Octobre

de Pierre Falardeau

Un film nécessaire?


Pourquoi un autre film sur Octobre 70? 

Pourquoi pas!

Malgré des livres entiers, des rapports de commissions d'enquête, des milliers d'articles - et une bonne dizaine de films s'y rapportant directement ou métaphoriquement1, l'événement n'a pas encore épuisé tout ce qu'on peut en dire... On n'en connait pas encore toutes les facettes et on n'a encore tiré que des interprétations partielles et partiales. Et puis, l'événement ne contient-il pas tous les ingrédients d'un bon scénario?

     Qu'apporte de neuf celui de Falardeau? Son projet et la structure dramatique qui en découle se percoivent facilement : raconter ce que les frères Paul et Jacques Rose, Francis Simard et Bernard Lortie ont vécu durant la semaine du 10 au 17 octobre quand ils ont enlevé, séquestré et finalement exécuté le ministre Pierre Laporte. Le récit s'y conforme rigoureusement : la caméra témoin n'accompagne toujours qu'un ou plusieurs membres du groupe et tout ce qui est contrechamp n'entre dans l'action que par la télévision, le téléphone, la radio, un journal. Rarement a-t-on vu une caméra coller si exclusivement aux personnages dont elle assume la position.

     On connaissait déjà ce récit avec Pour en finir avec Octobre de Francis Simard2, dont le film se veut une transposition. Falardeau lui reste fidèle, tant pour les faits que pour le sens que les felquistes donnent à leur action. Les détails ajoutés semblent tout à fait dans l'esprit du récit originel. Là réside l'intérêt principal du film : des faits plus ou moins oubliés sont maintenant diffusés dans un large public.

     Mais cela ne suffit pas. Pour qu'il vaille vraiment la peine d'en faire un film, il aurait fallu qu'on présente cette information dans une dramatique cohérente (un film qui se tient comme film) et qu'on y propose une interprétation nouvelle, en somme, qu'on décolle un peu de la réalité pour lui donner un caractère plus universel. Comme Les ordres de Brault, qui parle autant des techniques de répression que des simples Évenements d'octobre. 

     Le scénario ne manquait pas de défis intéressants. Le choix de s'en tenir uniquement au vécu des ravisseurs semble pertinent, car il favorise l'unité d'ensemble et permet de mieux creuser le sujet (rien de plus détestable que les intrigues secondaires ne cherchant qu'à accrocher le spectateur, défaut fort répandu dans le cinéma québécois actuel). Bonne décision aussi que celle de ne pas leur donner de noms, car Francis Simard, dans son livre, ne parle que du «nous» du groupe. Cela n'empêche pas les personnes au courant de l'histoire de reconnaître qui est qui, car la caméra ne peut s'empêcher de personnaliser; il faut bien montrer celui qui est suivi par des policiers ou les deux qui sont dans la maison de la rue Armstrong au moment de l'exécution. Moins pertinent, cependant, le type d'interprétation exaltée et appuyée que le réalisateur a demandé à ses comédiens, pas toujours à la hauteur, d'ailleurs. On a souvent de la difficulté à les croire, même quand on s'efforce de ne pas leur juxtaposer les visages trop bien connus des vrais felquistes. Le plus souvent cadrés en gros plans, ils ont peine à créer une atmosphère vraisemblable. On sent trop le jeu, alors que c'est une «histoire vécue» que le générique initial affirme nous présenter.

     Avec ce choix, Falardeau se donnait une difficulté supplémentaire. En écartant tout contrechamp explicatif, il devenait ardu de contextualiser suffisamment les gestes pour créer la cohérence de toute l'opération. On ne peut dire qu'il ait réussi; celui qui a une bonne mémoire ou qui a beaucoup lu saisit les références à Robert Bourrassa ou à Jérôme Choquette, connaît l'importance de la lettre de Laporte à «Mon cher Robert...», mais que comprendra de tout cela la jeune génération? Je sais bien que Falardeau ne veut pas tout expliquer, espérant plutôt que son film donne le goût aux étudiants de cegep d'aller lire sur son sujet3. Mais alors pourquoi faire un film? Faut-il lire des centaines de pages pour en saisir les tenants et aboutissants?

