Ahô... au coeur du monde primitif

de François Fioquet et Daniel Bertolino



    Des diapositives et des films que le missionnaire de passage au village ou au collège nous présentait dans les années cinquante, j'ai toujours conservé une curiosité et un goût assez naïfs pour les safari-photos et les films de «grands explorateurs». Goût que le cinéma direct et quelques notions d'anthropologie ont cependant raffiné et rendu quelque peu critique. Malgré un esprit critique, j'ai presque toujours apprécié les documentaires ethnographiques que la série télévisee D'hier à demain nous présentait il y a quelques années et quelques autres émissions du genre accrochées au passage (y compris quelques épisodes de la série de Bertolino et Floquet). Ceci pour dire qu'en allant voir un film comme Ahô -Au coeur du monde primitif, j'apportais des préjuges plus que favorables au genre.

    Mais voila, dans le genre, Ahô constitue l'une des pires fumisteries qu'il nous ait été donné de voir dans les dix dernières années.

    Soulignons d'abord, parce que c'est le plus évident, la superficialité du regard sur quelques groupes d'aborigènes représentant, au dire des cinéastes, les derniers survivants d'un monde disparu. Des Cintas Largas et des Mekranotire de l'Amazonie, des Pygmées de l'Afrique, des Papous de Nouvelle Guinee et des Orang-Kubus de Sumatra, nous ne voyons que quelques images, le plus souvent banales, ou bien spectaculaires pour décrire des gestes et comportements insolites ou sortant de l'ordinaire (le leur comme le nôtre). Un commentaire redondant décrit simplement l'image et n'explique que fort peu les gestes. Aucun des pourquoi du spectateur ne trouve de réponse satisfaisante. En les coupant de leur contexte, les cinéastes font apparaître ces hommes et leurs rites comme barbares, inutilement cruels et spectaculairement gratuits. On sait pourtant — il y a quand même plusieurs années que Levi-Strauss et l'ensemble des anthropologues ont écrit à ce sujet — que chacun de ces rites et façons de faire et d'être s'inscrivent dans une cohérence culturelle trés forte, dans une «civilisation» (au sens fort du terme, non à celui où la majorité de nos contemporains l'entendent). Il n'y a jamais rien de farfelu ni de gratuit dans ces cultures primitives; tout au contraire, chaque geste correspond à une nécessité liée à la lutte pour la survie matérielle, aux exigences des relations interpersonnelles et de la cohésion sociale, à l'organisation économique, etc... Tout cela étant «conscientisé» dans une vision du monde globalisante, c'est-a-dire un lieu idéologique où cosmogonie, histoire, mythologie, théologie, biologie, astrologie (astronomie), etc. s'intègrent les unes aux autres et fournissent toutes les explications necessaires sur les questions reliées à la vie et à la mort.

    Il est évidemment impossible de dire tout ça dans un seul film. Surtout si, comme Bertolino et Floquet l'ont fait, on s'attaque à plusieurs communautés retirées aux quatre coins du monde. D'où, à la base, l'impossibilité d'une entreprise sérieuse.

    Généralement, dans le film ethnologique (comme dans les études, on procède de l'une ou l'autre de deux façons possibles: ou bien on cerne le plus complètement possible, par la monographie, une collectivité (un groupe, une tribu) pour en dégager le système culturel global; ou bien on choisit un thème précis que l'on décrit et que i'on compare dans diverses collectivités. Ahô s'inspire du deuxième procédé: le thème étant la «primitivitét» chez ses derniers représentants. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce thème manque de précision! Il charrie en plus un tas d'ambiguités et des systèmes de connotations différents selon qu'il est employé par un ethnographe, un historien de l'art ou le monde ordinaire. Dans Ahô, à cause de l'image, il devient synonyme de «pas civilisé», de «tout nu», de cruel, de «sauvage» comme on disait encore il y a quelques années pour qualifier tout ce qui diffère du monde blanc. Les réactions du public le montrent à l'évidence. Quelques paroles édifiantes du commentaire n'y changent rien. De même, les interviews des cinéastes dans la semaine de la première expriment de bien bonnes intentions (comme le sermon final du film dont personne, je pense bien, ne peut mettre en doute la bonne volonté et ia pertinence), mais tout leur film est construit pour provoquer exactement l'effet contraire. Dans la mesure même où les images réussissent à se faire prégnantes (ciels colorés, expressions de douleur, mystère, etc.), elles éliminent le commentaire (si juste soit-il parfois) et deviennent l'unique message. Il y a tout de même une bonne quinzaine d'années que les cinéastes du direct ont compris ça et ont éliminé presque complètement le commentaire verbal (et surtout verbeux)...

