L'Acadie, l'Acadie?!?

 de Pierre Perrault

Une leçon de choses pour les Québécois




     De temps en temp, journaux et revues nous rappellent que le dernier film de Pierre Perrault, L'Acadie. . . L'Acadie?!?, terminé depuis plus d'un an, est encore «gelé» à l'ONF pour motifs politiques. Pourquoi cette censure ? Parce que ce film montre d'une façon trop évidente la contradiction flagrante qui existe entre les déclarations officielles de nos gouvernants et le vécu des gens dans 1a «réalité canadienne».

«L'Acadie, c'est un détail»

     Dans Un pays sans bon sens (voir Relations, janvier 1971), l'Albertain Maurice Chaillot montrait très bien comment un Canadien francophone ne peut vivre sans aliénation en Alberta et au Manitoba. Mais ce qui est impossible dans l'Ouest ne pourrait-il pas se réaliser dans les Maritimes, là où trouve encore une (apparemment) forte communauté francophone? A ceux qui y croiraient encore, L'Acadie. . . L'Acadie?!?  enlève cette dernière illusion.

     Avec ce film nous sommes en milieu étudiant francophone, acadien et contestaire, à Moncton. Trois événements importants pour eux: une grève à l'université, des démêlés avec le maire (unilingue anglais) de la ville à qui ils offrent une tête de cochon, ce qui entraîne l'emprisonnernent de deux des leurs, et l'occupation du pavillon des sciences de l'université. Entraînant beaucoup de rencontres, de discussions et de  conciliabules, ces actions politiques sont occasion pour eux d'une lecture en profondeur de leur histoire et de leur contexte sociopolitique. Ces actions échouent toutes dans leur visée première, mais elles auront été pour ces étudiants la meilleure prise de contact possible avec la vie politique canadienne.

     Commençant par le récit de la première déportalion des Acadiens par les Anglais  et s'achevant par une nouvelle déportation (symbolisée ici par le départ des étudiants  à la fin de l'année scolaire), ce film montre avant tout, et d'une façon dramatique l'échec complet de la confédération canadienne pour les francophones vivant hors du Québec.

    «L'Acadie, c'est un détail», dit l'un des étudiants, et c'est vrai que les Acadiens comptent peu sur la scène nationale. Mais la mort de ce «détail» est pourtant significative de la mort du Canada comme pays et ce détail devient exemplaire de ce qui pourrait se passer au Québec. Après de nombreuses références au Québec tout le long du film, la déportation finale est sous le signe «je crisse mon camp au Québec». Pourquoi?

Impossible de vivre au New Brunswick

     En 1968, les étudiants de l'Université de Moncton font une grève et organisent marches et manifestations pour la reconnaissance officielle du bilinguisme au moins dans leur ville, qui compte une majorité de francophones, mais dont la langue officielle est l'anglais. De plus, les services publics comportent trois fois plus d'anglophones que de francophones, ce qui engendre une disparité économique très large entre les deux groupes. La revendicafton dépasse donc largement la question linguistique, même si c'est celle-ci qui cristallise tous les efforts. Après maints refus, les étudiants peuvent finalement être reçus par le maire Jones, à l'hôtel de ville, mais là, impossible de lui remettre leur mémoire en parlant français. Même, on leur interdit de parler s'ils ne veulent pas le faire en anglais.

     Délà, au moment de ces discussions entre étudiants on évoque la situation du Québec. «Au Québec, elle a une nation, dit un étudiant en parlant d'unc copine, mais pas nous, on est des Canadiens français.»

     Après la rencontre désastreuse avec le maire Jones, un groupe d'étudiants veut lui faire un beau cadeau: une tête de cochon, pour lui marquer toute leur admiration. L'association des étudiants refuse de sanctionner le projet, mais deux Québécois prennent sur eux la livraison de ce cadeau original: ils se retrouvent en prison. La grève continue. On marche sur le Parlement en chantant «mangez donc tous d'la marde» devant la photo du premier ministre. Finalement, tout se termine sans aucun résultat. «Je m'en vas au Québec», dit par une étudiante, termine la première partie.

     La deuxième partie, surtout, montrant quelques facettes de la vie au New Brunswick, démontre l'impossibilité pour les jeunes de vivre heureux au N.B. Ceux-ci pourraient encore vivre en français dans leur village d'origine resté très traditionnel, mais ils ne s'y reconnaissent déjà plus, ils sont passés à un autre monde en venant en ville pour étudier. Le malaise du déracinement est très fort: «on n'est pas capable de s'exprimer»; «on n'est pas la personne qu’on aimerait». Ils ne veulent plus accepter la situation où «c'est devenu normal de se faire manger la laine sur le dos». Tous doutent que ça vaille la peine de rester français, la plupart n'y croient pas vraiment.

     Une discussion sur la sexualité prend tout de suite une dimension politique: «Pourquoi faire des enfants, si on ne peut pas être heureux comme Acadiens?»  Il n'y a plus de leaders: «l'élite est lâche et se tait »; L'Evangéline a maintenant comme politique de faire attention pour «ne pas apeurer les Anglais», alors que son rôle traditionnel avait été de lutter pour les Canadiens français; au moment de l'affaire de la tête de cochon, le président de l'association vient leur dire: «La meilleure action qu'on peut faire à ce moment, c'est de se taire.»

     Finalement, il y a prise de conscience du fanatisme du groupe anglophone. Il est particulièrernent bien dévoilé au cours d'une réunion de la sociélé loyaliste, à laquelle un groupe d'étudiants prend part: scène extraordinaire, où de supposés «Canadiens» chantent leur hymne national «God save the Queen» et restent assis pendant que les étudiants chantent «O Canada»!

«Je crisse mon camp au Québec»

     Troisième étape, l'occupation du pavillon des sciences de l'université. Cette occupation a pour but de protester contre le refus du gouvernement d'octroyer des subventions à l'unique université francophone de la province. Ici, l'économique et le politique sont intimement liés dans un système de répression. C'est à ce moment-là surtout qu'est proclamé que «L'Acadie, c'est un détail» et que la cause française y est définitivement perdue. Si cette action politique est quand même entreprise, c'est pour que «l'histoire de l'Acadie serve aux Québécois qui font face aux mêmes maudits dangers».

     Finalement, c'est la reconnaissance de l'échec total de toute l'action entreprise depuis deux ans. La police vient sortir les occupants, le départernent de sociologie est fermé, une trentaine d'étudiants sont renvoyés de l'université dont Michel Blanchard, un des leaders les plus actifs. «On s'est fait écraser par plus fort que nous», lance un Blanchard désabusé. Par un effet de montage qui lui est coutumier, Perrault fait suivre cette déclaration par un Trudeau citant le Nouveau-Brunswick en exemple de l'unité canadienne et de l'harmonie qui règne entre les deux groupes linguistiques au pays!

     Pour les étudiants, il n'y a plus alors d'autre choix que la déportation: «Je crisse mon camp au Québec, avait dit l'un d'eux un peu plus tôt, parce que là, il y a encore quelque chose à faire, un sentiment...»

Relations, novembre 1971

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