Certaines superstitions ne disparaissent que parce qu'elles doivent laisser la place à d'autres superstitions un peu plus séduisantes, mais reproduisant à peu près les mêmes structures imaginaires. La même chose pour les grands mythes élaborés par l'humanité au cours des âges, qu'on peut remplacer par d'autres, plus - compréhensifs - (qui articulent davantage d'éléments d'expérience) et plus explicatifs, mais qu'on ne réussit jamais à éliminer de l'univers symbolique. La même chose pour un panthéon d'idoles dont chaque âge, lieu et tradition culturelle transforme et adapte les détails, mais non les gros traits du portrait. La même chose pour un ensemble de rites dont le déroulement et la facture s'accommodent à un environnement local, mais que chaque génération d'humains reprend partout selon les mêmes modèles fondamentaux, même quand elle prétend innover radicalement,
Ceci ne surprend que celui qui pense être, avec sa génération, le premier à découvrir qu'il a un sexe, que la moitié des êtres humains présentent une forme physique différente, que la relation entre les deux différences de corps et de têtes peut produire une variété éblouissante de plaisirs . . . et de problèmes, et qu'après un temps plus ou moins long, tout se termine. Ou bien, ça n'étonne que celui qui n'a pas encore eu l'occasion de prendre conscience que, devant le problème fondamental de la vie et de la mort, il n'y a pas tellement de façons différentes de se situer et de réagir.
Et c'est précisément parce que les Puissances de mort n'ont pas tellement changé depuis le père Adam, parce que les maladies, dès qu'elles sortent un peu ou beaucoup de l'ordinaire en devenant psychosomatiques, ne trouvent pas encore de guérisseurs, parce que personne ne peut jamais empêcher son imagination de bousculer ses phantasmes (ou ses fantômes) et de peupler la nuit (le noir, le gouffre, l'obscur, le ténébreux) de formes complices ou terrifiantes, parce que l'esprit n'abdique jamais devant l'absurde et ne cesse de vouloir le dominer, parce que la mort ne sort pas de l'inéluctable humain, que l'homme invente ou réinvente une galerie de diables.
Les arts traditionnels, surtout la painture et la sculpture, ont depuis toujours contribué à exprimer concrètement ce besoin de comprendre de l'homme. Sur les murs ou dans les colonnes des temples et des cathédrales, ils ont fait sortir de l'anonymat et nommé une série de ces puissances de mort (diables) dans l'espoir, sinon de les domestiquer ou de les exorciser, du moins de diminuer leur peur devant elles.
Le cinéma a pris, dès le début de ce siècle, la relève avec ses moyens de représentation plus considérables que n'importe quel art traditionnel. Il suscite une multitude d'«apparitions» tout en gardant le pouvoir de les renvoyer au néant. Il joue de toutes les formes et de tous les mouvements tout en les disloquant (dis-location: au sens strict, changement de lieu) et les relocalisant à volonté. Il fait appel à tous les grands symboles et archétypes universels (sang, sexe, caverne, soleil, eau, terre, feu, etc.) et les imbrique dans des structures visuelles et sonores inédites, pour un plus grand pouvoir de suggestion. Plus important encore, avec l'impression de réalité, il transporte ses spectateurs dans un monde de morts et leur en donne tous les frissons tout en les gardant en vie. Magie lui-même, il véhicule et reprend toutes les magies, tout en ne faisant jamais de victimes.
Avec les techniques pour montrer et pour suggérer (image et sonorisation surtout), le cinéma ramène la tradition satanique de deux façons: soit qu'il représente les diables traditionnels, soit qu'il crée les siens.
1. Arrière, Satan
Quand le cinéma représente une partie des diables traditionnels, c'est le plus souvent pour les démystifier dans un esprit tout à fait matérialiste.
