deux expériences significatives au cinéma
Dans un récent numéro de Relations (vol. 34, n. 389, janvier 1974), je posais la problématique de la diffusion culturelle en relation avec la création d'une nouvelle culture. J'indiquais ma nette préférence pour les modes de diffusion marginaux comme autant de lieux possibles de créativité et de contestation de l'idéologie dominante, tant culturelle que politique. Examinons-en deux, au cinéma, parmi ceux qui jouissent d'une bonne organisation et d'une certaine permanence, et qui illustrent fort bien la problématique genérale en contexte québécois.
I- Le Réseau Ciné-Participation
Le mandat de l'Office national du film - National Film Board est de «faire connaître et comprendre le Canada aux Canadiens et aux autres pays». En plus de sa production de films et autres documents audiovisuels, l'Office s'est donc donné les moyens nécessaires pour faire voir ses documents par les intéressés. Le Réseau Ciné-Participation est l'une des activités de son service de distribution au Québec. Il formule ainsi ses objectifs:
À la suite d'une expérience fructueuse, la distribution de l'Office national du film au Québec se propose de favoriser un réseau de salles bien équipées en 16 mm, en mettant à leur disposition une programmation préférentielle.
Chaque salle aurait la possibilité de choisir elle-même les films à projeter en fonction des besoins du milieu.
Comme partie intégrante de ces activités de visionnement, l'Office national du film préconise le développement et l'animation, afin de provoquer une réflexion dynamique dans le milieu sur la portée socioculturelle du cinéma en général de la production de l'Office national du film en particulier.
A la suite de ces visionnements, nous espérons pouvoir mesurer l'impact de la production et recueillir un feed-back adéquat, susceptible d'influencer l'orientation de notre production.
Enfin, par cette diffusion systématique, nous espérons sensibiliser les citoyens, les groupements et les corps publics, en vue de la création et du développement de cinémathèques publiques accessibles à tous comme outils de développement socioculturel du milieu.
Le programme Ciné-Participation, qui fonctionnera sur une base permanente, est aussi une tentative de rompre l'isolement entre les créateurs et le public et d'engager, à partir de films à portée sociale, culturelle, économique et politique, un dialogue amenant une nouvelle forme de participation.
Un agent de changement
Chez ses initiateurs, le Réseau est ainsi vu comme un agent de changement, un intervenant dans le milieu. Cela, à plusieurs niveaux:
1° Selon les besoins propres de chaque milieu, on veut fournir des outils de développement socioculturel. Le film devrait agir comme «agent provocateur» pour une réflexion dynamique, et l'animation (discussion après le film) devrait permettre d'intégrer les contenus nouveaux aux réalités locales.
2° On veut aussi faire réfléchir sur la portée socioculturelle du cinéma lui-même (le medium est un message). Qu'est-ce que ça donne de voir un film? Comment est-ce que ça nous transforme? etc. Il y a donc ici un objectif d'apprentissage à la lecture du cinéma, i.e. de culture cinématographique.
3 ° En recueillant un feed-back adéquat sur les productions oneffiennes, on espère orienter différemment le secteur de la production. En d'autres mots, on veut fournir aux cinéastes des renseignements plus précis sur le milieu, pour que ceux-ci réalisent des documents correspondant réellement aux désirs du milieu; pour qu'ils se mettent, en quelque sorte, sous les ordres des spectateurs et fassent ce qu’ils leur demandent.
4° Finalement, on veut mousser l'intérêt pour le cinéma et susciter chez le plus grand nombre possible le desir de cinémathèques publiques accessibles à tous. Si tout le monde se met à vouloir que films et projecteurs soient aussi facilement disponibles à tous que les livres dans les bibliothèques, les pouvoirs publics ne pourront faire autrement que d'organiser un tel service de diffusion.
Critique
Il n'y a rien (ou presque) à redire sur cette formulation d'objectifs. S'ils se réalisaient, on assisterait peut-être à court terme à des changements sociaux importants. Mais si nous considérons le fonctionnement du Réseau avec les critères de l'intervention sociale, il apparait peu probable que la façon actuelle d'opérationnaliser les objectifs porte fruit.
1° Le Réseau actuel comporte une cinquantaine de participants (salles), recrutés pour la plus grande partie en milieux scolaires et dans les clubs de l'Age d'Or. Ces deux clientèles sont relativement faciles à rejoindre et à intéresser, mais elles n'ont aucun pouvoir effectif pour amener des changements sociaux de quelque importance. Le milieu susceptible d'opérer des changements en profondeur — le monde des travailleurs et les organisations populaires — n'est pratiquement pas rejoint. Ce qui rend l'intervention, si bien organisée soit-elle, presque inefficace, du moins dans ses visées premières. Tout le monde sait qu'il n'est pas facile de s'implanter dans les autres milieux; avec les moyens dont dispose l'ONF-NFB, on pourrait toutefois s'attendre à des tentatives originales.
