfait état. Aujourd'hui, c'est pas ça qu'IL te dirait, y a plus rien à faire avec, juste souffrir… tu peux te laisser aller…

Je t'aime papa…

(un temps)

Tu le sais plus que n'importe qui comment faire pour te rendre de l'autre bord, pis comment on est bien… comment tu vas être bien… Tu peux te reposer l'âme en paix… te reposer avec le sentiment du devoir accompli… laisse-toi aller… Y a plus rien qui te retient ici, plus rien, ni personne. Tu vas pouvoir aller partout où tu veux avec tes ailes, parce que c'est sûr que tu vas avoir des ailes, comme sur ton avion; entends-tu le moteur de ton avion?…

(Vincent et Gaëtan ronflent à côté)

Tu vas pouvoir aller à Berthier voir ceux que t'aimes, ta mère, ton père, tes frères… Les entends-tu les deux moteurs?

(réaction de Momo)

Les respirations en apnée avaient commencé. Son corps devenait de plus en plus froid, l'âme quitte doucement le corps, comme on quitte un vieux chum. Après quelques arrêts, sa tête s'est levée. Ses yeux, dont on avait pas vu d'expression depuis quelques jours, ont regardé Vincent, puis Gaëtan, puis Michèle, puis moi et enfin Geneviève qui lui tenait la main, comme on la lui avait tenue pendant ses trois derniers jours. Ses yeux ont regardé au ciel. Sa tête s'est déposée pour la dernière fois sur l'oreiller de l'hôpital … et c'est tout.

Salut Momo… je t'aime!

                                                         Yvon

Salut Momo

Le texte qui suit a été écrit et lu par mon frère Yvon à l'occasion des obsèques de papa en janvier 1998. 

Il traduit bien l'émotion qui nous habitait tous à ce moment là, nous sa famille.