Un fllm plus québécois que bien d'autres:

L'heure des brasiers

de Fernando Solanas et Octavio Getino



     On dit que le critique de cinéma ne doit pas se servir d'un film pour promouvoir un quelconque intérêt, mais plutôt servir le cinéma. Admettons qu'en général cela soit juste. Mais après avoir vu un film politique comme L'heuredes brasiers, on n'a aucunement envie de parler du film, et encore moins d'esthétique ou du cinéma comme langage: on se sert plutôt du film pour rejoindre la réalité politique signifiée.

L'Argentine...

     Cette réalité politique, c'est d'abord celle de l'Argentine en lutte pour sa libération nationale.

     Après avoir dégagé les grandes articulations de l'histoire de leur peuple et esquissé un tableau de géographie humaine et physique du pays, Solanas et Getino analysent le rapport des forces politiques. D'un côté, il y a la masse des travailleurs sur qui s'exerce une violence quotidienne par le travail abrutissant et très mal rémunéré, par la répression armée, le néo-racisme, le sous-développement chronique avec ses séquelles habituelles, les modèles culturels importés. De l'autre côté, on retrouve la bourgeoisie et l'oligarchie nationale, surtout un petit groupe de gros propriétaires terriens, eux-mêmes aliénes culturellement par l'Europe, et faisant le jeu de l'impérialisme économique américain en s'appuyant sur l'armée et la police.

     Suit alors la chronique du péronnisme dans ses deux phases: 1° celle du pouvoir (1945-1955), durant laquelle le gouvernement réformiste de Peron, appuyé par 1a masse des travailleurs, a pu changer considérablement la carte politique et économique du pays, surtout au niveau de la justice sociale et de la fiscalité; 2° depuis la chute de ce régime, celle de l'organisation de la résistance, principalement à travers les syndicats ouvriers, et du ralliement sous l'étiquette péronniste des forces populaires révolutionnaires. Mais ce parti est déclaré illégal par le pouvoir et la répression est terrible.

     C'est pourquoi, après avoir épuisé toutes les formes de résistance non violentes, les militants révolutionnaires n'ont plus qu'une solution à proposer: la révolution par les armes. Dans un pays où un pouvoir repressif se sert continuellement de la violence pour garder son emprise sur les masses, seule la violence peut être une arme efficace pour riposter au système et apporter un changement radical aux règles du jeu.

... et nous Québécois

     De cette réalité argentine, dont nous sommes condamnés à rester spectateurs, L'heure des brasiers nous renvoie continuellement à la réalite québécoise. On ne peut s’empêcher d’établir constamment des parallèles: exploitation éhontée et irrationnelle des richesses naturelles du pays au profit d'un petit nombre d'exploiteurs étrangers; histoire caractérisée par des dominations étrangères successives, mais aussi conscience de plus en plus vive de ce vécu colonial; violence quotidienne sur les travailleurs (pensons au chômage actuel); néocolonialisme culturel français et américain (pensons au «métissage» de Red de Gilles Carle); deux métropoles, Buenos Aires et Montréal, regroupant presque la moitié de la population nationale, mais véritables «épicentres de la politique néo-coloniale», racisme envers les Indiens; impossibilité d'une révolution démocratico-bourgeoise qui ne se transformerait pas en socialisme; etc.

     Par là, le film nous fournit une excellente grille d'analyse pour comprendre une partie importante de notre problème politique. Mais on ne doit pas en rester à ce jeu intéressant des parallèles. Il nous faut aussi, comme on y est invité dans les dernières minutes de ce film volontairement inachevé, verser nos propres pièces au dossier et inventer une praxis québécoise pour notre libération à nous. Et là, on ne peut se permettre d'être spectateur - «tout spectateur est un lâche ou un traître» (Fanon); il faut se compromettre.

     Si nous voulons survivre comme peuple, nous devons nous considérer en état de Résistance, comme dit si bien Vadeboncoeur. Pour moi, cela signifie plusieurs tâches concrètes, dont voici celles qui m'apparaissent les plus urgentes:

- Récupérer la «mémoire collective», généralement fort divergente de l'enseignement officiel, sur les évenements capitaux de notre histoire récente (duplessisme, grèves importantes, conflits sociaux, etc.) C'est ce que font déjà, pour une part, des cinéastes comme Perrault et Lamothe, ou un Léandre Bergeron avec son Petit manuel d'histoire du Québec. Surtout, ne pas laisser de côté les morceaux d'histoire que l'on n'aime pas, car ils sont souvent les plus riches d'expérience vécue.

- Se mettre au plus vite dans la tête que la véritable libération socio-économique (réponse au problème du chômage, disparités régionales, question linguistique) est impossible sans une libération nationale. Celle-ci ne sera jamais obtenue par de vagues réformettes constitutionnelles ou par un «statut particulier».

- Allumer un peu partout des «brasiers» à la mode québécoise, genre coopératives de consommation, Cabano, Maison du chômeur, «gars de Lapalme», Marsoui, Mont-Laurier; dans ces comités de citoyens, les gens prennent en mains leurs affaires et règlent tout ce qui est possible à leur niveau. Ces «brasiers» ont le double mérite de réchauffer pas mal l'entourage et de servir de points de repère aux autres. Ils nous enseignent aussi à décentraliser un peu de Montréal les opérations d'animation . . .

     Se servir de L'heure des brasiers (soit dit en passant un très beau film) pour la réflexion politique au Québec c'est ce que ses auteurs auraient voulu, je crois. D'ailleurs, c'est peut-être là la meilleure façon de servir le cinéma.
 

Relations, mars 1971, p. 90

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