Un bilan de retraite fermée...

L'AMOUR BLESSÉ

de Jean Pierre Lefebvre



     En s'en allant voir un nouveau film de Jean Pierre Lefebvre, on se demande toujours quelle surprise nous attend. Et à chaque fois, qu'on apprécie ou non le film, on reste étonné devant son originalité.

     Sa dernière production, L'amour blessé (Confidences de la nuit), bien qu'inscrite dans ce projet global des «coups d'oeil» (comme on dit «coup de hache», cf Les dernières fiançailles), surprend encore plus que les autres, tant par sa forme que par sa thématique (les deux étant parfaitement intégrées d'ailleurs) .

     Lefebvre n'a jamais été l'homme des compromis commerciaux et des solutions de facilité. Non pas qu'il veuille se situer en marge du cinéma habituel aux spectateurs nord-américains en s'efforçant de faire «auteur original». Tout simplement, il sent et réfléchit le monde ambiant, donc québécois, et ne veut rien «écrire» d'autre sur sa pellicule; de plus, il n'«écrira» pas à la manière américaine, mais selon les exigences et les moyens de sa situation concrète.

Pour regarder la parole...

     Ainsi, pour parler de l'impact des lignes ouvertes radiophoniques sur la vie du monde ordinaire, il choisit une anecdote toute simple: une jeune ouvrière, déjà séparée, rentre du travail, passé minuit, dans son appartement où elle vit seule; elle ouvre la radio, se fait un café, feuillette quelques hebdomadaires (Nouveau Samedi et du genre), prend un bain, téléphone à une ligne ouverte (Confidences de la nuit, justement) pour dire à l'animateur qu'il ne comprend rien; puis elle se couche, auditrice malgré elle des ébats amoureux de voisins qui se «réconcilient» ainsi après une longue querelle.

     Cette histoire simple, Lefebvre la raconte tout aussi simplement en longs plans, presque tous fixes, la caméra braquée uniquement sur la jeune femme, visage et corps. Son regard en est un de «tendresse ordinaire», selon le titre du beau film de Jacques Leduc. Volontairement, le visage de l'ouvrière ne laisse que fort peu transparaître ses émotions: le spectateur devra lui-même «charger» ce visage de vie. Avec l'aide de la bande sonore.

     Car le grand impact de ce film vient de la bande sonore, principalement de l'écoute de la radio. Un film de paroles, donc, mais de paroles qu'il faut recevoir dans le silence et l'obscurité de ce lieu de «retraite fermée» (retraite coupée) qu'est la salle de cinéma; lieu qui retranche de tout pour que la rencontre avec la parole (isolee et amplifiée) puisse se réaliser.

     De la radio sortent d'abord quelques minutes de cette émission Sur le matelas où, après des combats de lutte, les lutteurs s'engueulent le plus crûment possible... et font de la publicité pour leurs prochaines rencontres. Emission d'une vulgarité telle qu'on ne la croirait pas possible si l'on ne savait qu'elle existe bel et bien. Puis c'est la ligne ouverte où un animateur invite les auditeurs à téléphoner à tout le monde leurs problèmes de solitude et d'ennui pour qu'il ait la chance de jouer au confesseur et au psychanalyste. Bien entendu, les messages publicitaires coupent continuellement les appels et interdisent tout dialogue. D'ailleurs, l'animateur n'a strictement rien à dire sinon répéter les plus insignifiants clichés hors de tout bon sens.

     Cette radio, elle existe réellement, de jour comme de nuit, et quelques heures d'écoute suffisent pour constater que Lefebvre en donne une image juste. Habituellement, on ne l'écoute que sur le fond sonore des bruits ambiants de la cuisine ou de la rue (radio en auto). On ne l'écoute que d'une oreille, et le plus souvent distraite, pourrait-on dire. C'est pourquoi on n'en remarque pas la banalité et l'insignifiance, la manière dont les animateurs évitent les questions par un flot de paroles, et surtout par le renvoi aux messages publicitaires. Dans l'ombre et le silence de la salle de cinéma, elle se révèle telle qu'elle est: outil d'énervement (au sens strict: priver de nerfs) du public, paravent sonore, flamboyant parfois mais toujours vide, d'un pouvoir économique et idéologique intéressé à garder les gens dans l'ignorance ou la maladie, détournement des agressivités populaires dans un déversoir «à fond perdu», exploitation et manipulation des bonnes gens à des fins de spectacles payants uniquement pour les promoteurs (un peu comme l'exploitation de malades dans les freak shows, comme la presse nous l'a rapporté dernièrement) .

... et la peser

     On a cru un temps que les lignes ouvertes favorisaient la «prise de la parole» par une partie des traditionnels sans-voix. Certains idéalistes croyaient même à une meilleure diffusion de la culture populaire par ceux qui la façonnent! Pensez donc, les «paroles belles» des personnages des films de Perrault et d'autres Québécois naturels dites à tout le monde! On se rend bien compte maintenant - et le film de Lefebvre en est un éclatant exemple - que cette radio tend à tuer dans l'oeuf toute prise de parole originale et qu'elle n'appelle qu'à la répétition des mêmes cliches subtilement infusés dans la masse par les idéologues officiels. Même, elle banalise toutes les paroles justes qui cherchent à s'y exprimer et cherche à réduire le vocabulaire à ses plus simples dénominateurs. La langue commune sur la vie doit y devenir celle des meneurs de jeu.

     De la parole de ses films, Perrault disait: «Je fréquente les paroles comme des êtres... je découvre leur poids... je vérifie leur signification... je les assimile, les constate! Je revis en quelque sorte... au ralenti les événements et je leur découvre des dimensions nouvelles.»

     C'est à cette expérience que le spectateur de L'amour blessé est convié. Mais il n'obtiendra pas la même jouissance, car la parole à peser n'est plus la même. Toutefois, il doit «constater» celle de la radio et prendre conscience, comme la jeune femme qu'il se fait constamment violer s'il ne fait pas attention et ne réagit pas à cette provocation.

     Comme pour couronner le tout, Lefebvre met discrètement tout au début et tout à la fin du film une courte séquence montrant des «personnes non-identifiées» faisant de l'écoute électronique et enregistrant le tout. Qui écoutent-ils? Personne et tout le monde; tous ceux qui pourraient communiquer des paroles de sens et interpeller les autres.

Relations, novembre 1975, p. 319
 
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