EN DERNIER RECOURS
de Jacques Godbout

Le terrorisme ici


     «Donnez-moi un titre, et je vous ferai une oeuvre», disait Godbout il y a quelques années. Rarement telle assertion s'est-elle révélée aussi juste qu'avec son dernier film où le titre vient définir exactement le moment du geste terroriste et l'interprétation que ses auteurs lui confèrent, tout en situant son sujet dans un contexte qui le met en perspectives.

     Godbout commence d'abord par établir quelques principes assez bien connus maintenant pour s'établir comme évidences:  les médias sont devenus les meilleurs instruments des terroristes:  parler d'eux, c'est les aider, car le but de toute action terroriste est de publiciser une cause au moyen de gestes le plus spectaculaires possible pour obtenir un effet de terreur maximum ; d'autre part, les contre-terroristes aussi appellent maintenant les médias à leur aide  (dans le film, on voit l'entraînement d'une unité spéciale de la GRC, des policiers qui font le beau devant un journaliste); aussi, révéler toute l'horreur du terrorisme, c'est amener les gens à faire pression sur les gouvernements pour qu'ils prennent les mesures nécessaires ; mais  les médias se contentent toujours de simplement présenter la violence sans donner les causes et expliquer les motifs qui génèrent cette violence; ou si on tente de le faire, c'est en quelques minutes, après une émission de Dallas ou une série policière qui glorifie la violence!

    Enfin, le plus important des principes: pour comprendre le terrorisme, il faut qu'il nous touche de près ; autrement, il n'est qu'élément de spectacle exotique parmi d'autres (Pierre Nadeau rappelant sa rencontre de Québécois dans un camp d'entraînement de Palestiniens, des Japonais filmant la Star Academy d'Halifax (école d'auto-défense), le génocide arménien devenu poème véhément, etc.)

Denis Lortie

     L'exaltante décennie 60 a fourni aux Québécois quelques bonnes occasions locales de réfléchir sur le phénomène tout en leur permettant de comprendre un peu ce qui se passait  en Algérie, au Vietnam et en Amérique latine. Godbout n'oublie pas ces bons exemples, mais il préfère utiliser comme principal révélateur un beau cas de chez nous, tout récent, que presque tout le monde veut reléguer à l'oubli avant même d'en avoir assumé le vrai sens et tiré toutes les leçons nécessaires: l'affaire Denis Lortie, qu'il ramène en leitmotiv tout au long du film. Il en rappelle les principaux faits: en 1984, ce caporal de l'armée canadienne décide de tuer tous les ministres et députés péquistes de l'Assemblée nationale; revêtu de son uniforme de l'armée, il va d'abord porter à un poste de radio de Québec une cassette magnétique dans laquelle il explique le sens de son geste, va ensuite narguer les soldats de sa propre armée à la Citadelle, se rend  au parlement où il pénêtre à la manière de Rambo (dont il sûrement vu le film) en tuant trois employés secondaires et en blessant treize autres,  arrive enfin dans la salle même des délibérations; mais les parlementaires sont ce jour-là, comme très souvent d'ailleurs, plusieurs minutes en retard et ses ennemis  ne sont pas là! C'est finalement un fonctionnaire de service, lui-même ancien militaire, qui le raisonne et le persuade, après quelques heures, de se rendre, avec ses deux mitraillettes, grenades et autres armes, à la police.

     Aux parlementaires, Lortie vient de rappeler, comme l'ex-ministre Bernard Landry le souligne, que leur responsabilité publique comporte ce danger de voir leur décisions provoquer des réactions  extrêmes de la part de certains opposants, qu'aucune sécurité absolue n'est possible pour les élus et que cela fait partie du métier  de vivre dangereusement (aux timorés de s'abstenir!). De son côté, l'ex-premier ministre Lévesque souligne à ce moment que si l'on doit augmenter les mesures de sécurité au parlement, ce n'est pas parce que la personne  des parlementaires est en cause, mais parce qu'il y a des institutions  à préserver. Voilà de quoi on a surtout parlé dans les médias; mais la fameuse cassette de Lortie, on ne lui a porté que fort peu d'attention. Et pourtant, il y exprimait très précisément le sens de son geste, que l'audition, dans le film, rend très clairement: Lortie, en tant que soldat canadien-français dans l'armée canadienne, subit jour après jour le mépris de ses supérieurs anglophones, il étouffe de l'humiliation de se faire continuellement traiter de stupide, comme tous les francophones,  par ses collègues et ce mépris a atteint un point intolérable.

