Intéressant ou kétaine, le cinéma quebécois est bien vivant

Dans cet article, il est question de 

Mon oncle Antoine et aussi de

IXE-13 de Jacques Godbout
L'exil de Thomas Vamos
Le diable est parmi nous de Jean Beaudin
L'apparition de Roger Cardinal
 

Claude Jutra: Mon oncle Antoine

     Presque tout le monde a vu et goûté Mon oncle Antoine. On y a admiré la qualité de l'image, la finesse de la mise en scène et le jeu du jeune Gagnon découvrant tout simplement, sans mélodrame, l'amitié, les seins de sa petite amie, la femme, la solitude, la mort, l'hypocrisie et le manque de «pureté» du monde adulte. Claude Jutra a su condenser ces expériences en une seule journée (ou presque) et rester dans les limites du vraisemblable. D'où la grande séduction de son film.

     Cette expérience personnelle constitue l'armature principale du film. Elle se déroule cependant dans un contexte spatio-temporel bien déterminé. Il est important, je pense, de revoir ou de relire le film en regardant ce contexte. Voici quelques jalons.

     Avec Mon oncle Antoine, nous sommes dans le Québec rural de 1950 (environ) en voie d'industrialisation, on y a encore le choix, comme moyen de subsistance, entre petite ferme, l'été, et les chantiers, l'hiver ou bien le travail à la mine. Ceci commandait des institutions et des modes d'organisation sociale bien déterminés. Jutra et le scénariste Clément Perron ont fort bien réussi cette «mise en situation». Pensons simplement à ces deux pôles d'attraction que constituaient l'église pour la religion et le miroir de la mort, et le magasin général pour les «prises de paroles» gaillardes; à la difficulté des communications (train, traîneau, téléphone), à la tristesse de la petite ferme et aux conversations dans le camp du chantier («si tu savais comme on s'ennuie à la Manic...»): au snobisme «sacralisé» de la femme du notaire, au foreman anglophone et au «bon boss» distribuant ses cadeaux de Noël de pacotille. «Pognés», les gens de cette époque l'étaient certes, mais comme disent Marie Tremblay et Alfred Desrochers dans Un pays sans bon sens, c'était quand même une belle misère, car on pouvait encore y rester humain.

Jacques Godbout: IXE 13

     Les personnages adultes de Mon oncle Antoine lisaient sans doute les aventures d'IXE-13, très populaires à l'époque de leur enfance. Il faisait bon, de temps en temps, s'évader dans un monde imaginaire où on pouvait prendre des initiatives et vaincre, par procuration, tous les «ennemis» auxquels on faisait quotidiennement face (patron, travail, temps, commérages du village, etc.).

     Les lecteurs d'IXE-13 n'ont sûrement jamais imaginé (au sens fort de «mettre en images») les personnages et lieux d'action avec des images ressemblant de près ou de loin à celles du film de Godbout. Quelles qu'aient été les intentions de celui-ci et malgré toutes les théories sur la transposition et la distanciation, je ne crois pas que l'on puisse voir dans son film une petite synthèse de notre culture de masse de 1950. Il faut plutôt parler de l'imaginaire des spectateurs des James Bond ou de celui des intellectuels des années 60.

     Dans cette optique, le film de Godbout (et d'une équipe formidable) m'apparaît fort réussi. Musique, décors de carton aux couleurs pop flamboyantes, intrigues abracadabrantes, délire iconoclaste, écrans de fumée orientale à l'odeur de marijuana, caricatures réussies d'un certain cinéma, les Cyniques qui restent les Cyniques sous leurs différents maquillages en personnalités d'hier et d'aujourd'hui : tout cela constitue un délice visuel et sonore, un «voyage» bien conduit. Si l'on rit - et moi je 1'ai beaucoup fait - ce n'est pas de nos grands frères de 1950, mais de nous-mêmes et de nos voisins (surtout !) d'aujourd'hui, car le portrait est trop fidèle.

Thomas Vamos: L'exil

     Quelques mois avant les événements d'Octobre 70, Thomas Vamos s'était formulé des intuitions que beaucoup de Québécois partageaient déjà et qui se verraient confirmées par Octobre: vaste étendue de l'infiltration policière, tables d'écoute, possibilité de la répression par l'armée, contrôle des mass media par la censure extérieure et l'autocensure, etc. La première partie de L'exil relate cette prise de conscience à travers le personnags de Jean, un journaliste lucide et pas trop «pogné». Jusque là, le rythme est alerte, le ton, juste, et le personnage reste sympathique, même si Jean fait un peu trop «journaliste de cinéma» qui sait si bien mettre à jour les dessous des affaires louches.

