POUR LA SUITE DU CINÉMA QUÉBÉCOIS


Quelques films de 1975
 

La tête de Normande Saint-Onge, de Gilles Carle
Pour le meilleur et pour le pire de Claude Jutra
Partis pour la gloire de Clément Perron
L'amour blessé de Jean Pierre Lefebvre
Mustang de Marcel Lefebvre
Aho- Au coeur du monde primitif de Daniel Bertolino et François Floquet
Jean Carignan, violoneux de Bernard Gosselin
Le soleil a pas d'chance de Robert Favreau
 

     Selon toutes apparences, l'automne 1975 aura été une période faste pour le cinéma québécois: pas moins de six nouveaux longs métrages ont trouvé un écran dans le réseau des salles commerciales; deux autres continuent a susciter un immense intérêt dans la diffusion parallèle; la télévision de Radio Canada en a mis une bonne douzaine de moins récents dans sa programmation; les mardis du cinéma Outremont ont ausculté mieux que jamais les conditions de productions d'ici et les relations du cinéma avec le public; la nouvelle loi provinciale (loi 1, sur le cinéma, votée le 19 juin dernier) alimente les conversations de tout le milieu et devrait injecter de nouveaux crédits dans l'industrie, les pages de cinéma des journaux ne lui ont jamais consacré autant de place, etc...

     Apparemment, une très grande prospérité, donc. Ce qui contraste déjà à l'extrême avec l'alarmisme spectaculaire de la très controversée émission spéciale (Silence, on ne tourne plus) que Radio Canada consacra au sujet un dimanche soir d'octobre. Ce soir-là, les larmoyants plaidoyers pro domo de quelques vedettes de l'interprétation et de la distribution, ainsi que la mauvaise utilisation des paroles de quelques cinéastes, masquaient les véritables problèmes. Comme les cachent tout aussi bien, mais d'une manière différente, les faits relatés plus haut. Ces problèmes très réels se situent à tous les niveaux. À celui de la création: s'il n'est jamais facile de faire des films au Québec, il est encore plus difficile de faire du cinéma québécois authentique et original; à celui de la distribution et de l'exploitation: la toujours présente mainmise étrangère sur les compagnies qui font le «marché de gros» et de «détail» des films continue à rendre très difficile la rencontre du cinéma québecois avec son public. Ces problèmes prennent une acuité spéciale à ce moment-ci de notre histoire cinématographique et de notre histoire tout court. Jean Pierre Lefebvre les analyse très bien dans une série d'articles en cours de publication dans la revue Cinéma Québec. Nous y renvoyons le lecteur. Quant à nous, regardons ici quelques «lignes de force» culturelles révélées par les derniers films sortis.

Pour se regarder la tête

     Après la période où les caméras de notre cinéma s'arrêtaient surtout à la hauteur des fesses et celle toute récente où elles enregistraient des comportements farfelus pour en faire soi-disant des comédies légères (qui n'ont pas très bien marché), il semble bien qu'elles montent maintenant jusqu'à la hauteur de la tête et cherchent à en explorer le contenu.

     C'est du moins ce que laisse sous-entendre le titre du dernier Gilles Carle, La tête de Normande Saint-Onge. Effectivement, c'est bien de la tête de cette jeune femme qu'il s'agit, bien qu'on en voie aussi tout le reste. Avec des images empreintes de beaucoup de tendresse et une grande efficacité narrative, Carle articule très bien le développement de sa folie et «imagine» (met en images) fort justement le réseau de phantasmes qui en vient petit à petit à remplacer sa vie réelle. Dans le genre «drame psychologique» (il ne faut jamais prendre ce terme au pied de la lettre), c'est probablement le meilleur jamais réalisé ici. Pour ma part, je préférais de beaucoup le Carle de La vraie nature de Bernadette à cause de son humour et de sa critique sociale, mais il faut reconnaître que c'est dans La tête qu'il révèle le mieux sa maîtrise des procédés cinématographiques et son sens de la direction des comédiens. Un film intéressant, donc, presque sans bavures, et qui épatera sans doute beaucoup de Français au prochain festival de Cannes, mais qui n'apporte pas grand-chose pour une meilleure compréhension de l'univers québecois.

     Cette dernière remarque s'applique encore plus fortement au dernier Claude Jutra, Pour le meilleur et pour le pire. Si Mon oncle Antoine avait séduit par sa relation chaleureuse d'une période traumatisante de notre histoire et trouvait là une valeur de document (presque) historique; si Kamouraska pouvait intéresser les amateurs de beaux paysages d'un côté, ou de l'autre ceux des comparaisons avec l'oeuvre littéraire, Pour le meilleur... n'offre plus aucun intérêt. Qu'il s'agisse de l'histoire banale d'un couple banal en milieu bourgeois, ça pourrait encore en intéresser un certain nombre; mais que cette supposée «dissection du couple et du mariage» soit si banalement filmée avec, en plus, des prétentions de recherche formelle, alors ça devient complètement ennuyant et indigeste. On tourne autour des deux têtes de ce couple, mais on n'y entre jamais. Quant à ce «mariage qui fait rire et qui fait mal», comme disait une publicité trop prometteuse, il n'en est pas véritablement question, ou bien on n'y charrie que quelques clichés d'usage en milieux dits «évolués» (évolués vers quoi?...). Un film tout à fait inutile qui n'apporte rien à personne.