Là où, autrefois, seule une présence maléfique extérieure ou un esprit malsain (ou mal saint) entré en quelqu'un pouvait expliquer des comportements spectaculaires ou des symptômes inhabituels, insolites et exceptionnels, il parle maintenant d'épilepsie, de dédoublement de personnalités, de télépathie, d'hystérie, de nymphomanie, de névroses obsessionnelles, etc. Les psychiatres et les parapsychologues expliquent maintenant et guérissent en tout ou en partie ces troubles psychosomatiques (ou psychophysiologiques) causés par des dérèglements du cerveau, de l'apprentissage à la motricité, de l'éducation, de l'organisation sociale ou politique. Les Diables (Devils) de Ken Russell en présentent un cas type: à Loudun, il n'y a jamais eu de cas de possession du diable, seulement la capitalisation sur la névrose causée par une grande frustration sexuelle chez un groupe de bonnes soeurs cloîtrées, en vue de fins politiques. Parce que, au niveau proprement politique, les adversaires d'Urbain Grandier, curé libertin et gouverneur provisoire de la ville, n'avaient aucun moyen de l'éliminer, ils recoururent à cette arme «spirituelle transcendante » de l'extrême anti-religlon, ce qui frappait assez l'imagination populaire pour que personne ne vienne à sa rescousse. Pour Russel, les diables n'ont finalement d'existence que dans les esprits tordus et malhonnêtes (très matérialistes aussi) des pouvoirs politiques se servant du déséquilibre psychologlque des religieuses et du libertinage du curé pour atteindre leurs visées de domination. Ce sont eux les vrais diables.
Dans la même veine se situent les multiples remakes cinématographiques de la légende du Dr Jeckill et de M. Hyde (y compris la parodie qu'on fait Jerry Lewis), les films psychiatriques, Répulsion de Roman Polanski, Viva la muerte d'Arrabal, etc.
Dans une autre série, on se sert des possibilités explicatives de la science, mais sans tout expliquer (et en laissant planer des doutes. Si c'était vrai ... qu'un «anti-verbe fait chair» (M. Campbell) était sorti du ventre de Rosemary après une grossesse avec beaucoup d'expériences étranges, (Rosemary's Baby de R. Polansky) ? , . . que Le Diable est parmi nous (J. Beaudin), incognito, et accomplit une série de meurtres inexplicables même par le journaliste le plus fouineur de Montréal?... que des extra-terrestres, bons ou mauvais diables, pourraient seuls résoudre les énigmes qu'ils ont laissées sur cette terre au cours de voyages antérieurs (Présence des extra-terrestres) ? Et si la psychologie présente ou future ne pouvaît pas tout expliquer des cultes sataniques et des messes noires (The Pix, de H. Hart) ? Mais il faut dire tout de suite que, à part Rosemary's Baby,ces «films de soupçon » sont si mal faits qu'il faut une grande naïveté pour s'y laisser prendre.
The Exorcist (roman de P. Blatty, film de W. Friedkin) appartient à cette catégorie, mais présente un cas particulier. Sans la première séquence, l'avertissement prémonitoire, au moyen d'une figurine insolite, pour le père Merrin, d'une rencontre prochaine avec son vieil ennemi, le diable, nous n'aurions qu'un autre film « psychiatrique » doublé d'une transpositon de la passion du Christ.
En effet, tout ce qui se passe à Georgetown, même la mort du jésuite Karras, peut s'interpréter par la psychiatrie. Karras, psychiatre de profession, donc médecin et esprit scientifique, ne croit jamais à la possession de la jeune Regan McNeil. Si, après les résultats négatifs des interventions médicales, il se résout aux démarches pour un exorcisme (remarquons bien que ce n'est pas lui qui le suggère), c'est uniquement parce qu'il est placé devant un cas de souffrance extrême chez une enfant et qu'il y a peut-être là un moyen de guérison. Car n'importe quel psychiatre ou psychanalyste sait, depuis Freud, que toute maladie psychosomatique se nouant à travers un langage donné peut (ce n'est pas automatique) se dénouer par la déconstruction et le déchiffrage de ce même langage.