     Bonne idée aussi, quoique cliché, de commencer le film par la dernière étape de l'action, le transport du cadavre où il sera découvert. Cela évite le faux suspense pour le spectateur moins informé. Cette scène tout en douceur et délicatesse, comme les autres contacts avec l'otage, révèle mieux que tout le reste ce qui se passe dans le coeur des felquistes. Elle s'achève toutefois sur une musique tonitruante à la manière des plus détestables thrillers américains. Ce même type de musique intervient d'ailleurs à plusieurs des pivots dramatiques; elle fait rager de plus en plus, le summum arrivant lors de la descente policière dans la maison d'en face. On comprend l'excitation et la peur des «héros», mais tout de même! Cette production de synthétiseurs (tout a fait semblable à celle des Filles de Caleb ou de Scoop, évidemment elle origine du même instrument...) plaira peut-être au jeune public, mais elle entre en contradiction avec ce que le film veut provoquer comme réflexion. Falardeau n'en est pas à une contradiction près... Une autre étant ces bruits en stéréo pour augmenter l'effet de réalité (à la mode, je le sais), mais qui détruisent souvent la magie cinématographique.

     À l'opposé, on n'a qu'un silence glacial et un long plan-séquence fixe du mur de la cuisine au moment de l'exécution, se déroulant complètement hors-champ, dans la pièce d'à-côté. Ce n'est pas un mauvais choix esthétique, car personne n'a encore révélé ce qui s'est passé à ce moment-là. Mais l'effet tombe à plat, car il «déréalise» trop l'événement. Ici une musique appropriée aurait peut-être été préférable. Ou bien une lente fermeture au noir suivie d'une ouverture sur le même décor. Car on a peine à croire que tout se soit déroulé si vite. Cette scène aurait dû marquer le sommet de la construction dramatique du film. Elle est presque banalisée par son traitement.

     Le principal malaise provoqué par Octobre vient toutefois de ce qu'il ne présente pas vraiment un point de vue d'auteur sur ce qui est raconté. Falardeau semble en affirmer un dès le début en mettant en exergue une expression de Camus, «nécessaire et injustifiable». Le problème vient de ce que la suite ne démontre aucun des deux termes, dont il aurait d'ailleurs fallu expliquer la dimension paradoxale. Ni les conversations des protagonistes, et elles sont nombreuses, ni rien de ce qui arrive de l'extérieur ne démontre la «nécessité» de l'exécution. Ils ne veulent pas tuer, semblent même penser qu'ils desservent ainsi la cause, mais ne s'écartent pas du projet initial - plus spontané que calculé - pour que les ennemis ne pensent pas qu'ils n'étaient pas sérieux. La crainte de ne pas être pris au sérieux  et de «perdre la face», leur façon de s'accrocher au moindre signe de possible déblocage dans les négociations revèlent d'elles-mêmes leurs principales faiblesses : leur insécurité psychologique et le caractère anarchique de leurs désirs. Ils tuent finalement, malgré l'illogisme du geste, parce qu'ils «sont responsables de ce qu'ils ont commencé», ce qui, intellectuellement, est absurde et indéfendable. Le spectateur se dit que ce n'est pas possible, que le groupe a dû discuter longuement et laisser mûrir le sens de chaque geste. Le film montre le contraire et en cela il reprend ce que Simard a écrit : toute cette opération a été avant tout un cri du coeur et du ventre, jamais une tactique s'inscrivant dans une stratégie. Les objectifs étaient clairs, l'indépendance du Québec et un nouveau type de société, mais restaient vagues. Lui et ses amis se méfiaient des intellectuels qui voulaient leur faire lire Fanon ou Memmi, les «bibles» des mouvements de libération dans les années 604. Sur l'écran, les felquistes ne réagissent qu'à un niveau viscéral, avec des réflexions du genre «c'est dur de se retrouver dans la position d'un screw» ou «c'est tof, c'est sale, ça pue la révolution», ou encore «t'essaye de te sortir de la marde, pis tout ce que tu réussis, c'est de faire encore plus de marde».