     De Clément Perron, Partis pour la gloire n'a pas réellement réussi à «partir» une bonne carrière commerciale. D'un côté, c'est dommage, parce que ce film tout simple, racontant la résistance tranquille des milieux ruraux à la conscription de 1942, est fort joliment fait et se situe bien dans la ligne de ce rapaillage des éléments constitutifs de l'«album» québécois, comme on dit depuis Un pays sans bon sens de Perrault. Les quelques Beaucerons dont il est question mériteraient d'être connus de toute la «parenté» et tout le monde y gagnerait à réexaminer un peu notre histoire nationale selon la vision populaire dont témoigne le film. D'un autre côté, cet insuccès commercial hâtera sans doute son passage à la télévision et sa mise en disponibilité dans le réseau parallèle (car c'est une production de l'ONF). Il faudrait que ce film, dont la création fut financée avec les impôts de tout le monde, redevienne rapidement propriété collective et qu'on puisse l'emprunter sans frais dans les cinémathèques publiques. Les professeurs de cinéma et ceux d'histoire du Québec aimeront utiliser ce film vrai.

     De tous les films «de tête» sortis à l'automne en circuit commercial, L'amour blessé - Confidences de la nuit de Jean Pierre Lefebvre demeure le plus orginalement québécois tant dans sa forme que dans son contenu. J'ai dit il y a deux mois, dans cette chronique, tout le bien que je pense de ce film. Le récent débat public autour de la manipulation dans (et par) les lignes ouvertes radiophoniques (les hot lines) n'en révèle que mieux la pertinence historique et politique de ce long métrage qui vous remet le coeur et la tête dans l'essence même de la vie intérieure.

     Avec Mustang, western à la moderne situé dans le cadre du Festival Western annuel de Saint-Tite, Marcel Lefebvre a raté une bonne occasion d'explorer un peu l'impact culturel de cette mythologie typiquement cinématographique (en fait, la seule que le cinéma ait créée de toutes pièces). Le spectateur y rate le rendez-vous escompté avec les gens de Saint-Tite (le genre de rendez-vous auquel le cinéma direct nous avait habitué) et rencontre plutôt les personnages clichés du western américain avec quelques adaptations à l'italienne. Mais c'était un premier film pour Marcel Lefebvre et il y a montré malgré tout un certain talent de cinéaste. On peut être optimiste pour la suite.

     Enfin, dans le réseau commercial est sorti cet automne - et avec passablement de succès financier puisqu'il tient encore l'affiche en cette fin de décembre Ahô - Au coeur du monde primitif de Daniel Bertolino et François Floquet. Dans le circuit de salles pour films «sexés», les productions étrangères, genre Mondo Cane, avaient pas mal de succès, il y a quelques années, à cause de leurs prétentions ethnographiques fournissant l'alibi pour montrer des scènes spectaculairement «osées»en comparaison avec les documentaires de la télévision. Malgré leur bonne volonté s'exprimant dans un commentaire articulant un intéressant sermon écologique, les deux coréalisateurs de Ahô ont repris (naïvement?) le même genre d'images que les Mondo Cane. Leurs images ne reproduisent que l'insolite et le spectaculaire de certains comportements de quelques tribus promitives (il faut prendre ici ce qualificatif dans son sens scientifique et non dans celui de «pas-civilisé»). Ainsi, et c'est malheureux, toutes les questions que peut se poser le spectateur sur la culture, la vision du monde, la mythologie, la théologie, etc., qui donnent sens à ces comportements, restent sans réponse. Film qui voudrait faire réfléchir, il n'aboutit en fait qu'à l'effet inverse: il rassure le public dans ses convictions de «civilisé» et de «pas sauvage comme ces gens-là». Un film finalement pour se regarder le nombril et s'y complaire, plutôt que de changer ses opinions et ses comportements envers l'étranger et ses différences. Un film qui ne va pas «au coeur du monde primitif», mais qui reste dans ses alentours les plus superficiels.

Du cinéma pour danser et se parler

     La grande tradition documentaire et celle du cinéma direct (que certains appellent encore cinéma-vérité) par lesquelles l'ONF avait mérité ses meilleurs titres de gloire semblaient en nette décadence depuis quelques annees. Deux productions récentes redonnent à l'organisme fédéral un nouvel éclat.