Dans The Exorcist, il s'agit d'un langage religieux portant exclusivement sur la symbolique satanique que la jeune Regan, même si elle n'a reçu aucune instruction religieuse (sa mère, athée, ne lui a parlé ni de Dieu ni de diable), a pu puiser dans les conversations entendues à gauche et à droite, dans des films ou à la télévision, et surtout dans un livre traitant précisément de cette question, que sa mère a laissé traîner sur la table de la cuisine. Ce qui n'était d'abord que déséquilibre nerveux causant hallucinations visuelles et sonores, télépathie, télékynésie, exhibitionnisme, force physique exceptionnelle, etc., s'articule alors avec le vocabulaire de la possession du diable. Regan se prend pour satan et agit en conséquence, comme d'autres malades qui ont entendu parler de Napoléon et d'Hitler se prennent pour l'un ou pour l'autre et échafaudent des plans de batailles.
L'exorcisme consiste précisément à entrer de plain pied dans ce langage, à employer le même vocabulaire, mais en l'inversant, et avec l'espérance d'opérer un transfert libérateur.
C'est ce qui se passe entre le père Karras et Regan. Par sa formation de prêtre et ses études psychiatriques spéciales sur la sorcellerie et le satanisme, Karras peut pénétrer dans l'univers symbolique de Regan et se battre sur un pied d'égalité avec ses «démons ». Mais lui-même traverse à ce moment une phase assez aiguë d'instabilité psychologique (fatigue, crise de foi, culpabilité à la suite du décès de sa mère) et le transfert provoque chez lui un débalancement radical: c'est lui maintenant qui est possédé. Dans un geste spectaculaire et un dernier sursaut de lucidité, Il se donne la mort (donne sa vie) pour ne plus avoir la possibilité de faire du mal aux autres, car il sait quels gestes il poserait ensuite. Sa mort doit les sauver en plus de sauver Regan, car elle tue aussi les «démons». L'exorcisme en tant que rituel traditionnel n'a pas réussi, mais en tant que sacrifice total de l'officiant (le «médecin de l'âme »), don de soi jusqu'à la mort, il entraine la guérison. Pour l'exorciste, cependant, ce don de soi sur le modèle de la passion du Christ n'est pas une vraie mort, mais un passage à une vie nouvelle.
Pour ma part, j'aurais aimé que The Exorcist en reste là et ne cherche pas, avec le personnage du père Merrin qui s'est déjà «battu» avec le diable en Afrique, à embrouiller les cartes. Ce genre de recours à la transcendance possède ses lois propres et appartient à un genre précis (cf. paragraphes suivants) qu'il ne faut pas travestir par un discours basé sur le réalisme scientifique.
2. «Fais-nous peur, Dracula!»
Le cinéma crée aussi ses propres visages de diables ou de monstres pour une nouvelle irruption de l'invisible dans le visible. Il exprime encore la même dramatique de vie et de mort.
C'est là qu'il excelle; les Dracula, les Frankensteln, les vampires de toutes sortes, les morts-vivants, les Golem, les cyborgs, les robots de chair ou d'acier «animé», les métamorphoses animales ou végétales (animaux ou plantes en révolte contre l'homme: King Kong, Planète des Singes, Willard, Frogs, etc.) se tournent en série et connaissent un succès constant. Ils ont pour premier objectif de distraire par le frisson et la peur (et même parfois le rire), ce qu'ils réussissent le plus souvent, mais en même temps, à travers la victoire des faibles (physiquement, mais non spirituellement) sur les forts et une morale à base d'héroïsme, ils sécurisent en entretenant la croyance que les puissances de vie vainquent toujours les puissances de mort.
On peut à juste titre parler de «films d'horreur» mais il faudrait ajouter que cette horreur tient sa qualité spéciale et sa force de séduction de son renversement en jouissance de la vie: le spectateur peut se laisser aller à la peur et en jouir parce qu'il sait bien qu'il sortira toujours indemne de l'aventure et que sa vie lui sera rendue intacte à la fin de 1a projection.