     Quant à l'aspect «injustifiable», il va presque de soi, tellement la réflexion reste sommaire. Simard lui-même emploie le terme et ajoute «J'ai des raisons. Je dois vivre avec. Je n'ai pas de justifications.» (p. 70) La moitié de son livre explicite ces raisons qui tiennent autant de l'idéal politique que de la rage devant l'injustice. On aurait pu souhaiter que le film explicite davantage ces «raisons» plutôt que d'insister avec lourdeur sur les états d'âme des protagonistes ou sur des anecdotes accessoires comme celles du «maquillage à la brique» ou de l'appétit vorace de l'un (oui, oui, je sais bien que c'est ça qui renforce le côté humain des personnages..., mais quand même!).

     Falardeau fait lire par un felquiste le beau poème L'octobre de Gaston Miron (dans L'homme rapaillé). Voilà qui ressort des «raisons», mais qui ne fait guère avancer la réflexion sur les justifications. Relisant ce poème, m'est venue immédiatement à l'esprit  la réflexion que fait Marco, le professeur d'histoire dans Jonas qui aura 25 ans en l'an 2000 de Tanner (dont les films des années 70 s'apparentent au cinéma québécois par leur thématique de la «suite du monde») : «toutes les révolutions jusqu'a présent n'ont été que des revanches du passé, non des ouvertures sur l'avenir». Ça devrait faire réfléchir une idée comme celle-la, non, bien connue dès 1976? Et je me dis qu'Octobre va exactement dans ce sens : montrer un cri du coeur (ou du «ventre», mot que préfère Simard) qui n'est que revanche du passé. Presque 25 ans après les événements représentés et tant d'heures de discussions, on ne peut plus se satisfaire de ce niveau de conscience. S'il est raisonnable de penser que les felquistes de l'époque n'avaient atteint que ce stade de réflexion, il ne parait pas acceptable qu'un cinéaste l'épouse si religieusement dans les années 90.

     Falardeau nous avait habitués depuis presque 20 ans à l'absence de nuances, aux outrances de langage, aux extravagances de l'image et aux dialogues crus. Le traitement d'Octobre se veut provocateur (racoleur par son univers sonore), mais le propos tombe dans le «politiquement correct» (victimes de la terre, unissez-vous...) et ne peut accrocher que ceux qui n'ont pas encore fait l'effort minimum de reflexion sur le monde qui les entoure. Ce qui en fait un film «pas nécessaire» et presque pas justifiable... Car la conscience politique, comme le cinéma militant, a besoin de plans d'ensemble, de profondeur et de contrechamps, non de drames intimistes univoques.



1. En plus des très connus Les ordres de Michel Brault, Les événements d'octobrede Robin Spry, Bingo de Jean-Claude Lord, Les années de rêves de Jean-Claude Labrecque, il ne faut pas oublier L'île jaune de Jean Cousineau, Les smattes de Jean-Claude Labrecque et une série de documentaires comportant des références importantes : Faut aller parmi l’monde pour le savoir de Fernand Dansereau, Tranquillement pas vite de Guy-L. Coté (ces deux-là tournés au moment même des événements), 24 heures ou plus de Gilles Groulx, Le Québec...un peu...beaucoup...passionnément, de Dorothy Todd Hénaut. On pourra lire mon article «Octobre 70 dans le cinéma québécois», Cinéma Québec, vol 4, no 5, 1975, p. 10-15 et celui de Pierre Véronneau, «L'indice d'octobre», Revue de la Cinémathèque, no 8, oct. -nov.  1990, p. 9-11.
2. Publié chez Stanké en 1982.
3. Interview à 24 images, no 67, été 1993, p. 14.
4. Dans le dossier de presse: «Ah oui! Aussi pour nous faire comprendre Octobre, Falardeau nous a conseillé des lectures: Fanon pis j’sais “pu” quoi... Des livres pas “lisables”». Hugo Dubé, jouant «Le gros», personnifiant Paul Rose...
 
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