     Sorti durant les dernières fêtes de la St-Jean-Baptiste, et ayant fait sa marque malgré le brouhaha de la fête, Jean Carignan, violoneux a connu sa véritable première à la télévision en novembre. Bernard Gosselin, un des pionniers du direct, collaborateur en tant que caméraman des Perrault et Labrecque et lui-même réalisateur de plusieurs courts métrages, signe ce magnifique portrait de notre plus grand violoneux, cet artiste mieux connu à l'étranger qu'ici (malheureusement, l'histoire des prophètes se répète toujours...) ce génie de la musique folklorique. Je n'ai rien contre Monsieur Pointu qui a atteint une certaine célébrité en jouant avec Gilbert Bécaud, mais Jean Carignan le dépasse de cent coudées.

     En plus de tracer à grands traits la biographie de l'artiste, Jean Carignan, violoneux devient une rencontre émouvante avec cette musique qui part du coeur pour faire giguer les pieds, qui soulève tout naturellement la danse et la fête collectives et qui n'a jamais besoin d'un grand nombre de décibels pour s'imposer. Par son montage alternant tout doucement les paroles explicatives de Jean Carignan et des exemples de reels simples ou plus savants, Gosselin fait de son film un véritable manifeste en faveur de cette culture populaire qu'on ignore depuis une quinzaine d'années (quand on ne la méprise pas carrément), mais qui se révéle la plus forte pour «donner de la passion à l'homme», comme disait Alexis Tremblay dans Pour la suite du monde. Dédié à tous ceux qui «ont portagé la tradition», Jean Carignan, violoneux trouvera sa place parmi les grands portageurs de notre tradition cinématographique. Les portageurs de notre tradition musicale s'y référeront aussi avec un immense intérêt.

     L'autre grand succès du direct, Le soleil a pas d'chance, sortait début décembre en salles de répertoire (le Outremont à Montréal et le Cartier à Quebec), puis à la télévision de Radio Québec la semaine suivante. Son réalisateur, Robert Favreau, n'a pas encore atteint la trentaine. C'est un bon signe: au moins quelques-uns parmi les plus jeunes veulent reprendre la tradition de notre première génération de cinéastes. Portant sur le concours de sélection des duchesses pour le Carnaval de Québec, Le soleil... béneficia d'une publicité inouie, quelques jours avant sa sortie, lorsque les dirigeants du Carnaval demandérent une injonction pour interdire toute projection tant qu'eux-mêmes n'auraient pas eu le pouvoir de le censurer. Toute la presse accorda ses manchettes à l'événement. Précédé ainsi de son aura de «déplaisant aux autorités en place», le film attira des milliers de spectateurs sympathiques et fit salle comble. Il le mérite bien. Car Favreau, avec beaucoup de tendresse quand il nous présente les duchesses (les «victimes»), mais tout autant d'ironie quand il nous fait voir les organisateurs du Carnaval, démontre fort bien l'exploitation de la naïveté et des rêves populaires générée par ce genre de manifestation. Je dis bien «ce genre de manifestation», car le mécanisme montré ne s'applique pas seulement à la sélection des duchesses à Québec, mais on peut l'étendre à tous les concours de miss de n'importe quoi, et même a toutes nos formes de loterie, à tous les «un jour, ce sera ton tour». Un vrai film militant, donc, ce qui renoue avec le style dynamique d'avant 1970. Au surplus, un film qui arrive à point et qui suscite dès sa sortie un vaste phénomène de communication collective et de réflexion engagee. On ne peut souhaiter mieux.

     Les réactions multiples et sympathiques à ces deux derniers films, comme celles qui ont accompagné les projections de L'amour blessé, démontrent qu'une bonne partie du public québécois commence à s'attacher à un cinéma authentique, bien incarné dans sa propre terre et «parlant» (en images, paroles et musique) un langage qui le touche. On ne le répétera jamais assez: à vouloir imiter les films de facture américaine ou européenne, on n'aboutit qu'à des aberrations qui tombent dans le kétaine ou la mystification. On comprend pourquoi la partie du public qui s'était acclimatée au film québécois s'est mise à le fuir dans les deux dernières années.

     Signalons enfin, d'un autre des irréductibles du direct, Arthur Lamothe, la série Carcajou et le péril blanc (huit ou neuf films) qui devrait passer à la télévision au printemps et qu'il ne faudrait pas rater. En circuit parallèle, nous avons déjà pu voir les trois premiers de cette série qui porte toute sur nos Amérindiens et qui leur donne la chance de communiquer avec nous selon les contenus et la manière qu'eux ont choisis. L'un d'eux, N'tesi nana shepen (On disait que c'était notre terre) s'est vu décerner en novembre le prix de la critique pour la dernière année. Comme cinéma de la communication vraie et chaleureuse, on n'a que rarement fait aussi bien.

Relations, janvier 1976

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