le cinéma québécois à la télévision
de Radio-Canada,
été 1971
Quelques premières oeuvres:
Jean-François Xavier de... de Michel Audy
Mon enfance à Montréal de Jean Chabot
Question de vie d’André Théberge
Ainsi soient-ils d'Yvan Patry
Stop de Jean Beaudin
Sans doute ne faut-il pas assassiner Mozart. Mais... Les quelques fanatiques du cinéma québécois - dont je suis - avaient pu voir l'hiver dernier au Verdi quelques premières oeuvres de jeunes cinéastes québécois. Malgré une immense sympathie, l'enthousiasme n'était pas très fort. Le Festival du cinéma canadien de la télévision d'Etat nous les a présentés, avec quelques autres, pendant l'été (1). Ces premières œuvres ont donc eu une chance inespérée; pouvoir, peu de temps après leur création, rencontrer dans sa totalité la collectivité à laquelle elles sont destinées.
Selon tous les commentaires que j'ai reçus, il semble bien que cette première prise de contact d'un nouveau style de cinéma avec le public n'ait pas été un grand succès. Pourquoi ? Je pense qu'il faut laisser de côté les excuses trop faciles: que la telévision trahit ce genre de cinéma (selon moi, il serait plutôt bien adapté à la technique mosaïque de la télévision), ou que le public n'est pas encore prêt à recevoir ce cinéma. Si on a vu toutes ces premières œuvres, on a pu remarquer des convergences qui expliquent bien des choses.
Des films d'une originalité certaine
La première remarque qu'on doit faire, c'est que ces premières œuvres manifestent le talent évident des cinéastes. Chaque fois, on est frappé par leur sens de l'image: ils sont peut-être les premiers, ici, à réellement utiliser le langage des images. Pour eux, c'est la représentation par l'image qui compte avant tout, et le support des paroles, de la musique et des bruits doit se réduire au minimum, fournir un accompagnement discret plutôt que d'accentuer les significations ou de donner une nouvelle interprétation. Cela requiert une certaine virtuosité dans la composition des images pour faire disparaître les objets inutiles et conférer une signification à l'ensemble des éléments retenus. Cetle virtuosité, on la retrouve dans chacun des films, au moins à certains moments. Elle est particulierement remarquable dans le réalisme de la chambre vide de Question de vie, dans l'onirisme général le Jean François-Xavier de..., ou dans les jeux de cache-cache de Stop. Ici, il faut aussi féliciter les équipes techniques de l'ONF qui ont fait de l'excellent travail.
Au niveau des intrigues, on est aussi très heureux de constater un souci constant de sortir des sentiers battus. Refus d’un cinéma de consommation facile. Refus de raconter des belles histoires où l'on tombe si facilement dans la mièvrerie. Refus des clichés caricaturaux divisant les bons et les méchants. Refus de jouer sur la sensiblerie par la dramatisation des situations. Plutôt, la présentation de situations peu ou pas explorées jusqu'ici, la recherche de symboles nouveaux pour représenter l'imaginaire québécois, l'invention d'un nouveau style de montage.
De même, si on ne peut éviter les grands thèmes universaux qui sont la vie et la mort, l’amour, l'érotisme, le travail, le conflit des générations, on doit toujours essayer d'en dévoiler des aspects inédits. Les jeunes cinéastes traitent ces thèmes non plus seulement dans leurs formes concrètes d'expérience vécue, mais surtout dans leur force de création d'un univers imaginaire. Dans chacune de ces oeuvres nouvelles, la caméra creuse l'univers mental de l'homme québécois pour tenter de mettre à jour la structure organisatrice profonde de ses rêves, de ses mythologies, de ses espérances, de ses frustrations, de ses complexes et de ses obsessions. Pris tous ensembles, ces films sont en quelque sorte une psychanalyse de l'homme d'ici. C'est un terrain où il est bon de voir s'ouvrir des pistes de recherche.
