Y A-T-IL TROP DE FESTIVALS DE CINÉMA À MONTRÉAL?


    Dans les pays à courts étés et longs hivers c'est généralement en automne que se font révolutions et festivals comme si, par crainte de ne pas traverser l'hiver, il fallait tout s'accaparer d'un coup .

    Huit festivals de cinéma convièrent le public montréalais à la fête ou à la réflexion dans les trois derniers mois. En plus des trois internationaux, des Films du monde, du Film sur l'art et du Nouveau cinéma furent offert Les rendez-vous d'automne du cinéma québécois, Des femmes refondent le cinéma, les festivals des Films antiracistes, du Cinéma italien et du Film étudiant canadien.

    L'offre dépasse-t-elle la demande? Sûrement si l'on pense à la localisation dans le temps: tout à l'automne et rien ensuite pendant neuf mois ce qui frustre bon nombre d'amateurs qui trouvent les printemps tristes et empêche aussi les festivais disposant de moins de ressources publicitaires de connaître l'ampleur qu'ils mériteraient (celui des femmes par exemple).

    Mais quant au contenu, je crois que l'offre fut pleinement justifiée. À part ce douteux festival du cinéma italien qui n'était qu'une entreprise de promotion commerciale avec l'ineffable Losique en coulisses, tous présentaient de l'intérêt par la spécificité de leur thème. Plusieurs ont su aussi rejoindre des clientèles particulières en plus du public cinéphile. La diffusion du cinéma différent ne peut que gagner à cette accumulation de projections, car ce qui caractérise l'ensemble des festivals (à part celui des Films du monde), c'est qu'ils présentent un type de cinéma presque complètement invisible dans les salles commerciales et même à la télévision. Invisible parce que différent, soit par la durée (courts, moyens ou très longs métrages), la catégorie (expérimentaux, documentaires), une esthétique inhabituelle (absence de vedettes, structures nouvelles, etc ) ou des thèmes dérangeants ou trop insolites soit encore parce que reflets de cultures étrangères difficiles à décoder.

    Pendant longtemps, on a pu croire que ce «nouveau cinéma» (prenons ici l'appellation du deuxième festival en importance et qui résume un peu tous les autres) représentait le laboratoire où s imaginait le cinéma de demain et le lieu de formation d'entreprenants cinéastes qui iraient convertir la machine hollywoodienne à de nouveiles formes.

    Eh bien, le miracie ne s'est pas produit: Hollywood reste figée dans ses poncifs et c'est plutôt elle qui a converti les quelques cinéastes qui ont réussi à changer de camp. Les salles se risquent parfois à diffuser les «vedettes» du réseau parallèle, mais un peu comme une «bonne oeuvre» qui leur permettrait d'améliorer leur réputation cuiturelle (ça aide pour les subventions de rénovation!).

    Le nouveau cinéma a, quant à lui, développé ses propres vedettes, ses propres clichés, ses propres habitudes. Sous son aspect «laboratoire», il continue à produire autant de ratés que de nouveautés intéressantes; il encourage encore un peu trop de «jeunes» cinéastes qui n'en finissent plus de «naître» malgré leurs vingt ans de métier. S'il a su créer et garder de fervents amateurs, il n'a guère augmenté leur nombre depuis dix ans. Mais dans ses ratés comme dans ses réussites, le nouveau cinéma remplit quand même un rôle unique, non revendiqué par d'autres, et répond à des besoins essentiels (reflet de diverses cultures nationales, recherche, informations, animation politique ou féministe, etc.). Si nous risquons une comparaison, il serait au cinéma commercial ce que la poésie et l'essai sont aux best-sellers ou au roman Harlequin; ou encore, ce que la musique contemporaine est à la chanson populaire. Idées nouvelles, paysages et visages nouveaux, histoires inédites, cultures étrangères ou marginales ne se retrouvent sur écran que grâce à lui. Il reste donc éminemment utile à toutes sortes de groupes (souvent marginalisés ou exclus de la culture dominante) en plus de réveiller cinéphiles et critiques trop souvent blasés.

    Nous pensons donc que non seulement il n'y a pas trop de festivals à Montréal, mais que quelques autres encore seraient bienvenus. À condition toutefois d'en déplacer quelques-uns vers le printemps et de mieux les échelonner. À condition aussi qu'ils sachent bien définir leur originalité et restent modestes (celui du Nouveau cinéma s'est un peu trop gonflé cette année et sa dispersion en trois salles éloignées est désagréable).

    Tous les festivals n'existent que grâce à des subventions (directes ou non) de divers ministères des trois niveaux de gouvernement. Actuellement, c'est un fouillis incroyable, surtout à Québec, dont profitent surtout les gros festivals. Il serait temps de réfléchir à une meilleure planification, non seulement pour mieux partager le gâteau entre les diverses manifestations de Montréal, mais aussi pour en faire parvenir plus que des miettes en régions.

Relations, décembre 1982, p. 335

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