B I N G O

de Jean-Claude Lord

un autre «massacre des saints Innocents»


     Rassurons tout de suite le monde: contrairement à ce que dit certain pseudocritique parfait thuriféraire de l'ordre bourgeois, tout le monde peut vivre au Québec en 1974 sans avoir vu Bingo. Ne pas le voir, c'est simplement rater un divertissement ni meilleur ni pire que des dizaines d'autres films commerciaux à l'affiche actuellement. Même, dans la catégorie divertissements on trouvera encore plus de plaisir avec les Nada (C. Chabrol) La nuit américaine (F. Truffaut) Serpico (S. Lumet), etc.

     Dans Les colombes, du même réalisateur, des jeunes enfants payaient pour les conneries répétées des adultes. Bingo reprend le même thème, mais avec de jeunes adultes cette fois. Encore tout innocents, tout purs dans leur engagement révolutionnaire, un cégépien et un jeune syndicaliste exalté doivent disparaître parce qu'ils ne sont que des pions dans le grand jeu d'une campagne électorale. Jeu d'adultes aguerris - tous salauds - contrôlant toutes les pièces maîtresses. Le vainqueur du jeu, le plus salaud, gagne parce qu'il a «retourné» et mis de son bord le vieux militant syndicaliste qui, agent double, manipule les jeunes révolutionnaires pour les faire servir à la victoire du parti le plus réactionnaire. Plus innocente encore parce qu'elle n'est au courant de rien, la petite amie du cégépien écope par la même occasion. On croirait lire le docteur Ferron écrivant qu'Octobre 1970 était dirigé par Ottawa!

     Pour bâtir les péripéties du jeu filmique, Lord s'inspire d'une série de situations prises à même l'actualité récente, situations à peine transposées. Il les reproduit assez bien pour donner à ses images une authenticité certaine. Le public québécois marche à fond avec ces reproductions d'événements qui le concernent profondément.

     Mais mettre ensemble une telle série de situations et d'événements, c'est en donner en même temps une compréhension, une interprétation. C'est, par la même occasion, faire de la propagande pour une série d'idées ou de valeurs. Personne ne peut y échapper. Dans Bingo, presque tous les faits rapaillés touchent de près à la vie politique québécoise des dernières années. Comme lien entre eux (c'est là que se découvre la visée de l'oeuvre), Lord a choisi la participation active à chacun d'eux d'un cégépien, fils d'ouvrier en grève et à qui il fait vivre parallèlement une amourette très «fleur bleue». Ce choix banalise les événements retenus parce qu'il les transforme en réactions émotives d'adolescents irréfléchis ou en conflit avec l'autorité paternelle. De plus l’amourette vient continuellement distraire de la véritable action. Cela confère au film une signification politique inacceptable.

     En effet, la majorité des actions politiques révolutionnaires depuis cinq ans au Québec apparaissent dans Bingo comme le fait de jeunes exaltés naïfs, inconscients des forces en présence, agissant sans stratégie globale, cherchant plus à liquider leur complexe d'Oedipe qu'à changer la société. Les auteurs du film considèrent ces jeunes activistes avec sympathie (tout desperado ou toute victime dont on sait d'avance qu'elle doit mourir provoque instinctivement la sympathie), surtout le cégépien qui, pour la cause, doit négliger une si belle relation amoureuse et un hobby aussi passionnant que la photographie! Il prend même parti pour eux. Mais paternellement, il les avertit: tout ce que vous faites ne sert à rien d'autre qu'à vous faire faire mal (Trudeau a déjà dit ça), vous êtes manipulés par vos leaders qui se fichent de vous; vous seriez mieux de rester sagement au travail à l’usine, au cégep à étudier ou à vous amuser avec vos blondes pendant que les adultes vont régler entre eux les problèmes importants.

     Jean-Claude Lord a beau affirmer partout qu'il n a pas réalisé un film politique, son choix de situations politiques, sa manière de les relier entre elles et surtout la «morale» qui en découle font de Bingo un film tout à fait bienvenu des partisans du statu quo. C'est dommage. Car on souhaiterait que la force de propagande de ces gros succès commerciaux, même si cette propagande demeure toujours ambiguë, soit au moins orientée dans une voie positive (comme les films de Costa-Gavras, par exemple).

     Un dernier détail: quand cessera-t-on de nous affliger de ces chansons-thèmes à fleur de nerfs tout à fait inutiles à l'intérêt et à la compréhension du film ?

Relations, mai 1974, p. 153
 
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