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Un film révolutionnaire montrant le cheminement de l’homme d'ici et d’aujourd'hul vers la possession/appropriation de lui-même et de son environnement :


Chambre blanche

de Jean Pierre Lefebvre

 

"Un vrai film révolutionnaire, c'est un film qui reste complètement indifférent aux problèmes à la mode et qui s'occupe de problèmes totalement inconnus du cinéma contemporain " (Luc Moullet, dans Cahiers du Cinéma, 216, p. 44-45.) Nous avions un bon exemple de ce type de film avec Ma nuit chez Maud (E. Rohmer). Jean Pierre Lefebvre nous en donne un meilleur exemple encore avec Chambre Blanche. Laissant à d'autres les prises de position faciles devant les idéologies (genre Z) ou la démonstration un peu masochiste de la décomposition du couple (Don't Let the Angels Fall) et de la société (Medium Cool, Easy Rider, films de Godard et de Pasolini, etc., films qui ont quand même une grande valeur), Lefebvre veut nous montrer quel peut être le cheminement positif de l'homme d'ici et d'aujourd'hui pour la possession/appropriation de lui-même et de son environnement. Pris dans son ensemble, Chambre blanche est la découverte du JE et du TU qui rend possible l'habitation d'une maison, d'un pays, de la terre; et cette relation ne se réalise pleinement que lorsque tout peut être résumé en un NOUS.

La relation JE-TU

Dans la chambre blanche du chaos originel, magnifiquement symbolisé dans le film par une immense étendue de neige avec ses strates d'ombre et de lumière, un homme et une femme, les yeux fermés, se cherchent en allant dans toutes les directions. C'est la solitude de l'homme d'aujourd'hui perdu dans un monde inhumain, nouvelle terre vierge où toute relation doit être réinventée. Puis vient la rencontre face à face, les yeux s'ouvrent et, devant l'autre, le premier JE timide s'ébauche et prend de la force à mesure que le TU de l'autre le confirme. Chacun des personnages prend alors consistance, le langage naît, la découverte des signes et des significations peut commencer. " Je suis un être humain " se formule peu à peu et devient la phrase idéale qu'on peut prononcer devant l’autre. Mais tout ne fait que commencer.

Une maison avec fenêtre

À mesure que la relation à l'autre se bâtit, on découvre la nécessité d'un toit pour l'abriter et la protéger du froid extérieur. Malgré le désir de transparence, on ne peut vivre dans un nuage ni s'éparpiller à tous vents. Mais la maison est plus qu'un toit; elle est aussi, par le travail du bâtisseur, l'art et la technique qui la rendent habitable et belle, elle est la nature qui a bougé et s'est transformée pour l'homme. La maison, c'est encore le lieu où on peut prononcer les termes " père ", " mère ", reconnaissant ainsi ceux qu'on a eus et ceux qu’on peut devenir pour continuer la tradition. Par là s'insinue déjà la dialectique du vivre et du mourir, car la subsistance et la croissance ont fait apparaître le sang, symbole des morts multiples qu'il faut assumer pour avancer dans la vie.

La maison, c'est pourtant des murs, et la relation humaine ne peut se satisfaire des limites qu'ils constituent. C'est pourquoi l'homme va faire un très beau cadeau à la femme en lui offrant une fenêtre, car la fenêtre, c'est l'ouverture à un au-delà de soi et du couple. Nous avons là un des plus beaux moments du film. Cette " rivière d'ici ou d’ailleurs ", que le couple entend couler dans les profondeurs sans la voir encore, va pouvoir s'étendre, surgir à l'extérieur pour amener toute croissance et permettre toutes les espérances.

" Saigner de neige et de glace "

Devant la fenêtre, on voit la terre telle qu'elle est. Les forêts se transforment en villes, les villes s'animent, les distances s'abolissent, les hommes se rassemblent, les frontières mêmes de la terre ne constituent plus une limite. On s'ouvre aussi facilement à l'universalité qu'on peut jouer avec un globe terrestre Mais tout n'est pas que beauté. La nature résiste à la domestication, la froidure/froideur durcit choses et personnes; il faut apprendre à mourir si on veut vivre. Et vivre, c'est aussi " saigner de neige et de glace ". Cela arrive inévitablement dès qu'on ouvre une fenêtre sur le monde. Beauté, cruauté du monde: paradoxe, mais non contradiction pour celui qui a réalisé l'équilibre entre " trop penser aux choses qui n'arrivent pas ", et " ne penser qu'à ce qui arrive ".

" Je te nomme "

Riche d'un abri et de toute la terre, la relation JE-TU s'est développée jusqu'à la véritable naissance de chacun des membres du couple. " Je te nomme Jean " - " Je te nomme Anne " ; nouveau baptême marquant à la fois la prise de possession de soi-même et la reconnaissance par l’autre. Etre pleinement soi-même, mais uniquement par la médialion de l'autre: " Tu es mon regard, Anne. . . " , " Tu es mon langage, Jean… ". Par delà les difficultés, une véritable communication amoureuse rejoint maintenant Jean et Anne. Plus fort que toutes les morts que la découverte du monde va occasionner, cet amour permettra toutes les vies imaginaires avant que ne survienne la mort réelle.

Un film révolutionnaire, disions-nous au début. Chambre Blanche l’est par son refus de la facilité de conter une belle histoire " en cinérama ", par son symbolisme signifiant bien la réalité d'ici, par sa vision à la fois réaliste et optimiste du monde et la réalisation d'un amour vrai et ouvert entre l'homme et la femme. Un film qui nous fait croire encore à la beauté de la vie, à l'amour possible. Un film à voir et à revoir.

Relations, 345, janvier 1970, p. 26