     Mais ce ne sera pas l'objet principal du film. Vamos va plutot essayer de nous montrer comment une personnalité individuelle va tenter de survivre à travers une crise politique grave. Et, fait surprenant, voilà notre journaliste parti en forêt à la recherche d'un sage mythique résidant sur une montagne, près d'un lac introuvable. L'amie qui l'accompagne, trop bourgeoisement réaliste, ne réussit pas à «embarquer» dans cette recherche. C'est à peu près le même scénario que le départ idyllique de certains étudiants dans la drogue ou vers la ferme, à la campagne, après l'échec de la contestation de 1968.

     Loin de 1'action, incapable de rejoindre sa compagne, n'avant plus aucune prise sur un réel historique, Jean voit toutes les routes de la forêt se bloquer devant lui et il ne peut plus en sortir. Non seulement ne s'est-il pas trouvé lui-même, ce qui n'est pas très surprenant, mais il découvre finalement que le véritable combat politique s'est fait en son absence. Il a tout perdu. Peut-on se trouver soi-même et communiquer avec d'autres en dehors de l'action?

J. Beaudin: Le diable est parmi nous

     Si vraiment le diable est parmi nous, ce qui est fort probable malgré tout, ce n'est sûrement pas en allant voir le film de Beaudin qu'on va apprendre à le reconnaître !

     Chaque année, un certain nombre de meurtres restent inexpliqués. A la fin du film, on nous en dresse une petite liste pour quelques grandes villes du monde. L'explication? Le diable est parmi nous et il agit efficacement à travers de puissantes sectes (en milieux bourgeois et esthètes, évidemment) où l'on fait usage de toute la panoplie des masques, maquillages, encens, orgies, messes noires, etc.

     C'est déjà simpliste comme explication. Quand, en plus, ça se retrouve dans un film mal construit, avec des longueurs épouvantables et une foule de détails inutiles, avec plusieurs séquences mal copiées d’autres films célèbres et une interprétation trop souvent défaillante (Danielle Ouimet nous fait douter du minimum de talent qu'on lui avait accordé), cela devient de l'insignifiance.

    Surtout, et c'est encore plus grave, ce film passe complètement à côté de tout le mystère des sous-bassements psychologiques symbolisés par le personnage mythique de Satan. Pourquoi, en effet, des récits sataniques ou des films d'horreur, si ce n'est pour donner des images et symboliser les puissances occultes négatives qui se retrouvent dans l'inconscient de tout homme ? Polanski, lui, a très finement introduit à ce mystère avec Rosemary's Baby. En un sens, même les plus mauvais films d'horreur le font mieux que Le diable est parmi nous.

Roger Cardinal: L'apparition

    Malgré énormément de détails inutiles, l'absence de rythme, la platitude de certains gags ou la sophistication de certains autres, L’apparition fait quand même rire beaucoup de monde et apporte quelques éléments qui méritent d’être soulignés.

    Personnellement, j'aime beaucoup les personnages de Rosaire Latendresse (Pierre Labelle, celui des Baronnets qui joue au niaiseux) et de Marie-Claire. Au milieu de tous les autres personnages qui «sonnent» faux (et qui sont faux, on s'en rend compte plus que jamais) parce qu'ils correspondent trop à l'imagerie-cliché qu'on s'en fait habituellement (le reporter de la télé et son assistante-maîtresse, Ti-Mé le paysan, le couple de millionnaires, etc.), Rosaire et Marie-Claire deviennent très attachants, l'un par son langage bien spécial, l'autre, par son silence. Timide et très niaiseux (apparemment), Rosaire n'ouvre la bouche que pour des monologues (très drôles) à travers lesquels il opère une véritable désarticulation du langage logique et, par approximations successives, se trouve des paroles authentiques et atteint à une sorte de lucidité. Avec sa tendresse et sa naïveté, c'est lui qui touchera finalement le cœur de la très belle et un peu mystique Marie-Claire. Un Charlot parlant aurait sans doute été mieux réussi que Rosaire, mais il aurait été construit sur le même modèle.

Relations, avril 1972

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