Multiplicité de canaux, câble, écrans larges, magnétoscopes domestiques, caméras légères informatisées, clubs vidéo, vidéo-clips: tout cela proclame la victoire incontestée de la télévision sur tous ses concurrents. Enfin, voici le jour où chacun peut, non seulement fabriquer ses propres émissions, mais, à sa guise, composer son propre horaire à partir des programmes offerts, se faire des «réserves» pour les nuits d'insomnies, revenir sur les meilleurs moments comme on relit la page agréable ou mal comprise, supprimer les insignifiances, etc.!
Cette révolution du format et de la technique s'accompagne aussi d'une mutation profonde du contenu. Traditionnellement, et cela demeure encore pour une bonne part, la télé n'offrait guère mieux que de la radio imagée et, au mieux, du cinéma mutilé. La technologie nouvelle (avec ordinateur) permet de créer un langage nouveau, proprement télévisuel: le vidéo-clip en illustre la plus éclatante démonstration, mais l'esprit en a déjà pénétré l'ensemble de la publicité et une bonne partie du reste des émissions, même des plus sérieuses.
La technique de base de la «vidéoclipatisation»? La quantité de stimuli: nombre et brièveté des images, fugacité, effets spéciaux (écran divisé, fumée, accélérés, zooms, jeux de lumière, éclairs, fondus, etc.), punchs visuels et sonores, ellipses, reprises, etc. C'est le triomphe de l'anecdotique, du rutilant, du gratuit, du primaire, de l'éphémère, de l'instantanéité. Et, à un autre niveau, de la dispersion, de la pensée morcelée, du flash, du superficiel, de la largeur plutôt que de la profondeur. C'est la «culture mosaïque» annoncée depuis deux décennies par Marshall McLuhan et Abraham Moles.
Victoire de l'un, défaite de l'autre: le cinéma
entre déjà en agonie pour certains; pour d'autres simplement
en phase de mutation (fermetures de salles, concurrence des clubs vidéos,
redéfinition des scénarios et du
traitement en fonction du petit écran, standardisation du produit).
Déjà, les grands succès qui maintiennent l'industrie
en vie (les Star Wars et Indiana Jones, Amadeus, Les
uns et les autres) ne sont rien d'autre que des vidéo-clips mis
bout à bout avec du remplissage entre chacun.
Même le théâtre n'y échappe pas: qu'est-ce que cette mode de l'«impro», sinon une transposition du vidéo-clip? Son succès auprès des jeunes ne s'explique-t-il pas par le fait que les «pièces» ne dépassent pas deux ou trois minutes?
Qu'adviendra-t-il demain de ces «longues» pièces de théâtre et de ces «longs» métrages de Rohmer, Resnais, Forman, Woody Allen, Tavernier, Wajda, etc., qui cherchent la profondeur plutôt que le clinquant? Qu'adviendra-t-il de ce cinéma de la nuance, non seulement dans les couleurs sur l'écran, mais dans le raisonnement? Du raffinement dans l'exposition des sentiments? De la qualité plutôt que de la virulence des émotions? De l'intelligence et de la continuité dans la progression d'une intrigue? De cet art subtil de créer du sens avec des silences ou avec le plus banal objet?
Perdra-t-on à tout jamais cette ambiance des salles (immobilité, direction unique du regard, silence, obscurité) si propice à la réception d'oeuvres élaborées et complexes?
Je n'aime pas beaucoup l'idée de la «vidéo-clipatisation»
de la pensée et de la culture. J'ai peur qu'aux trop courtes pièces
correspondent les trop courtes idées.
Relations, juillet-août 1985, p. 200
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