Le mieux est souvent l'ennemi du bien
S'il est bon pour de jeunes auteurs de sortir des sentiers battus et de créer du neuf, il n'est peut-être pas bon de trop s'en écarter, surtout au cinéma, car on fait alors face à deux dangers: ou bien on s'«écarte» (s'égare) et se fourvoie dans des recherches stériles, ou bien on s'avance trop loin pour que d’autres, faute de points de repère, puissent nous suivre et, à la limite, on ne trouve plus personne qui ait le goût de s'aventurer sur ces nouveaux terrains. Je pense que les jeunes cinéastes ont trop méconnu ces deux dangers; ils se sont enfoncés dans un hermétisme où il est impossible de les suivre.
Pour chacun des films, on est d'abord enthousiasmé, puis l'intérêt se perd progressivemenf jusqu'à ce qu’on soit franchement ennuyé. Je dirais qu'ils sont tous ratés dans leur deuxième moitié: certains, parce qu'ils progressent trop vite et d'une façon désordonnée; les autres, parce qu'ils ne progressent pas. On pourra m'objecter que ce critère de la progression est un critère traditionnel dépassé et non-opératoire pour ce genre de film, personnellement, je crois qu'on ne peut pas plus l'éviter dans la culture mosaïque et «en largeur» que dans la cultule traditionnelle linéaire qui se voulait «en profondeur». Qu'on fonctionne par approximations successives (ou élargissement) ou par approfondissement du sujet, il faut toujours aller plus loin.
1. Pour la progression désordonnée, nous avons par exemple Mon enfance à Montréal, Question de vie et Stop. Dans les trois cas, on est d'abord séduit par la création d'un univers filmique authentique et le ton juste de la position du «problème». Puis, tout se gâte.
• Mon enfance à Montréal montre bien l'arrivée en ville de l'enfant et de son père, les difficultés du paternel pour trouver une situation décente. Par les images, s'amorce une ébauche d'explication du système capitaliste qui crée une telle situation de chômage. Mais, tout à coup, nous voilà rendus au milieu des projections psychanalytiques de l'enfant; et le film se termine abruptement par un retour aux parents, dans une séquence s'apparentant à un ballet onirique. Impossible de s'y retrouver.
• C'est presque la même chose pour Question de vie. Par touches successives, on découvre la vie d'une ouvrière abandonnée par son mari et faisant péniblement vivre ses trois enfants avec un travail abrutissant d'opétratrice de machine à coudre. Malgré une expérience assez douloureuse de solitude, elle semble se porter assez bien. Mais encore là, soudainement, son appartement est vidé de tous ses meubles (par une compagnie de finance ?) et on la retrouve dans une «maison de santé». Deus ex machina, un psychiatre fait une vague lecture de sa crise et on la replace sur une machine à coudre «pour retrouver contact avec la réalité». Le film s'achève ainsi, au moment où il devrait commencer.
• Stop commence aussi très bien: les jeux de cache-cache entre le mari et sa femme, ainsi que les flashbacks sur l'enfance du mari, donnent un rythme enlevant et original à une histoire qui aurait pu être aussi cucu qu'Un homme et une femme. Mais on passe bientôt à une représenlation compliquée des complexes et des obsessions, érotiques surtout, du mâle. Le rythme se perd complètement, on ne retrouve plus le fil conducteur à travers la série d'images et l'histoire se termine en queue de poisson.
2. Pour Jean-François-Xavier de... et Ainsi soient-ils, c'est l'inverse qui se passe: on n'a plus une progression désordonnée, on ne voit simplement pas de progression du tout. Les quinze premières minutes donnent toute la «substance» du film et rien d'important ne se passe par après. Les images changent légèrements mais leur structure significative ne fait que répéter celle des premières images en une redondance qui devient vite ennuyante. C'est particulièrement le cas pour Jean-François Xavier de...: après la scène des masques et la première vision du cercueil, tout est répétition.