2° Si l'on examine attentivement la «programmation préférentielle» mise à la disposition du Reseau (une centaine de titres), on s'apercoit très vite que peu de films peuvent provoquer une «réflexion dynamique». Beaucoup traitent de problèmes réels du milieu, mais toujours à la façon oneffienne, c'est-à-dire uniquement descriptive (avec le plus d'objectivité possible), avec une touche d'exotisme quand c'est possible (dans la tradition chère à la boîte), sans jamais identifier clairement les causes des problèmes et sans proposer des voies possibles de changement. Car aucun de ces films ne pose clairement les enjeux politiques et économiques sous-jacents aux questions traitées. Une analyse en profondeur de la production générale de l'ONF-NFB; reste encore à faire, mais l'affaire de 24 heures ou plus (film de Gilles Groulx resté inachevé par ordre du commissaire général), dont les journaux ont beaucoup parlé l'an passé, a clairement montré «jusqu'où on peut aller trop loin» dans les propositions concrètes de changement social. Même le programme Société nouvelle/Challenge for Change, qui se veut directement axé sur le changement social pour devenir «le catalyseur d'un processus dc changement en vertu duquel les individus s'autodéterminent en s'informant et en se transformant eux-mêmes, tout en transformant les autres et le milieu qu'ils habitent», n'a pas encore fourni de documents proposant des changements en profondeur. On y parle surtout de changements individuels; tout au plus évoque-t-on des changements politiques dans deux ou trois films.
Pour ne pas trop noircir le tableau, disons que l'animation, à condition qu'elle soit elle-même politique et que les animateurs aient des idées claires sur le changement, peut transformer une bonne partie des films en films politiques (Un pays sans bon sens ou Québec: Duplessis et après, par exemple).
3° Quant à la réflexion sur «la portée culturelle du cinéma», l'objectif est à moitié atteint par la formule même employée (présentation-projection- animation). Pour une bonne partie du public atteint, le Réseau fournit l'occasion de connaître un autre type de cinéma, une autre façon de voir un film. Il est presque certain que ces expériences répétées influencent leurs vision et pensée cinématographiques.
Mais l'objectif est à moitié atteint seulement, car le Réseau ne présente que des films que les gens appellent globalement «documentaires». Il n'engage pas à la réflexion sur le cinéma-évasion, celui qu'on va voir dans le circuit commercial ou à la télévision. Il veut bien construire du neuf, mais sans déranger ceux qui occupent déjà la place et sans déconstruire les habitudes de consommation. Position difficile à tenir.
Une façon efficace de poursuivre cet objectif pourrait être de mettre à la disposition du Réseau les productions de fiction de l'ONF-NFB (Mon oncle Antoine, Temps d'une chasse, Taureau, O.K. Laliberté, etc.) et de s'en servir comme exemples pour analyser et démonter les mécanismes de la production commerciale. On sait que ces films passent uniquement dans les salles commerciales (et quelques ciné-clubs qui ont des sous), qu'après avoir payé de nos taxes pour leur production, nous devons payer pour les voir, qu'ils ne rapportent presque rien à l'Office et que les revenus des entrées vont aux distributeurs commerciaux et aux propriétaires de salles (il faudra rendre ce dossier public avant longtemps). Au minimum, ne pourrait-on pas proposer qu'après une carrière commerciale d'un an, ces films soient gratuitement mis à la disposition de la clientèle habituelle de l'Office ?
4° Quant à l’orientation de la production à la suitce du feed-back, il y a des années que ça se pratique, mais ça n'a jamais rien donné — dans la ligne du changement social, s'entend. Car les patrons, eux, peuvent passer des commandes. Pour le reste, les cinéastes tiennent encore trop au «cinéma d'auteur», à leur statut d'artistes et à leurs obsessions personnelles pour réaliser les «commandes» du milieu. Même Société nouvelle/Challenge for Change n'y échappe pas.
En regard de l'intervention sociale axée sur le changement, il apparaît donc qu'on ne peut attendre beaucoup du Réseau Ciné-Participation. Mauvais public rejoint et outils inadéquats rendent impossible la réalisation concrète des objectifs. Ses initiateurs sont sans doute les forces les plus progressistes à l'intérieur de l'ONF-NFB, mais, faute de faire preuve de plus d'originalité, ils devront se contenter longtemps de très minimes résultats.
