(Note en 2008 : à peu près toute la critique de l'époque privilégiait l'analyse politique des films; ce ne fut donc pas une marotte personnelle. Dans les revues de cinéma et dans les quotidiens, nous étions à peu près tous d'accord avec le genre d'opinion que j'avance sur les films. En plus du contenu des films, l'étude des moyens de diffusion du produit était toujours considérée.)


Une saison de cinéma québécois

 (La saison 1969-1970

        Le cinéma québécois n'aura jamais produit autant de longs métrages en une saison que pendant celle qui s'achève. On y aura vu présentées les idéologies les plus traditionnelles et les plus contestataires; on y aura assisté aux recherches formelles les plus poussées, comme au succès des clichés les plus éculés. Pourtant, on peut dire que notre cinéma s'est efforcé plus que jamais, d'être langage sur le quotidien de la vie québécoise. De la douzaine de longs métrages qui sont sortis en salle, plus Tout l'temps, tout l'temps (F. Dansereau) présenté à la télévision, presque tous ont voulu être constatation ou contestation de tel ou tel aspect de notre vie sociale et individuelle. Sous des formes diverses, les cinéastes d'ici veulent rapailler l'homme québécois, en éclairer les principales facettes et contribuer ainsi à la prise de conscience collective amorcée depuis quelques années. Témoins du quotidien chacun à sa façon, ils se complaisent dans les idéologies les plus faciles et les plus aliénantes (Héroux, Fournier), dissèquent le système et les forces de répression (Carle, Groulx, Lefebvre, Dansereau), essaient de dégager des éléments de libération (Lefebvre, Dansereau).

 

Rétrospectivement, je veux aujourd'hui rapailler à mon tour quelques-uns des témoignages les plus significatifs. Ce qui me permettra de dire un mot de quelques films dont, pour diverses raisons, je n'ai pu parler dans cette chlonique.


L'omniprésente politique

Implicitement ou explicitement, un film a toujours une résonance politique.

Ainsi, des films comme L'initiation (Héroux) ou Deux femmes en or (Fournier), sans dire un seul mot sur la politique, font le jeu d'un système totalitaire de production-consommation qui se protège lui-même en fournissant de belles évasions de la réalité quotidienne et en anesthésiant la prise de conscience des vrais problèmes. Tout en proposant un système de satisfactions faciles, ils renferment l'idéologie implicite que tout va bien dans notre société et qu'il suffit d'augmenter 1'accession à la consommation et au plaisir pour que tout le monde soit heureux. D'autre part, les films de critique sociale (Où êtes-vous donc ? de Groulx ou Tout l'temps, tout l'temps, de Dansereau, par exemple révèlent des insatisfactions profondes de la vie en société et préparent très bien la voie de la politisation.

Trois films ont cependant abordé très explicitement notre problème politique, reflétant assez bien les diverses prises de position qui se sont exprimées lors de la dernière campagne électorale.

- Avec Q-Bec my Love, Jean Pierre Lefebvre apportait un manifeste assez radical contre la mentalité de "voyeur politique" du Quebécois et contre les pouvoirs de décision étrangers qui veulent entretenir notre Jean-Baptiste Bilingue dans son esclavage économique et psychologique. II faut se débarrasser de son abêtissante passivité, cesser de déléguer des politiciens pour parler en son nom; puis, se reprendre, se récupérer comme peupie, pour prendre en mains sa destinée.