Dans les deux cas, on dirait que les cinéastes ont manqué de souffle. Soit qu'ils bifurquent dans un autre genre et empruntent un autre style, dans le désir de trop en mettre, soit qu'ils se répètent à l'ennui, leurs films ont tous l'air de films ratés. Ce n'est pas surprenant, alors si le spectateur décroche, si bienveillant soit-il. Peut-être aussi qu'il n'a pas bien compris ce qui se passe sur l'écran? Alors, l'acculturation demandée est trop forte et c'est un autre défaut cinématographique.
Un cinéma pour qui ?
Car pour qui fait-on des films ? Cette question, Luc Perreault de La Presse, la posait aux jeunes réalisateurs, en janvier dernier. La réponse générale était à peu près ceci: «Un public latent qu'il faut créer». Quel serait ce public?
Ce n'est sûrement pas celui de L'initiation, ou de Patton; et c'est dommage, car c'est sûrement à ce public-là que ces films feraient le plus de bien ! Ce n'est pas non plus celui des films de Perrault, de Dansereau ou de Lamothe, qui font une analyse poussée, quoique «comprenable», des structures sociales oppressives et proposent des changements ; si ces films ne peuvent trouver place dans les circuits commerciaux, ils trouvent quand même des structures d'accueil très étendues avec l'animation sociale et les associations populaires.
Alors que reste-t-il ? Un public réduit d'intellectuels un peu nébuleux et les collègues du métier, qui, c'est bien connu, se réunissent assez facilement en une «société d'admiration mutuelle». Ceux-là seuls peuvent se payer, culturellement ou économiquement, une session périodique de psychanalyse! lls reste cependant les seuls à profiter de ce gateau culturel, pendant que les pourvoyeurs d'aliénation collective continuent tout bonnement leur travail.
Tout le monde est d'accord quand on dit que c’est manifester un souverain mépris des classes populaires que de leur offrir un cinéma de consommation et de facilité. Par ailleurs, je pense qu'on leur manifeste aussi un certain mépris quand on refuse de leur parler un langage cinématographique qu'elles comprennent et qu'on leur demande de «s'élever» tout d'un coup au niveau de culture où on a réussi à se hisser (?) soi-même. On peut rester «pur» dans son engagement et créer une foule de nouveaux langages intéressants, mais finalement, on ne communique plus avec personne. Le public de masse ne passera pas, du jour au lendemain, de Valérie à Chambre Blanche. L'acculturation, cinématographique comme, tout le reste, est un processus long et progressif, dont on ne peut brûler les étapes. Cela, les jeunes cinéastes d'ici l'oublient trop facilement. On ne peut leur reprocher de vouloir faire de leurs premiers films des oeuvres fortes et personnelles mais voilà, leurs œuvres restent trop... personnelles et ils en gardent seuls la clé.
Si, par leurs créateurs et leur univers filmique, ces premières œuvres constituent bien une représentation de l'homme d'ici, elles ne sont pas encore un cinéma pour l'homme d'ici, du moins tel qu'il existe actuellement. Ce sont pourtant les deux conditions dont dépend la vitalité du cinéma québécois. Une partie de notre cinéma d'analyse socio-politique les a déjà remplies et a pu faire une percée assez large dans le public, mais je doute que celui de la psychanalyse puisse répéter ce succès.
1. En deux étés, ce festival du cinéma canadien, qui se veut une rétrospective de tout ce qui se fait de bon au pays, n'a pas encore trouvé de place pour des oeuvres aussi importantes que Le mépris n'aura qu'un temps (Lamothe), Saint-Jérôme (Dansereau), Going down the road (Shebib), Un pays sans bon sens (Perrault), etc. Censure politique ?
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Pssst... Si vous n’avez pas encore vu Le Martien de Noël (B. Gosselin), ne le ratez pas. Surtout, amenez vos enfants: ils pourront vous l'expliquer.
Relations, septembre 1971, p. 253-254
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