II- La Quinzaine nationale
Tout à fait parallèlement ( au sens strict: sans point de rencontre) au Réseau Ciné-Participation, le Conseil québécois pour la diffusion du cinéma (organisme crée par le gouvernement provincial) organisait, pour l'automne dernier et le début de l'hiver, une Quinzaine nationale sur le thème: Un cinéma pour qui? Le Conseil voulait en faire un événement national se déroulant en même temps dans toutes les régions du Québec, mais la demande étant trop forte, la Quinzaine se déplace successivement dans les diverses régions.
Un cinéma pour qui?
Les objectifs du Conseil se situent aussi à plusieurs niveaux:
1° «Offrir à voir et à discuter plusieurs films où percent le désir et la volonté de nous parler simplement. Souvent pour nous moquer, parfois pour témoigner de nos espoirs, de nos révoltes et de nos luttes; de la vie de tous les jours.» Se parler pour se mieux connaître, pour répéter et faire surgir les solidarités possibles dans chaque milieu.
2° Constatant que, dans plusieurs régions, le public n'a jamais accès au cinéma québécois le plus valable, 1e Conseil veut lui en fournir l'occasion. Non seulement en un moment exceptionnel, mais en autant que cela sera possible, il veut aussi «organiser un réseau de diffusion de certains des films québécois par des canaux non-habituels, pour rejoindre des couches de population jamais atteintes».
3° Si des gens n'ont jamais l'occasion de voir un certain genre de cinéma, c'est que sa diffusion cloche quelque part. C'est pourquoi, le Conseil préconise une action à ce niveau: «Nous invitons tous les spectateurs à profiter de la période qui suit la projection des films afin de réfléchir collectivement aux moyens à prendre pour transformer la diffusion de notre cinéma dans leur propre milieu.»
4° Pour cela, il faut aussi changer les conditions générales du spectacle, changer les habitudes de consommation passive: «Avec la télévision, cette merveilleuse petite machine qui nous interdit de penser, les habitudes de fréquentation du cinéma en salle — et même en ciné-club — nous incitent à une passivité béate. Seul un travail qui vise à transformer ces habitudes en suscitant la réflexion critique à l'égard de nos films peut faire surgir — sur le plan de la diffusion — les conditions indispensables à l'existence d'un cinéma qui nous rcssemble et qui nous soit utile».
5° Finalement, un objectif plus large de changement social en profondeur, auquel les objectifs précédents, s'ils sont atteints et dans la mesure où ils le sont, apporteront une modeste part. En effet, «souhaiter que nos films les plus stimulants jouissent un jour des conditions idéales de diffusion, cela sous-entend de profondes transformations sociales, économiqucs et politiques». Ainsi, la Quinzaine se veut aussi un outil de politisation.
Pour le Conseil, l'animation et la discussion après le film apparaissent essentielles. Car il ne sufflt pas de faire voir des films originaux (ce que font les ciné-clubs, mais dans les mêmes conditions que les salles commerciales), il faut aussi dégager les significations politiques (collectives) des contenus et formes. C'est uniquement par l'échange qu'on peut amorcer ce processus.
Comme outil d'appoint, une brochure présente, en première partie, une analyse de la situation actuelle de la diffusion du cinéma et pose clairement la question: à qui profite le cinéma fait au Québec? La réponse n'est pas encore: au peuple du Québec! En deuxième partie, elle fournit les renseignements généraux sur les films choisis et — élément capital — amorce le travail au niveau de la signification politique et/ou culturelle de chacun d'eux. Pour qui sait la lire, cette brochure constitue un outil indispensable pour la compréhension du cinéma québécois.
Critique
l ° Malgré de louables efforts pour pénétrer dans des milieux nouveaux, la Quinzaine, elle aussi, ne réussit pratiquement à rejoindre que des milieux étudiants (cegeps ) et quelques personnes qui gravitent autour. Cette limitation réduit considérablement la possibilité d'atteindre les objectifs fixés. Une fois de plus, les étudiants se trouvent privilégiés, mais très peu cherchent à en profiter.
2° La formule Quinzaine offre des possibilités intéressantes pour promouvoir la publicité de films jugés valables, pour les faire voir et pour polariser une somme d'intérêts. Mais, pour un travail d'éducation à long terme, il ne faut pas trop compter sur les feux de paille, si colorés soient-ils. Le terme quinzaine porte d'ailleurs une connotation de festival qui n'est pas sans ambiguïté, car il évoque avant tout l'exceptionnel, le prestige, l'autre monde, etc. Ceci ne facilite pas l'insertion des films dans un contexte de vie ordinaire, dans un milieu ordinaire. Alors qu'il est «normal» pour le monde de voir des films américains ou français, il ne faudrait pas que le cinéma québécois relève uniquement du «festival».