    Quand, en plus, une publicité des plus racoleuses invite le spectateur à venir voir «... des scènes et des coutumes que personne auparavant n'avait osé filmer» et qu'elle 1ui promet de voir «des images d'un réalisme encore jamais atteint au cinéma»: il ne faut pas s'étonner que celui-ci ne soit sensible qu'aux images fortes et ne retienne pas l'homélie écologique. Avec en plus un visa «18 ans» (que le distributeur aurait sans doute souhaité afin d'attirer plus de monde), la vignette publicitaire ressemblerait en tous points à celle des films vaguement pornos, celle des Mondo Cane d'il y a quelques années ou des Sexual Practices in Denmark d'aujourd'hui. Si cette vignette n'indique pas la position des réalisateurs face au film (du moins, je l'espère), elle n'en démontre pas moins celle des promoteurs de la diffusion et signale bien le caractére mercantile de toute l'entreprise.

    Il est toujours intéressant d'assister, au cours même du film, au processus de production et de constater les problèmes spéciaux rencontrés aux diverses étapes. On y trouve souvent des indices fort révélateurs pour une réponse à la question: «à qui le film profite?», question essentielle pour la mise en perspective idéologique. Mais dans Ahô, vraiment, il occupe trop de place! D'abord on peut dire que tout ce temps perdu à parler de l'héroisme des cinéastes et de leurs aides, ou encore à montrer leurs moyens de transport (avec tous les clichés d'usage), aurait pu servir à décrire un peu mieux le(s) véritable(s) sujet(s) du document. Et puis, on ne peut s'empêcher d'y voir la véritable signification de l'oeuvre: une entreprise d'aventuriers se complaisant dans les belles images de soi qu'ils découvrent tout au long de leurs périples, lesquels ils font financer par un public (encore) trop crédule qui, lui, n'y trouve pas grand profit. Ici encore, la publicité se montre fort révélatrice: «Voici l'aventure fascinante de François Floquet et de Daniel Bertolino qui ont bravé les pires dangers pour porter à l'écran...»; et le montage-photo fait voir l'aventurier, machette au poing, dans sa partie supérieure, avec ses deux jeeps dans le bas! Quant aux autres aventuriers, le distributeur et l'exploitant Famous Players, beaucoup moins naïfs ceux-là, leur réputation d'exploiteur et leur conception de la «culture» ne sont plus à démontrer. Et si l'on s'arrête un peu pour y penser, on n'est absolument pas surpris de savoir que la SDICC a investi dans l'entreprise. Par ailleurs, on comprend mal comment un professeur d'anthropologie de l'université de Montréal a laissé mettre son nom au générique...

«Au coeur du monde primitif» dit le titre. Pas «au coeur» seulement autour, à l'extérieur, en surface d'un monde qui reste fascinant. Et encore, sur une surface déformée par une technique cinématographique mystificatrice d'avant le cinéma direct.

Production: Productions via le Monde Canada Inc., avec la participation de la SDICC. Caractéristiques: 35mm, couleurs. Durée: 93 minutes.
 

Cinéma Québec, vol. 4, no 9-10, 1976, p. 66-67

Retour à Accueil