BONHEUR D'OCCASION

de Claude Fournier :

Gabrielle Roy aurait aimé!





    Gabrielle Roy avait aimé le scénario de Marie-Josée Raymond et de Claude Fournier et n'avait proposé que quelques changements mineurs. Elle décédait le 13 juillet dernier, le jour même où le film connaissait sa première au Festival de Moscou. Aurait-elle apprécié la réalisation de Guy Fournier? Nous croyons que oui, car elle nous apparait dans l'ensemble fidèle autant à l'esprit qu'à la lettre du roman.

    Évidemment, il n'était pas question, malgré ce parti pris de fidélité à l'oeuvre romanesque, d'en reproduire toutes les scènes. D'abord parce qu'il y en a trop, mais aussi parce que bon nombre se prêteraient très mal au médium cinéma (les longues conversations de café d'Azarius, les monologues intérieurs des protagonistes). De par son aspect «saga farmiliale», le livre s'aventurait aussi dans de multiples avenues dont il aurait été quasi impossible de traiter avec un peu de profondeur; il fallait centrer davantage l'action autour d'un personnage et en faire le moteur du développement de l'action cinématographique.

    Le choix des scénaristes de privilégier le personnage de Florentine nous semble valable. Comme nous semblent pertinents aussi la majorité des développements visuels que ce choix impliquait (les rencontres avec ses amoureux, la scène du mariage, la finale). Par là, le film trouve son unité de sujet (portrait d'une femme avant tout) et de style (atmosphère de mélodrame à la mode rétro). Il en résulte une Florentine dont la détermination, la lucidité, la liberté, la force et la conscience du vécu féminin ne déplairont pas, par ailleurs, aux féministes d'aujourd'hui. Elle connaîtra un amour décevant et un mariage «obligé» avec le copain naïf du père d'«occasion», mais une finale optimiste nous la montre sortie — et sa famille avec elle — de la misère matérielle. Peut-être aussi sera-t-elle heureuse avec ce mari dont elle veut faire le bonheur.

    Ce ne sera probablement, au moins au début, que «bonheur d'occasion» (comme on dit «voiture d'occasion»), mais au minimum, Florentine respirera mieux que dans l'appartement miteux, chaque année remplacé en plus miteux parce qu'on ne peut payer régulièrement le loyer, qui ne permet aucune intimité (même dans le lit qu'il faut partager avec la petite soeur) et qui marque une déchéance inéluctable. Dans le film comme dans le roman, elle illustre bien le sort de toutes les Florentines des quartiers défavorisés, autant ceux d'aujourd'hui que ceux d'hier. Sa manière de s'en sortir vaut bien celles, moins lucidement choisies généralement, empruntées par bien des anonymes consoeurs (prostitution, alcoolisme, drogue, etc.) qui des «bonheurs d'occasion» passent souvent aux malheurs perpétuels.

    Certains regretteront la schématisation du rôle de Rose-Anna (la mère). Dans ma relecture récente du roman, elle m'apparaissait comme la principale porte-parole des préoccupations de Gabrielle Roy et c'est à travers son vécu surtout que s'articulait le côté «documentaire social» qui conférait une bonne partie de sa valeur à l'oeuvre (il parait que nous le retrouverons dans la série télévisée). Fournier lui consacre dans l'image quand même beaucoup de temps, suffisamment je trouve, pour la bien décrire et la rendre symbolique de sa génération, mais elle agit surtout en tant que «copie négative» du personnage de Florentine, ce qui empèche en bonne partie de tomber dans le misérabilisme.

