Les enfants de la rue


    C'est le titre d'une série de trois films récemment diffusés par Radio-Québec, mais il aurait pu coiffer tout aussi bien la mini-série Rock, montrée au même moment à la télévision d'état, et quelques films québécois ayant pris l'affiche depuis un an (Henri de François Labonté, Marie s'en va-t-en ville de Marquise Lepage et Train of Dreams de John Smith). Le hasard, plus qu'une recrudescense du problème, explique ces sorties quasi simultanées, mais il est heureux que le cinéma s'intéresse à ce sujet (1).

     Avec «enfants de la rue», on pense surtout aux jeunes prostitués des deux sexes dont les médias racontent souvent le triste sort. Mais l'expression comprend aussi les jeunes fugueurs de plus ou moins longue durée, ceux qui «squatterisent» les vieux immeubles vouées à la démolition, les délinquants mineurs qui vont chercher dans la rue, les bars et les arcades de jeux une évasion des problèmes familiaux et une façon de se procurer de l'argent pour satisfaire leurs envies de consommation.

     Le profil général de cet enfant de la rue? Il a entre 13 et 17 ans surtout et se retrouve autant chez les garçons que chez les filles; il vient de tous les milieux sociaux et partage le même désir des mêmes objets à la mode (vêtements, balladeurs, motos ou autos, musique, etc.); il a été initié à la drogue et, pour obtenir ses doses quotidiennes, il en vend, vole (des radios d'autos, bijoux, vidéos, etc.) ou se prostitue; dans presque tous les cas , il vit «monoparental» avec la mère, amplifie par l'imagination les qualités du père qu'il ne voit jamais, ou rarement, mais avec qui il voudrait se retrouver, et déteste le nouvel amoureux de sa mère.

     Les parents, quant à eux, n'ont pas du tout le beau rôle dans ces films. Dans une optique de prévention, on s'y adresse surtout à eux. On dirait même qu'on veut les culpabiliser en leur refusant toute excuse et tout échappatoire justificatif. Le plus souvent aveugles, ils ne constatent le problème que lorsqu'ils doivent aller chercher leur enfant à un poste de police en pleine nuit ou lorsque celui-ci étale trop d'objets coûteux (bijoux, vêtements...) qu'il ne peut avoir acquis honnêtement. Souvent ils ferment les yeux pour acheter un simulacre de paix. Ils ont tous le réflexe de se demander, selon l'expression populaire «qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu pour mériter ça?» Eh bien, les films ne sont pas tendres envers eux, ils leur disent crûment et sur un ton fortement moralisateur: vous avez divorcé ou vous avez de sérieux problèmes dans vos relations de couple (violence conjugale), vous ne règlez pas vos problèmes personnels de frustration au travail, vous n'avez pas assumé les modifications du système de valeurs; vous ne vous intéressez pas à ce qui passionne les enfants et ne cherchez pas à communiquer avec eux autrement que sur un mode de discipline; vous n'essayez pas de rêver l'avenir avec eux, mais vous leur communiquez votre frénésie de consommation. En parallèle, ils accusent tout aussi férocement tous ces adultes plus ou moins criminels qui exploitent les jeunes: clients des prostitués, fournisseurs de drogue ou d'alcool, acheteurs ou revendeurs d'objets volés (exemple en apparences anodin, mais fort significatif, que ce professeur qui achète à rabais des paquets de cigarettes à un étudiant en sachant fort bien qu'il les a volés).

     Heureusement, les films mettent sur le chemin des enfants quelques adultes qui ne sont pas des salauds: des travailleurs sociaux de «première ligne», avocats, pédagogues, des «mon oncles et ma tantes» compréhensifs. Ce serait d'ailleurs une constante que cette nécessité pour les parents de recourir à ces tiers plutôt que de tenter de règler le problème seuls. Nécessité aussi de fournir aux jeunes délinquants un refuge où provisoirement (une nuit ou deux, quelques heures), ils peuvent se «ramasser», se «recueillir» sans sentir le regard du parent sur leur nuque.

     D'autre part, on peut reprocher aux films, dans leur volonté de surtout faire réfléchir les parents, de trop regarder les jeunes comme des victimes, de trop les déculpabiliser en renvoyant la faute uniquement aux parents. Il me semble que la démarche aurait du s'accompagner d'un effort pour les responsabiliser, pour leur faire accepter leur propre culpabilité, pour les amener à assumer leurs propres désirs et leurs comportements.

(1) Les professionnels des services sociaux, éducateurs, parents, etc., qui voudraient utiliser ces films pourront se les procurer chez les distributeurs suivants: Rock chez Distribution Accord (SDA), Les enfants de la rue chez Parlimage, Marie s'en va-t-en ville chez J. A. Lapointe Films, Henri chez Cinéma Plus, Train of Dreams (il existe des copies sous-titrées en français) à l'Office national du film.

1988. Relations?

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