A la croisée des chemins

de Jean-Marie Poitevin 

(Note: Voici un extrait du mémoire L'Église et le cinéma au Québec que j'ai présenté à l'université de Montréal en 1977. J'y avais ces quelques paragraphes consacrés au film de Poitevin. Depuis cette présentation, on en sait davantage sur ce type de films.)

    On assiste à cette période (années 30 et 40) aux débuts de la production et de l'utilisation de films par des communautés religieuses en vue de la propagande missionnaire et du recrutement des vocations. Le film décrivant mieux la mystique missionnaire ou celle du frère enseignant que la petite plaquette publicitaire, quelques communautés voulurent se servir de ce moyen de communication, soit en produisant leur propre document, soit en utilisant des productions d'ailleurs. Aucun recensement de ces films n'a encore été fait; retirés de la circulation après qu'ils fussent tombés en désuétude, ils restent enfouis dans quelque placard de maison provinciale. On ne connait bien actuellement que le plus célèbre (et le plus diffusé) de ces films, A la croisée des chemins, réalisé en 1943 par Jean-Marie Poitevin, p.m.é. et la communauté des Pères des Missions Etrangères, avec l'assistance de jeunes professionnels du théâtre. Il vaut la peine de s'y arrêter quelque peu, car il résume probablement l'esprit de tous les autres.

     L'anecdote en est très simple: Jean Leber, fils d'une bonne famille québécoise, termine son cours classique à Montréal. Dans son collège, un missionnaire de Chine vient présenter un film L'Orient magnifique sur les conditions de vie générales en cette terre pauvre et païenne, et sur le travail exaltant, quoique difficile, du missionnaire qui s'y consacre. Jean sent monter en lui l'appel à cette vocation. Mais il y a aussi Pauline, la soeur d'un camarade de classe et compagne de vacances, avec qui il a déjà fait des projets légitimes, et la possibilité de continuer de brillantes études ou de prendre la succession dans les affaires de son père. Après une courte période d'indécision, il choisit évidemment «la meilleure part», comme dit le narrateur. Puis quelques plans rapides décrivent la joyeuse vie du séminaire, et c'est l'ordination et le départ missionnaire (avec le fameux baisement des pieds). Dans la dernière séquence (en couleurs, alors que le reste est en noir et blanc), Jean est rendu en Chine et prêt à entreprendre la mission.

     Premier film sonore de fiction réalisé au Québec, A la croisée des chemins, par son sujet et sa réalisation par des clercs, se révèle un document fort révélateur sur l'éducation et la clientèle des collèges classiques de l'époque, une démonstration sociologique signifiante de la vie et des relations familiales telles que souhaitées par l'Eglise. Il fournit surtout une description élaborée de notre fameux idéal missionnaire (avec ce qu'il comportait de supériorité occidentale et de racisme sous-jacent). Il prend cependant une importance encore plus grande quand on l'analyse en tant qu'objet de propagande. En effet, il marque une volonté très nette, de la part de l'équipe de réalisation, de se servir de ce qui est vu alors comme le plus efficace instrument de séduction et de conviction. Non seulement, il parlera plus au coeur et à l'intelligence que la conférence et les publications, mais il rejoindra infiniment plus de monde que tout autre moyen. Projeté dans les écoles et collèges, où les jeunes ne sont pas gâtés en bon cinéma (et en cinéma tout court), il prendra un caractère spécial de fête qui lui vaudra des spectateurs très attentifs. Le mélange de documentaire et de fiction, l'emploi de comédiens de chez nous, la présence constante d'une musique sacrée quand il n'y a pas dialogues ou commentaires, l'addition d'un commentaire qui personnalise le message pour chaque spectateur, le caractère de véracité de l'intrigue parce qu'elle ne nie pas le sentiment amoureux du héros, l'utilisation de la couleur dans la partie finale, tout cela devait donner une efficacité maximum au message. C'était vraiment le film-type aux yeux du monde ecclésial, puisqu'il respectait très exactement les facteurs de convenance d'un film pour le milieu où il doit être projeté et qu'il ne faisait qu'exalter les bons sentiments, en plus de provoquer subtilement à l'engagement dans le sens espéré.

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