— En pleine campagne électorale, nous pouvions voir Saint-Denis dans le temps, de Marcel Carrière, un film qui, à cause du timing de sa présentation, a pu donner l'impression d'être commandé par Ottawa pour combattre le nationalisme québécois. L'idée de base de ce film était excellente: faire un reportage comme en direct, sur la victoire des Patriotes à Saint-Denis, le 23 novembre 1837; montrer, en jouant avec le temps et mélangeant les époques comme on peut si bien le faire au cinéma, que c'est le même souffle patriotique qui anime les nationalistes d'aujourd'hui et en analyser les chances de succès. Mais, si l'interprétation des événements de 1837 dans le sens d'une flambée révolutionnaire mal organisée, sans strategie, sans but précis et sans chance de succès, un genre de fête populaire pas très sérieuse (un peu comme les anciens défilés de la Saint-Jean-Baptiste) semble assez juste, il est par ailleurs faux et politiquement tendancieux (en faveur du fédéralisme, bien sûr!) de l'appliquer telle quelle à des personnages contemporains, même si ceux-ci ont le défaut (ou la qualité) d'être jeunes. Peut-être cette vision du nationalisme actuel pouvait-elle paraitre justifiée au début du tournage, mais la campagne électorale en a montré le complet anachronisme. Ce qui est bien dommage, car, sorti il y a un an, ce film aurait pu être un précieux document au dossier de la question québécoise.

- Dans une autre veine politique, Entre tu et vous (il faut entendre: Entretuez-vous), de Gilles Groulx, a exploité abondamment les manifestations à Saint-Léonard et le "carnaval" du congrès de l'Union nationale à Québec, en 1969, pour montrer qu'on est en train de devenir un état policier et comment les forces policières font le jeu d'un pouvoir politique irresponsable qui laisse opérer le génocide du peuple québécois. Pour ma part, je n'ai pas beaucoup aimé ce film, car je le trouve trop hermétique, trop superficiel et trop pessimiste. Mais la question posée demeure ouverte . . .

Pour une libération sociale

Si l'action politique devient de plus en plus importante, c'est quand même dans le quotidien que se jouent les combats les plus importants de l'existence, car c'est là que, petit à petit, il nous faut apprendre à devenir nous-mêmes, à vivre humainement dans un environnement souvent inhumain, à établir des contacts avec les autres hommes. C'est dans ce niveau primaire de la vie quotidienne que se réalise le niveau le plus important de la révolution culturelle.

— Dans cette perspective, les témoignages les plus significatifs nous ont été rapportés par Tout 1'temps, tout l'temps, de Fernand Dansereau et d'un groupe de citoyens. Quoique long métrage de fiction, ce film a été conçu, écrit et interprété par des citoyens d'un quartier ouvrier, Dansereau mettant à leur service son savoir-faire et ses moyens techniques. Clichés frisant parfois le mélodrame, les séquences de ce film illustrent très bien comment, en milieux défavorisés, la délinquence, le chômage, la crise du logement, l'infidélité, la difficulté de communication, les conflits de génération sont intimement reliés. De plus, en donnant à ces gens la possibilité de s'exprimer par un film , Dansereau démythifiait un peu les "experts" de l'amusement public et créait (peut-être) un mode très précieux d'animation sociale.

— Dans Où êtes-vous donc ?, Gilles Groulx fait passer un ouvrier du Nouveau Québec à Montréal et nous donne une sorte d'étude écologique du milieu urbain. Environnement physique sale et étouffant ou bien trop doré, mirages de la publicité, musique populaire, loisirs, travail, syndicalisme constituent une série "d'écrans à la vie", brisent tous les liens d'appartenance, détruisent l'amitié et la fraternité, de sorte qu'on se sent perdu dans ce monde: "Toi, tu ne sais pas ce que tu veux. Et pire, tu ne sais même pas ce que tu ne veux pas." Dans semblable état d'indécision, on devient une proie facile pour le système. Mais, si on apprend à connaître ce qu'on veut et si on trouve des amis, des frères pour résister avec soi, peut-être a-t-on des chances de s'en sortir.

— Conçu de la même façon que Tout l'temps, tout l'temps, Wow, de Claude Jutra, laisse sept jeunes s'expliquer et rêver devant la caméra. Ceux-ci témoignent du même malaise que les personnages de Groulx. Je ne nie pas l'intérêt et l'authenticité de ces témoignages, j'y reconnais même une bonne partie de la jeunesse, mais je trouve leurs préoccupations et leurs aspirations un peu trop romantiques et bourgeoises et je doute qu'on puisse compter sur cette catégerie de jeunes pour régler la question sociale du Québec. Je leur préfère encore les Sept témoins que Jacques Godbout nous a présentés, il y a quelques années.