    Voulant donc sauver la langue française pour les générations à venir, ce sont ses propres paroles, Lortie veut éliminer le gouvernement québécois! Raisonnement à première vue difficile à saisir, mais dans son milieu anglophone et francophobe de l'armée canadienne, il s'est laissé persuader que c'est à cause des revendicateurs péquistes que tous les francophones sont devenus stupides  et méprisables.  Godbout, qui connaît sûrement Fanon et les autres analystes du complexe du colonisé, aurait dû ici faire intervenir cette voie d'interprétation qui veut que le colonisé qui a tellement assimilé sa soumission et son complexe d'infériorité, tout en en souffrant profondément, se tournera toujours contre son frère qui veut l'en libérer plutôt que de s'en prendre au maître qui cause sa souffrance. Mais insister sur ce point serait mettre en cause bien des hommes «politiques», bien des politicailleurs, des fonctionnaires, des policiers... A l'Office national du film, on sait jusqu'où on peut aller trop loin!

     Par la suite, on a préféré considérer Lortie comme ce que les psychologues appellent un «débile léger» et on est allé chercher des explications dans une enfance malheureuse, ce qui est la meilleure façon d'occulter son geste. Finalement, au terme de deux procès, dont on vient tout juste de connaître le verdict final, la cour reconnaît sa culpabilité mais ne lui confère qu'une peine relativement légère (condamnation à vie, mais libération conditionnelle après dix ans) parce que ce matin-là, Lortie n'était pas dans son état normal . Quel art de l'euphémisme! Et quelle belle question relancée que celle de l'état  normal  de l'opprimé révolté!

    Est-il besoin de rappeler ici que notre pays refuse de considérer la notion de crime politique ? C'est sans doute ce qui permet à ce journaliste de Radio-Canada rapportant la condamnation de Lortie le 11 mai dernier d'affirmer qu'«on ne sait toujours pas pourquoi il a agi ainsi» (il y a parfois de quoi désespérer des journalistes!) On s'est aussi dépêché d'oublier que près de mille personnes ont ce matin là téléphoné aux postes de radio pour témoigner leur appui à Lortie! Et Godbout d'y aller de sa malicieuse question: et si Lortie avait très bien atteint son but d'éliminer le PQ?  qui peut affirmer que les maladies, démissions de ministres péquistes qui ont suivi de peu  n'avaient rien à voir avec le terrorisme ?

    Ironie du sort, au moment même où le film sort, trois grandes manchettes médiatiques révèlent l'écoeurement des Canadiens français dans la Gendarmerie fédérale, dans le Service de renseignement et dans l'armée! Trois situations apparemment isolées, mais toujours la même frustration et de quoi s'étonner qu'il n'y ait pas plus de Lortie! Vingt ans de «Loi des langues officielles» n'ont encore rien changé à ces situations qui, est-il besoin de le souligner, restent assez explosives pour provoquer d'autres Lortie ou d'autres FLQ. François Schirm, dont la seule présence évoque et résume les bombes des années soixante, rappelle que le FLQ de son temps compta des anciens militaires en réaction contre l'exploitation dont ils avaient été l'objet. Il souligne avec humour que seuls les vaincus  sont traités de terroristes, les vainqueurs étant des patriotes! Faut-il en déduire que le pouvoir politique préfère quelques épisodiques explosions de violence (où il trouve d'ailleurs un rôle très valorisant à jouer) à la correction des situations problématiques?...

