(Note: ce texte accompagnait celui de Jean-Pierre Tadros consacré à la crise qui secouait le Conseil québécois pour la diffusion du cinéma)

Un CQDC pour une diffusion animation



    À cinéma nouveau, conditions nouvelles de diffusion et public nouveau: telle était la conception des Associations professionnelles de cinéma qui créaient en 1969 le Conseil Québecois pour la Diffusion du Cinéma, organisme administré par elles, mais financé par le ministère des Affaires cuiturelles. Telle fut aussi la conception qui orienta la pratique des animateurs du Conseil depuis ce temps.

    Le Conseil connait actuellement une crise qui menace sa survie. La démission récente du directeur général Lucien Hamelin et de tout le personnel permanent vient de la rendre publique.

    Occasion de la crise: la conjoncture créée par ia nouvelle Loi-Cadre sur le cinéma et la mise sur pied des deux organismes dont elle décrète la fondation (la Direction genérale et l'Institut). Cette conjoncture commande une redéfinition du roée, des objectifs, des structures et des modes d'opération du Conseil.

    Raisons de la crise: apparamment, un conflit de personnalités entre le directeur genéral et certains réalisateurs et producteurs siégeant au conseil d administration. En réalité, il s agit surtout de divergences profondes d'opinions entre l'équipe des animateurs permanents et une partie des professionnels du cinéma quant au type de travail de diffusion que doit effectuer le Conseil. Plus profondément encore, il nous apparait qu'au-delà des oppositions sur la formulation des objectifs, sur les structures administratives, surles techniques de fonctionnement et sur le pouvoir décisionnel au sein de l'organisme (lesquelles ne sont que des epiphénomènes), se manifestent des réponses différentes à la question fondamentale: au service de qui doit se mettre le Conseil? Au service du cinéma — et des cinéastes — ou bien à celui du public spectateur? C est sur cette question que je voudrais prendre position.

    Car, s'il doit exister un Conseil de Diffusion (ou quel que soit son nom) financé par des fonds publics, c'est avant tout pour servir les interêts des amateurs-consommateurs de cinéma et non, en premier lieu, ceux des cinéastes. Nous devons dire la même chose d'ailleurs au sujet des films financés par les offices gouvernementaux.

    Tenant compte des acquis du présent Conseil, nous croyons qu'un tel organisme de diffusion doit contribuer par toutes ses activités (projections, animation, représentations, publications, rencontres, etc.) à établir un nouveau type de rapports spectateurs-films, public-cinéastes et public-réalités collectives. Ce qui veut dire, pour emprunter les mots de Lucien Hamelin, qu'il doit «créer l'occasion de démystifier les films et les cinéastes aux yeux des citoyens; susciter chez ces derniers la conscience d'un droit de regard critique; mettre en question le rôle des cinéastes et du cinéma dans notre société, en invitant les cinéastes à ce processus de désaliénation».

    En tant que spectateur consommateur de cinéma, ce qui nous intéresse, c'est qu'il existe, en plus des salles commerciales, des lieux collectifs de déniaisement (et des lieux de déniaisement collectif) pour tout ce qui regarde le cinéma Nous pensons que si plusieurs centaines ou milliers de spectateurs peuvent maintenant dire autre chose que «c'est l'fun» ou «c'est platte» devant des fiims québécois (ou étrangers) racontant autre chose qu'une lovestory ou les exploits d'un quelconque parrain, nous le devons en bonne partie au travail d'animation et de recherche effectué par le CQDC depuis sa fondation, comme à celui de la Cinémathèque, des quelques professeurs de cinéma et de critiques qui oeuvrent dans le même sens.

    Nous croyons urgent et nécessaire, pour le public surtout, mais aussi pour les cinéastes, le travail d'analyse et de critique collectives des systèmes de signes véhiculés par nos écrans, particulièrement quand ils s'illuminent de films québécois. Nous pensons avec Jean Pierre Lefebvre (cf Cinéma Québec, vol. 4, no 8), qu'il faut au plus vite «dénoncer les insignifiants québécois, individus, films et structures, puisque ces parties agissent perpetuellement en osmose», tout en «énonçant» et mettant en situation les «signifiants». Un cinéma pour qui? Pour quoi? Au service de quels intérêts? Engagé dans quelle propagande? Cela veut dire aussi qu'il faut dégager l'aspect de «message publicitaire» que comporte tout film, dire le «comment» explicite et implicite de son pouvoir d'implication ou de diversion de la réalité (et de quelle réalité). Interroger la pertinence historique de fabriquer tel ou tel type de message audiovisuel. Questionner ses liens avec les autres moyens de propagande. Dévoiler clairement, pour l'affermir ou la contester, son ideologie; montrer ses liens avec les ideologies dominantes.

    Ce, travail de diffusion ne peut s'effectuer qu'à travers un organisme non soumis aux diktats de l'industrie, ni aux ambitions artistiques des cinéastes. Il doit se faire plutôt en solidarité avec les groupes de citoyens qui sont engagés dans un changement social.

    Se soumettre ainsi à la critique des citoyens n'est jamais facile pour les cinéastes. Les récentes soirées-rencontres au Cinéma Outremont nous l'ont clairement montré. Mais il nous semble que les cinéastes qui veulent produire autre chose que la simple reproduction des clichés hollywoodiens ont tout à gagner en se soumettant à ce processus. Ce n'est pas en faisant sauter la tête du directeur général et des animateurs du CQDC, parce que ceux-ci ont fait une animation trop politique, qu'ils régleront le problème de la désaffection du public pour leurs films.

    À cinéma nouveau, diffusion nouvelle. Le CQDC a représenté depuis cinq ans le meilleur instrument pour lancer ce processus de communication. Nous ne voudrions pas le voir devenir un simple bureau de promotion publicitaire, il y en a déjà suffisamment qui ne réussissent jamais à intéresser le public aux films «signifiants». Nous souhaitons qu'il demeure un lieu d'échanges et de rencontres qui privilégie avant tout les intérêts du public (qui le finance). Tous les intéressés au cinéma ne peuvent qu'y gagner.

Cinéma Québec, no 41, 1976, p. 8-9

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