    Tout autant réduit à ses gros traits, le personnage d'Azarius sert aussi de faire-valoir. Très fidèlement, Fournier et Raymond l'ont reproduit aussi malhabile, rêveur, «chien battu», irresponsable, faible, inconscient, dominé, incapable de se défendre, etc., que dans le roman. Personne n'en est surpris puisqu'en cela il devient un frère jumeau de presque tous les personnages masculins du cinéma québécois et des téléromans des quinze dernières années. Emmanuel, qui se retrouve du jour au lendemain marié et père putatif sans trop avoir à prendre de décision, son père aussi, sortent du même moule. Seul Jean Lévesque, au fond le double de Florentine — et c'est bien pour cela qu'on ne peut les «marier» à la fin du drame —  marque une différence, mais il est tellement schématisé dans son arrivisme qu'il ne suscite guère de sympathie. Curieux, tout de même, ce mélange de peur et de masochisme chez presque tous les réalisateurs d'ici qui pour mieux montrer qu'ils aiment les femmes ravalent continuellement les hommes...

    On pourrait chicaner sur plusieurs détails (surtout l'allure trop compassée de Rose-Anna, que la voix du doublage n'améliore pas), mais dans l'ensemble, on peut dire que Fournier a bien dirigé ses interprètes. Mireille Deyglun surtout montre bien la froide détermination de Florentine. Michel Forget, en Azarius, s'affirme comme un comédien complet. Tout le reste du casting s'est révélé pertinent.

    Quant à l'aspect «documentaire» sur le quartier de Saint-Henri durant la dernière guerre, c'est sans doute l'aspect le moins réussi du film. C'est là surtout que le film aurait pu ajouter sa goutte d'originalité au roman. Eh bien, il ne le fait pas. La direction artistique et le choix des décors extérieurs apportent bien des éléments significatifs. Mais comme d'habitude, la caméra manipulée par Claude Fournier (car le scénariste-réalisateur s'est aussi réservé ce rôle) a complètement manqué de subtilité, n'a fourni que des images platement utilitaires et ne s'est complu que dans les effets faciles et gros. Elle n'a pas su coller aux meubles ou aux vêtements, pas plus que regarder la rue ou situer l'appartement dans le quartier. Si quelques effets sont réussis (l'éclairage avec le fanal du train, par exemple), en général, la prise de vue n'évite pas le cliché de carte postale (les gros plans de larmes, la scène du mariage, celle près des rapides de Lachine) et la caméra ne sait se retirer avec pudeur lors de l'accouchement ou lorsque Jean Lévesque couche avec Florentine (c'est pour faire moderne ce gros plan des fesses de Florentine, ou pour «signer» le film?).

    On a sans doute aussi cru bien faire (et peut-être augmenter le «potentiel commercial» du film) en remplaçant la chanson américaine «I'll see you again» du roman par cette affreuse et vaguement rock chansonnette de Diane Tell. Comme si nos jukeboxes de 1940 diffusaient des chansons d'ici en français, surtout dans ce style et avec ce type de voix! Je comprends mal que des professionnels se laissent aller à une adaptation si maladroite et au surplus quétaine. Le reste de la musique d'accompagnement, trop moderne, s'accorde mal au style rétro de l'interprétation et du travail visuel du film. 

Malgré tout, parce que c'est une très bonne histoire, bien rendue par une interprétation efficace, le film nous apparait aussi valable que le roman. On aimera l'un et l'autre pour les mêmes raisons. Comme on peut détester aussi l'un et l'autre pour d'autres raisons (le livre supporte mal l'épreuve du temps et on peut prévoir la même chose pour le film).

    Valait-il la peine de tourner Bonheur d'occasion? Oui, si l'on pense qu'une oeuvre littéraire reconnue rejoint ainsi un nouveau public (contrairement à ce que l'on croil d'habitude, des études ont montré que les lecteurs d'une grande oeuvre vont rarement voir le film qu'on en tire; et que les spectateurs ne liront que rarement le livre). Mais on peut penser aussi que le cinéma québécois, déjà pas tellement riche, pourrait consacrer ses quelques millions à parler des Tremblay, Rose, Trudeau ou Lévesque du présent plutôt que de s'interesser uniquement aux Plouffe, Chapdelaine ou Lacasse du passé.

Relations, octobre 1983, p. 276-277

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