Pierre Vallières

     C'est toutefois le témoignage de Pierre Vallières qui apporte l'essentiel du film en explicitant, mieux qu'on ne l'avait vu ailleurs le sens de l'action felquiste des années soixante, sens qui, grosso modo, peut s'appliquer à bien des terrorismes contemporains. Pour ces jeunes Québécois qui découvraient en même temps Marx et la lutte des classes, la conscience d'une exploitation économique et politique, la solidarité internationale, les exemples de Cuba et de l'Algérie, le problème palestinien, les écrits de Fanon et de Che Guevara, tout en conservant fondamentalement le sens du sacrifice et la générosité hérités du christianisme (un livre de Jean-Marc Piotte vient de nous le rappeler), la lutte armée était la seule voie révolutionnaire possible. Et Vallières d'ajouter:  «quand on entre dans l'action révolutionnaire, on ne sait pas où ça va nous mener, mais c'est la seule  façon de rompre avec un comportement qui ne change rien, de faire sauter en l'air nos habitudes, nos comportements conformistes.»

    Il ne faut pas oublier que les grandes puissances utilisent le terrorisme à l'occasion, tout à fait officiellement (pensons à tous ces escadrons de la mort qui, en Amérique latine n'ont pu opérer qu'avec le support de la police officielle, ou bien à l'avion coréen abattu par les Soviétiques). Plus près de nous, l'entrée massive de l'armée canadienne dans les rues et les places publiques en octobre 1970, juste après l'arrogant Just watch me!  de Trudeau ne fut-elle pas aussi un geste terroriste?

    Voilà pour le passé, mais aujourd'hui? Aucune société ne peut tolérer longtemps un chantage quotidien à la terreur, ajoute Vallières; or, il y a une terreur quotidienne sur toute la planète avec les bombes nucléaires  et il y a beaucoup de jeunes en colère... de ces jeunes qui ne savent pas toujours reconnaître les vrais responsables, mais qui sont prèts, comme les anarchistes de Vancouver il y a quelques années (bombes chez un fabricant de matériel militaire, chez des diffuseurs de pornographie), à créer du désordre, selon le mot de Simone de Beauvoir. Peut-être faudrait-il un Front de libération de la planète ? Et le film se termine sur cette phrase en suspens d'un militant de la revue Révoltes: «plus ta cause est désespérée, plus tu vas prendre  des moyens...»

     Le terrorisme, finalement, c'est le cri de défoulement de ceux que l'on n'écoute jamais et qui souffrent en silence, c'est le dernier recours  du militant pour forcer l'attention sur son discours. D'autres peuvent contester la justesse de sa cause,  mais pour lui, elle est toujours vitale. Il y a des victimes, bien sûr, mais même pour le terroriste qui frappe à l'aveuglette, il n'y a jamais  de victimes innocentes, car tous sont complices du système; il pense tout à fait comme Pierre Trudeau écrivant en 1958 que «lorsqu'une forme donnée d'autorité brime un homme injustement, c'est  (sic) tous les autres hommes qui en sont coupables; car ce sont eux qui par leur silence et consentement permettent à l'autorité de commettre cet abus..» (phrase que Michel Brault mit comme premier plan de son admirable Les Ordres qui racontait justement le sort d'innocentes victimes du contre-terrorisme  de Trudeau, Lalonde, Bourassa et cie en octobre 1970).

     Pour les raisons évoquées plus haut, mais aussi dans un contexte où se développent plusieurs situations génératrices de conflits (luttes constitutionnelles, intransigeances linguistiques à Montréal, absence de débouchés pour les jeunes, ce film-essai de Jacques Godbout, qui dépasse de loin tous les reportages sur le sujet, arrive au bon moment. À un autre niveau, il nous apparaît significatif d'un nouvel esprit à l'ONF, celui de revenir au présent et à des sujets sociaux pertinents et, pour les cinéastes, de s'impliquer personnellement (Godbout récite lui-même ses commentaires off). Bien sûr, dans ce genre de film, l'image n'est là que pour contribuer à la clarté de la démonstration, à la bonne perception des propos des intervenants. Il ne faut pas y chercher de beaux effets-cinéma; d'ailleurs, ils n'auraient eu ici que l'effet de spectaculariser davantage le sujet, ce qui aurait été contraire au sens général de l'interprétation.

    Sauf que pour clore le film, après le générique de fin, Godbout se permet une touche d'humour noir non dépourvue de sens: il fait exploser sa caméra! Sans doute veut-il inviter le spectateur à ne pas trop discourir sur les qualités et défauts du film et plutôt à regarder autour de lui et en lui comment relancer concrètement la question.

Relations, juillet-août 1987, p. 184-185

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