3° Il faut souligner l'excellent choix des films pour la Quinzaine. La sélection n'a pas été faite au hasard: «Nous avons carrément éliminé les films-évasion qui sont démobilisateurs; ceux que nous avons conservés ne sont pas nécessairement mobilisateurs, mais ils sont plus proches des conditions de vie québécoise, ils sont plus représentatifs de ce que nous sommes.» L'animation aidant, celui qui les verrait tous aurait une bonne connaissance des problèmes principaux qui agitent le Québec, de même qu'une bonne vue d'ensemble des cinémas québécois, car la Quinzaine montre aussi des films distribués au circuit commercial. Ceci m'apparaît très important pour démystifier tous les genres de cinémas.
4° Un gros effort est mis sur la qualité de l'animation. Il s'agit moins d'analyser les films (point de départ de la discussion) que d'inviter les spectateurs à agir dans le milieu et à prendre possession des outils collectifs de communication. Par exemple, dans un cégep de Montréal, l'animateur demandait aux étudiants ce qu'ils faisaient ou étaient prêts à faire pour que leur collège (locaux et toute une quincaillerie perfectionnée pour la communication audiovisuelle) serve aux intérêts du milieu environnant. Ce genre d'animation m'apparaît très intéressant.
Somme toute, la Quinzaine me semble offrir les possibilites les plus intéressantes et les plus originales dans le milieu. Seul le peu de moyens dont dispose le Conseil l'empêche de faire plus. C'est dommage, car son apport répond à un des besoins névralgiques de la collectivité, surtout celle des régions ex-centriques par rapport à Montréal.
111. Marginalité et politique culturelles
Ces deux expériences marginales (à la diffusion commerciale du cinéma) se rejoignent dans leur visée principale de changement social par le changement du cinéma (qu'elles ne comprennent toutefois pas de la même façon), et dans leur limite principale, celle du public atteint. De plus, elles mettent à jour les deux difficultés fondamentales de l'organisation de réseaux de diffusion marginaux en territoire québécois.
1° Aucun point de rencontre entre les deux organismes initiateurs, avons-nous déjà dit. Phénomène tout à fait compréhensible: l'un relève du gouvernement fédéral, l'autre du gouvernement provincial; et il se trouve que chacun représente une idéologie distincte. La collaboration paraît actuellement impossible entre les deux réseaux.
Mais il y a plus grave que ce manque de collaboration. L'organisme fédéral dispose d'un budget énorme, alors que le provincial voit continuellement son existence menacée par la ridicule minceur de son budget (à peine suffisant pour payer trois permanents et entretenir un petit local). On l'a souvent souligné ailleurs, ces derniers temps: le fédéral dépense pour la culture, au Québec, des dizaines de fois plus que tout le budget du ministère des Affaires culturelles de la province. Au moment où le premier ministre Bourassa lance périodiquement son slogan - écran de fumée - de l’indépendance culturelle, il laisse les fonctionnaires d'Ottawa envahir le territoire avec leurs millions... et leur idéologie. Ce qui se passe au cinéma n'est qu'un exemple parmi bien d'autres. Il y a là, de la part du gouvernement de Québec, un aveuglement volontaire qui apparaît de plus en plus intolérable.
2. L'absence quasi totale d’une véritable politique culturelle du gouvernement du Québec fait que «le bon plaisir» des ministres demeure le seul critère de détermination des subventions. Les ministres des Affaires culturelles improvisent quelques petites réformettes par ci par là, surtout en ce qui concerne les manifestations de prestige (Orchestre symphonique, Opéra, Théâtre du Nouveau-Monde, etc.) et se méfient de ce qui a l'air trop québécois (théâtre de M. Tremblay, Le Patriote). Le cinéma et la chanson, «arts mineurs» à la portée du monde ordinaire, sont laissés sous l'emprise des industriels (les compagnies multinationales du cinéma et du disque) dont il ne faut surtout pas déranger la possibilité des profits toujours plus grands. Ça fait quinze ans que toute la profession cinématographique adresse mémoires sur mémoires pour l'établissement d'une loi-cadre, mais en vain: chaque ministre fait préparer un projet qu'il renvoie aussitôt à la prochaine session ou au prochain ministre.
Pendant ce temps, quelques rêveurs, missionnaires et prophètes s'acharnent à transformer petit à petit leur quotidien, leur univers culturel et leur environnement politique. Si l'histoire pouvait du Québec un jour leur donner raison...
Relations, avril 1974, p. 108-111
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