— Si nous essayons de comprendre ce malaise diversement exprimé, nous avons une grille d'interprétation très intéressante avec Red, de Gilles Carle: le métissage. Presque tous les spectateurs québécois se reconnaissent dans le métis Réginald Mackenzie. Car étre métis, c'est participer de deux ethnies, deux cultures, deux modes de vie, deux systèmes économiques, deux systèmes juridiques. C'est sembler à l'aise dans deux mondes différents, mais, au fond, se faire rejeter par les deux. Les principaux aspects de notre vie entrent bien dans cette gril!e du métissage: civilisation agricole et civilisation industrielle, vie en campagne et vie urbaine, propriété du sol et situation de locataire, culture française, américaine et québécoise (le bilinguisme et le biculturalisme sont-ils possibles?), matérialisme et spiritualité (religion, mythes et astrologie), gouvernement fédéral et gouvernement provincial, etc. Si nous pouvions analyser la psychologie du métis, nous y découvririons vraisemblablement un modèle de la structure mentale de la majorité des Québécois.

Une sexualité enchaînée

L'initiation (D. Héroux) et Deux Femmes en or (C. Fournier) n'ont rien de plus québécois, à part les comédiens, que les Fanny Hill Suédois ou le dernier Russ Meyer. Leur grande popularité se confond donc avec celle des films importés de même veine. Personne ne doute que la libéralisation de la censure était une nécessité et on comprend la popularité de ces films simplement en se souvenant de la répression exercée chez nous fort longtemps. On peut quand même se demander si ces films contribuent réellement à une libération sexuelle ou bien si on n'est pas en train, par eux, de créer une nouvelle forme de répression. En d'autres mots: en libérant le sexe, serions-nous en train d'enchaîner la sexualité ?

En examinant les présupposés psychologiques de cette libération du sexe, il me semble qu'on retrouve exactement le même dualisme âme-corps qui a jadis apporté la méfiance envers la sexualité et sa répression. Car c'est uniquement en découpant la personne selon ce schème qu'on peut condamner le corps pour privilégier 1'" âme" ou bien, ce qu'on est porté à faire aujourd'hui, réduire la sexualité à des pulsions biologiques génératrices de jouissances mettant à part l'intégrité du dynamisme affectif ou des puissances d'aimer. Ces deux mouvements semblent, au fond, manifester la même méfiance envers l'affectivité, la même peur de la vraie renconte de l'autre, le même refus et le même enchaînement de la sexualité.

 

Il est temps de se débarrasser de cette philosophie dualiste qui privilégie tour à tour le haut et le bas du corps, pour considérer la personne humaine totale — un être-au-monde doué d'intériorité — qui ne peut aimer réellement qu'en s'engageant de tout son être. Ce serait le premier jalon nécessaire pour une pédagogie de l'affectivité et de la véritable relation amoureuse. Jean Pierre Lefebvre nous a donné une illustration poétique de cette pédagogie avec Chambre Blanche : se remettre en état de pureté originelle (nudité) devant l'autre, laisser le Je et le Tu s'élaborer lentement dans l'apprivoisement réciproque, construire et meubler sa maison, percer des fenêtres vers les autres hommes et le monde, apprivoiser la terre et le pays. C'est un film complètement opposé à ceux dits de "libération sexuelle", mais peut-être celui qui nous dit le mieux ce qu'est vraiment l'érotisme. Il resterait maintenant à montrer comment cette perspective peut s'articuler dans la vie quotidienne.

 

Dans l'ensemble, sans se trahir comme cinéma québécois et sans se transformer en un produit de consommation facile, notre cinéma a pu rejoindre, cette année, un très grand nombre de spectateurs. Par ses temoignages sur notre quotidien et par sa vision intelligente de certains de nos grands problèmes, il réellement été, je crois, un moyen de communication de masse. C'était un pas imporlant à franchir. Nous attendons les autres.

Relations, juillet-août 1970, p. 219-220

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