Mourir pour rien...

Les Colombes

de Jean-Claude Lord



 

. . . offrir en sacrifice,
suivant ce qui est dit dans la Loi du Seigneur,
un couple de tourterelles ou deux jeunes colombes.
Evangile selon Luc, 2, 24

      Au cinéma, comme à la télévision et dans les journaux, on ne communique avec un large public qu'en employant beaucoup de clichés. Jean-Claude Lord veut communiquer avec le plus large public possible. Sans prétention, donc, il met sur écran toute une série de clichés cinématographiques ayant déjà fait leurs preuves, de l'opposition milieu bourgeois-milieu ouvrier aux scènes d'intimité conjugale, en passant par le beau mariage à l'église, les enfants «hadorables», les réconciliations après scènes de ménage, le sermon contre l'alcoolisme («maudite boisson»), les farces grivoises, le curé légèrement niaiseux, la famille ouvrière pauvre-mais-pas-bête, la «pourriture» des milieux politique et artistique, le cabotinage du milieu hippie (faute de meilleur terme), la grandeur de la femme enceinte, etc. Du cinéma «en largeur» plutôt qu'en profondeur, comme dirait Gilles Carle. Au niveau formel, aucune surprise non plus: on n'a pas à se creuser la tête pour comprendre les dialogues, l'anecdore coule tout doucement, les événements s'enchaînent bien, une musique bien au point supporte l'image quand elle n'a pas en elle-même le quotient d'émotivité requis...

     Et pourtant, Les colombes n'est absolument pas un film kétaine. Même si on entre dans la salle avec une attitude très critique — Jean-Claude Lord a tellement critiqué les autres qu'on a hâte de voir ce qu'il peut faire —, on se laisse prendre dès le début par ses images. Le ton juste des clichés, la précision de l'interprétation (il faut souligner surtout celle de Jean Duceppe et de Manda, regretter aussi que la merveilleuse spontancité de Lise Thouin lui fasse parfois faire des grimaces agaçantes), le rythme du montage (par J.-C. L. lui-même) nous le rendent tout de suite sympathique: au minimum, Jean-Claude Lord est capable de refaire avec élégance ce que d'autres bons cinéastes ont déjà fait. Il évite les bavures choquantes et gratuites, sauf quelques courts éléments qui tiennent du racolage, comme l'utilisation de Butch et Pierre Bouchard comme «bouncers» ou celle de Françoise Hardy comme jeune hippy, les images de sexe entre Julien et Nicole et celles de Julien et Josiane dans la neige.

     Puis on commence à se dire que telle séquence, en relation avec telle autre, crée un effet intéressant, que tel personnage en complète bien un autre, que les rôles sont plus complexes qu'à première vue. On se prend à se poser des questions. On découvre que les trois ou quatre anecdotes présentées (difficultés d'un mariage entre personnes de classes sociales différentes, étalage de moeurs bourgeoises un peu dégoûtantes, drame de l'oncle Albert alcoolique, nostalgie de l'enfance) ne correspond pas (ou pas seulement) à un désir d'en mettre beaucoup pour satisfaire tous les goûts d'un public diversifié, mais qu'elles constituent  autant d'avenues menant à un même carrefour de significations. Le grand mérite des Colombes est de permettre plusieurs niveaux de lecture.

Inventorier le milieu

     Une bonne partie des éléments de ce film s'organise en une sorte de description de deux classes sociales opposées au Québec. Dès les premières images, deux mondes sont bien campés: façade d'un appartement modeste, sur une rue comme Saint-Denis ou une avenue de Rosemont, devanture d'une maison cossue des plus riches quartiers. Puis des vêtements différents (à plusieurs reprises) selon qu'on habite l'une ou l'autre de ces maisons; un téléviseur en noir et blanc dans la cuisine, ou en couleurs dans un luxueux living room ou près de la piscine intérieure; les transports en commun ou en belle auto américaine; problèmes d'argent ou «générosité charitable» des riches, langages différents: engueulades sincères ou distinction polie, mais hypocrite, etc. Ajoutons à cela, pour faire le pont entre les deux, quelques hippies de service, se contestant eux-mêmes, mais s'apparentant plutôt, par leur mode de vie, à la classe bourgeoise.

     On sent vite où va la sympathie de Jean-Claude Lord. Il a quand même en grande partie évité le simplisme du manichéisme; il n'y a pas, d'un côté, la bonne classe ouvrière et, de l'autre, la méchante classe bourgeoise riche. Avec des possibilités de réalisation différentes, les deux familles vivent une même mentalité de consommation, un même désir de paraître, un même goût pour l'artificiel et le clinquant, une même idée du bonheur. Aussi bien dans l'une que dans l'autre, on empêche les enfants de jouer et de vivre leur âge. Quand elle devient étoile de la chanson, la petite Boucher, fille d'ouvrier, renie bien vite son milieu, parce qu'elle s'est «élevée» au-dessus de lui. Ainsi, défauts et qualités se retrouvent les mêmes dans tous les milieux.

     Finalement, on peut dire qu'il y a, dans ce film, une sorte de constat pessimiste, sinon désabusé: nulle part on ne trouve un milieu de vie qui permette la simplicité, l'authenticité.