Dans ce genre comme dans l'autre, c'est l'exploration de la diversité et de la richesse de la vie qui est visée avant tout. Dévergondage de líimagination dans le surréalisme et le fantastique, négation de la rationalité et de la logique, de tous les pouvoirs de la science (non plus par apprentis-sorciers, mais par les meilleurs savants dont le cerveau se branche sur díautres réalités), définition de l'homme par la déraison plutôt que par sa dimension raisonnable et raisonnée, explosion de la démesure créatrice ou destructrice, exploration de mondes pré- ou sur-humains, contractiens ou dilatations de l'espace, voyages en rétro ou anticipation, etc., tout doit contribuer à faire sortir le spectateur de son univers clos, cloisonné et plus ou moins concentrationnaire. La tradition satanique proprement cinématographique délaisse résolument la proie pour l'ombre, la certitude pour le doute, la démonstration pour l'évocation, la conscience pour l'underground.
Cette nouvelle forme de vagabondage dans le mystère rencontre la mort plus souvent qu'à son tour, mais une mort «lieu» et rite d'initiation, car elle peut toujours être vaincue par une magie simple (le collier de gousses d'ail et le cruciflx pour les vampires, le pieu enfoncé dans le coeur pour les morts-vivants), par le feu purificateur ou par un deus ex machina tout aussi mystérieux, par le hasard qui fait toujours bien les choses ! L'important est que le héros - le plus souvent un couple qui s'aime sincèrement - embarque avec beaucoup d'innocence dans l'aventure, qu'il s'épure moralement et qu'il reste pur jusqu'à la fin du mauvais moment à passer. La sagesse bouddhique dit: «La vie, tu ne la possèdes pas, c'est elle qui te possède»; dès que ce principe est accepté, - mais il faut pour cela la mort de toutes prétentions humaines trop raisonnables et un abandon à des forces inconnues, - la mort ne peut plus rien, car la vie triomphe toujours en ceux qui se laissent posséder par elle. C'est à peu près ce que, l'un après l'autre, les films fantastiques répètent.
De même, c'est parce que la spectateur accepte d'entrer dans cette caverne obscure qu'est toute salle de cinéma, parce qu'il laisse se détraquer ses perceptions habituelles, parce qu'il abandonne la solidité (et la banalité) du quotidien et d'un environnement, en d'autres mots, parce qu'il se laisse mourir à lui-même, qu'il se rend disponible à d'autres vies. Le bon film est toujours celui qui nous «prend », qui nous «ravit», qui nous dé-payse pour nous transporter dans un autre monde et nous «repayser» chez les ombres, foujours plus grandes, mouvantps et suggestives que la proie.
Vers le règne de l'inconscience
Comment expliquer le succès phénoménal actuel de ce genre de films, succès qu'ïl faut rattacher à la vogue des drogues, au bag charismatique, à l'intérêt pour la parapsychologie, à la passion pour l'astrologie et les idées de réincarnation ?
«La misère des temps et leur sentiment d'impuissance face aux réalités cosmiques font que les hommes désirent des directeurs d'inconscience.» (Denis de Rougemont.)Quand les «directeurs de conscience» en premier lieu les hommes politiques aux discours démagogiques et les fabricants de publicité au service des superpuissances économiques, veulent exercer un pouvoir absolu sur les corps et les esprits; quand l'organisation sociale a pour premier effet la banalifation de la vie quotidienne; quand une science matérialiste dénie à l'homme son besoin de merveilleux ou veut le canaliser uniquement dans la prévision des effets d'une bombe H pour augmeriter sa peur et mieux le dominer; quand les religions, emmurées dans leurs pierres et leurs entreprises de bingo, ne proposent plus, à la contemplation que des reliques et n'osent plus crier que l'homme ne vit pas seulement de pain et de gadgets, alors il ne faut pas s'estomac de voir remonter à la lumière magiciens, sorciers, diables, génies, fous bienheureux et directeurs d'inconscience.
Il y a des inconsciences créatrices qui sont
tellement lífun!
Relations, juin 1974, p. 177-179