Une loi modifiant substantiellement la loi sur le cinéma était adoptée à Québec, le 20 juin dernier. Cette nouvelle loi régit les formes d'aide gouvernementale à la création et la «mécanique» de l'octroi de permis de toute sorte (salles, distributeurs, etc.). Mais le grand public sera surtout conscient des changements majeurs concernant les visas par groupes d'âges pour l'entrée dans les salles.
On se souviendra que la censure des films est disparue presque complètement en 1967, en même temps qu'était instauré le classement en «Pour tous» (devenu «Général» en 1985), «14 ans» (devenu simplement «indicatif» et non plus prescriptif en 1985) et «18 ans». Ces dernières années, cette catégorisation suscitait de plus en plus de problèmes : devant présumer l'autorisation des parents, les salles ne pouvaient refuser l'entrée à aucun jeune enfant, même pour des films hyperviolents comme Rambo 3; si bien qu'en pratique, seuls les films classés «18 ans» restreignaient véritablement le public. À cause de cela, on retrouvait dans cette même catégorie aussi bien des films comme La dernière tentation du Christ (Scorcese) que les plus minables productions pornographiques. Il fallait donc raffiner un peu le système. Il y aura dorénavant quatre visas: «général», «13 ans et plus» (mais les moins de 13 ans accompagnés d'une personne majeure pourront entrer), «6 ans» et «18 ans». De plus, les locations dans les clubs-vidéo sont dorénavant soumises à ce même classement.
Ces changements avaient été proposés par l'Institut québécois du cinéma, qui se basait sur le rapport que venait de lui remettre (mai 1990) le Comité d'audience sur le classement des films. Ce rapport reconduit l'idée, avancée dès 1967, que toute loi de surveillance du cinéma doit se fixer deux visées essentielles: la protection de la jeunesse et la liberté de choix des adultes. Les deux trouvent traditionnellement leur fondement dans le «consensus social», réalité toujours mouvante, souvent volatile et sujette à bien des controverses.
Il faut reconnaître qu'il y a une vingtaine d'années, ce fameux «consensus» ne reflétait souvent que l'opinion de quelques personnes. Leur jugement, malgré tout, s'est révélé pertinent pour ce qui touche la pornographie: en la libéralisant, on l'a «désacralisée», banalisée et renvoyée dans sa marginalité; elle n'existe pratiquement plus dans les salles, parce que la demande a chuté, et elle n'occupe plus qu'une petite place dans les clubs-vidéo (autour de 1984, elle représentait jusqu'à 75 % des locations dans certains clubs). On dispose toutefois d'outils un peu plus raffinés pour mesurer le consensus, quand on recueille ce que les sociologues, les psychologues et les organismes communautaires ont constaté sur les points mis en cause. C'est ce que le rapport et la nouvelle loi reflètent et il faut en féliciter les auteurs.
Le comité d'enquête tient pour évident que dans le consensus social des années 90, l'érotisme et la pornographie ne constituent plus un problème grave au cinéma. Il a raison, croyons-nous. Ce qui n'élimine pas la nécessité de nouvelles normes pour le classement des films, afin d'éviter le cas signalé plus haut de La dernière tentation du Christ, classé à l'égal des films pornographiques à cause de brèves scènes érotiques tout à fait justifiées par le scénario et filmées de façon très esthétique. Le nouveau visa «16 ans» devrait pouvoir remédier à une telle situation. Dans l'esprit de la loi, la Régie du cinéma, organisme qui octroie les visas, devrait aussi trouver une façon d'ajouter de l'information justificative au visa accordé; elle pourrait, par exemple, accorder un visa «18 ans, pornographie» ou un «16 ans, mais très violent». D'ailleurs, le comité d'étude recommandait une plus grande transparence dans le fonctionnement de cet organisme.
La pornographie, éliminée comme principal problème, est remplacée par la violence. À la suite de son enquête, et surtout stimulé par le mémoire de la Corporation des psychologues, le comité reconnaît que l'hyperviolence constitue probablement le problème numéro un du cinéma vu par les jeunes, à cause de l'image sociale qui y est véhiculée. En effet, affirme le rapport en citant ce mémoire, devant les images de violence, «les individus, et plus encore les enfants et les adolescents, perçoivent dès lors leur environnement comme hostile. Cette surestimation de la présence de la violence engendre un sentiment profond et excessif de danger et de méfiance envers la société, de même qu'une vision pessimiste de l'existence et des rapports entre individus». Voilà un point de «consensus social» dont les fonctionnaires de la Régie devront s'inspirer dans leur travail de classement.
Autre point intéressant, le mémoire de la Canadian Motion Picture Distributors Association proposait que le Québec se joigne à l'Ontario, au Manitoba, à la Saskatchewan et au Manitoba qui ont entrepris de se donner des catégories communes de classement (n'oublions pas que la censure du cinéma relève des provinces, selon la constitution). Le comité d'enquête a complètement rejeté cette hypothèse, rappelant qu'en cette matière, le Québec s'est donné, depuis 25 ans, la censure la plus intelligente et la plus libérale du Canada, tout en accueillant la plus grande diversité de films venant de tous les horizons. Quant on parle de «société distincte»...
Enfin, point faible de la loi, elle ne prévoit pas, malgré la recommandation du comité d'étude, de mécanisme de diffusion des informations sur les données économiques du cinéma. La Régie du cinéma collige déjà, depuis quelques années, les statistiques du nombre d'entrées et des revenus pour chaque salle et pour chacun des films, ainsi que tous les chiffres relatifs à l'ensemble de l'industrie du cinéma; mais elle ne les publie pas et il n'est jamais facile d'y accéder. La loi prévoit néanmoins que la Régie peut se donner des règlements pour rendre tous ces renseignements disponibles au public. Il faut souhaiter qu'elle le fera très bientôt, car tant les membres du milieu du cinéma que les critiques et le public cinéphile les réclament, depuis au moins vingt ans.
Relations, octobre 1991, p. 229-230
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