Tous «enfants de chienne»

     «Des vieux comme moi, c'est juste des anciens enfants de chienne, pis des jeunes enfants, c'est des futurs enfants de chienne.» Cette lucidité effrayante (pensons au Camus de La peste: «tous, nous sommes atteints de la peste») de l'oncle Albert ne l'empêche pourtant pas de vouloir se donner totalement aux enfants pour qu'ils échappent à cet atavisme (péché originel). Lui seul essaie au moins de ne pas faire de mal aux enfants, à défaut de ne pas pouvoir les aider à grandir. Mais on ne veut de lui nulle part, on menace continuellement de l'enfermer, car le lucide, le souverainement libre parce qu'il a tout perdu et ne cherche plus à posséder (lisez les romans de Soljenitsyne), n'a pas sa place dans une société «d'enfants de chienne». Même si, tel le Christ, il est prêt à s'abaisser totalement à prendre sur lui le mal des autres au point d'en crever pour que les autres vivent, on refuse tout «rédempteur» car on ne veut pas prendre le risque de l’amour et de la liberté.

     Il y a bien, dans ce film, quelques désirs d'amour ou d'amitié, mais aucune relation épanouissante. René Ferland, l'avocat politicien qui a «réussi» (qui a réussi quoi, en fait?), ne s'intéresse aux autres, même à ses enfants, que pour ce qu'il peut en tirer; avec son charme, il séduit uniquement pour posséder. Son fils Julien et sa femme Josiane semblent s'engager sur une bonne voie, mais l'un et l'autre accumulent gaffes sur gaffes, les plus éclatantes étant la griserie du vedettariat, pour Josianne, et la coucherie de Julien avec Nicole, une ancienne copine, peu après le mariage. Pour le couple ouvrier, on ne sait trop ce qui se passe de l'un envers l'autre, mais aucun des deux ne sait comment aimer ses enfants. Il en est de même pour les autres personnages. Seul l'oncle Albert connaît des moments exceptionnels avec les enfants (les plus belles images du film), avec Julien aussi, à la fin du film; mais, comme on l'a dit, il faudra qu'il disparaisse, car sa présence perturbe trop les bonnes consciences. Même les enfants n'auront plus d'ouverture sur un avenir meilleur.

     Là, je trouve que Lord en met un peu trop. À peine transposé, il reprend en plus noir le pessimisme de notre catholicisme traditionnel sur la nature humaine et le péché originel. En outre, il n'y a plus de salut possible...

Le sacrifice des innocents

     Nous avons déjà certaines significations intéressantes de divers ensembles d'éléments des Colombes. Nous pouvons passer à un niveau de lecture encore plus profond, car une scène résume tout le film et fournit le dessin/dessein de la mosaïque d'images.

     Dans la première moitié du film, Julien et Josiane vont assister à une pièce de théâtre de participation. A la fin de la pièce, un des comédiens invite les spectateurs à monter sur scène pour donner leurs réactions. Trois gars et une fille montent alors, se déshabillent complètement et, en silence, égorgent deux colombes et une poule blanche. (On sait que cette séquence reproduit un événement survenu à la Comédie Canadienne il y a quatre ans; mais, dans le film, elle a une autre signification, moins circonstanciée qu'à l'époque. On se souvient aussi que la nudité des acteurs de ce psychodrame improvisé provoqua plus de bruits que leur geste; il faut donner crédit à J.-C. L. d'avoir, dans le film, dédramatisé cette nudité et porté l'accent sur le geste lui-même du sacrifice des colombes.)

     Cette scène s'apparente à un rite sacré à plus d'un titre. Nudité des acteurs, choix des colombes (blancheur, symbole d'innocence et de paix) comme objets du sacrifice, sang répandu, silence pendant le geste, effroi et bouleversement profond des spectateurs, notion même de «sacrifice», tout cela prend une signification proprement religieuse. Mais tout ce symbolisme religieux est faussé à la base, puisqu'on n'évoque jamais son complément essentiel, l'ouverture à un «salut», quel qu'il soit.

     Peu après, la chanson-thème du film identifie les colombes aux enfants qui veulent aimer gratuitement, mais que les grands ne savent pas aimer. On pense à la fillette d'Albert, tuée dix ans auraravant par l'oncle René, ivre, au volant d'une automobile. Aussi n'est-on pas surpris quand, à la fin du film, la fillette de René meurt bêtement par les mains d'Albert, sacrifice devenu sanctificateur, au cours d'un jeu. Massacre des Saints Innocents, dont parle l'évangile. Correspondance aussi avec les «souris» (animales et humaines) mourant dans les mains de l'idiot de Des souris et des hommes, de Steinbeck, alors que cet idiot cherche à leur montrer de l'affection en les caressant.

     Les colombes et les deux fillettes, êtres innocents et fragiles, meurent bêtement (le monde ne comprend pas), parce que les grands ne savent pas aimer. Elles meurent plus facilement et plus spectaculairement, parce que plus fragiles, mais c'est aussi la même chose pour tous. Tout le monde veut aimer, tout le monde veut caresser l'être aimé, mais, à cause de son esprit égoiste, de son désir de possession, de sa mentalité bourgeoise égocentriste, chacun transforme sa caresse en étouffement, son amour en destruction. «Qu'il est difficile d'aimer», chante Vigileault. C'est cela finalement qui résume Les colombes.

 Les colombes, les enfants, les Albert mourront-ils toujours pour rien?

Relations, octobre 1972

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