On est loin du soleil

de Jacques Leduc



(Note, en janvier 2000: J'ai revu ce film il n’y a pas très longtemps, alors que je ne suis plus croyant. Je changerais peu de choses à ce texte : en vertu de ce que j'appelle l'éthique du sujet, je pense encore que Leduc aurait dû prendre en compte la dimension religieuse du frère André, ne serait-ce que pour mieux décoder les réflexes psychologiques profonds de cette société qui l'a créé).

     J'aime et je n'aime pas le film de Leduc. Avant même de le voir, un concert presque unanime d'éloges (1) m'avait plus que favorablement disposé envers cette œuvre qui, disait-on, est difficile, mais représente un des plus beaux succès du cinéma québécois. Il est bien vrai que le visionnement constitue une expérience cinématographique de choix pour le cinéphile, mais en même temps j'étais déçu par un «quelque chose», difficile à définir qui a été mal montré ou pas montré du tout.

Film-miroir d'un certain Québec

     On est loin du soleil s'inscrit dans une série de portraits de héros légendaires québécois. Il s'agit ici du Frère André.

     Évidemment, pas question d'aborder le sujet à la manière des «vies de saints» moralisantes ou tout simplement «objectives». Si un personnage comme le Frère André présente un certain intérêt, c'est moins par sa personnalité ou ses actions (même spectaculaires comme ses «miracles» ou ... l’Oratoire Saint-Joseph) que par l'influence qu'il a pu avoir sur un milieu social donné, ou bien parce qu’il est représentatif du milieu qui l'a porté et l'a «légendarisé». La référence explicite au Frére André sera donc très brève: en quelques minutes, avant que n'apparaisse la première image, une voix froide et objective esquisse à gros traits la biographie d'Alfred Bessette (1845-1937) devenu, par son rôle et sa renommée le Frère André. À la fin de la récitation, la première image nous montrera la photographie bien connue du personnage, et il n'en sera plus directement question par après.

     Si le mode de vie et la renommée d'une personne peuvent servir de référentiels pour comprendre une société, l'inverse est vrai aussi: en décrivant une société, on peut cerner une partie des traits caractéristiques d'un personnage, à moins, bien sûr, que celui-ci ne se soit particulièrement marginalisé. Pour parler d'Alfred Bessette (et non du Frère André, comme on verra plus loin), Leduc a choisi la deuxième voie: aller directement à la description d'un certain milieu pour rapailler les principaux traits du Québécois-type.

     Avec le générique commence donc le «vrai» film de Leduc. Une série de personnages sont alors présentés dans leur réalité quotidienne la plus ordinaire possible, sans aucune dramatisation des différentes situations (travail ennuyant, chômage, attente d'une mort prochaine, enterrement, etc.). Peu à peu, on remarque chez chacun un même type d'occupation subalterne, un univers culturel semblable, une même origine sociale (classe moyenne de Rosemont), une même mentalilé, la soumission à des situations objectivement inacceptables. Finalement, on découvre qu'ils font tous partie de la même famille dont le nom propre Bessette n'est plus qu’un dénominateur commun, synonyme de Québécois.

     Par là le film de Leduc est avant tout le portrait d’un type de Québécois passif, résigné à sa condition de concierge ou de serviteur des autres, «pogné» par sa situation socio-économique, qui ne demande rien pour lui et qui n'espère plus rien. Il est prêt à accepter tout ce qu'on lui propose (si on lui propose quelque chose) en faisant abstraction de ses goûts personnels. Il aime mieux être commandé, que de commander (le jeune chômeur). Il se résigne à mourir sans que ni sa vie ni sa mort n'aient pris un sens. C'est vraiment à lui que s'adresse le célèbre cri de Péloquin: «Vous êtes pas tannés de mourir, bande de caves, c'est assez ! »

     Il n'est évidemment pas question de nier la vérité de ce portrait-type. Chacun de nous pourrait y coller des noms de son entourage (et peut-être d'abord le sien). En ce sens, Leduc a raison de faire vivre sa famille en 1970. Mais, par ailleurs, je ne suis pas prèt à l'identifier à tout le peuple québécois d'aujourd'hui, comme d'autres l'ont fait; toutes les familles de Rosemont ou autres quartiers populaires ne sont pas aussi «loin du soleil» que celle du film...

     En prenant On est loin du soleil pour ce qu'il est réellement, c'est-à-dire la description de cette partie des Québécois qui n'ont pas encore réussi à sortir de la mentalité de résignation qu'on leur a insufflée, il faut dire que Leduc a réussi à faire un document remarquable par sa simplicité, quasi insupportable par sa vérité, et esthétiquement exemplaire.

Le Frère André et le soleil

     Par ailleurs, la référence explicite au Frère André, au début du film, «chicotte» pas mal le croyant que je suis. Disons tout de suite que je suis loin d'être un admirateur du Frère André et que ma foi chrétienne se nourrit à des sources bien différentes de l'Oratoire Saint-Joseph. Mais je n'aime pas beaucoup les raccourcis par trop simplificateurs. On est loin du soleil est admirable dans sa facture esthétique et par son analyse sociologique, je le répète avec conviction. Mais, en reliant cette analyse sociologique avec la vie du Frère André, il fait surgir une ambiguïté un peu détestable.

     Pour commencer, on peut se poser la question s'il n'y avait pas eu le rappel biographique du Frère André avant le générique, quelqu'un aurait-il pu penser à établir une relation entre le film et lui ? Personnellement, j'en doute. Même si c'est une question irrecevable (puisqu'on a vu un film réel où cette relation était établie, et non un film hypothétique), plusieurs l'ont quand même posée, révélant par là que le caractere référentiel du Frère André, dans la relation, est loin d'être évident pour tous.

     Pour être honnête avec le film, il faut donc tenir compte de cette relation posée (combien je préférerais, pour ma part qu'elle n'y soit pas !). Mais c'est là que nous entrons dans le point le plus discutable du film. Il me semble, en effet, que le réalisateur et le scénariste ont négligé totalement la dimension qui fut au cœur de l'engagement du Frère André: sa motivation d'ordre spirituel (ce qui n'enlève pas les conditionnements psychosociologiques qui l'ont portée). Dans le film, le père et un des fils Bessette sont gardiens de nuit et portier, deux occupations qui remplirent aussi la plus grande partie de la vie du Frère André. Pour eux, ces occupations sont vides de sens, acceptées dans un esprit de résignation absurde et les situent «loin du soleil»; pour lui, elles prenaient un sens profond parce qu'accomplies par obéissance et, par là, elles le rapprochaient de son «soleil».

     Dans l'histoire de la spiritualité, on retrouve toute une mystique élaborée autour de ce service de la porte. A l'intérieur de cette mystique, le portier devient le symbole de l'accueil sympathique des autres. Tout visiteur doit être accueilli comme si c'était le Christ en personne qui se présentait. Accueillir ainsi l'autre, c'est s'obliger à lui témoigner un respect absolu qui le replace dans sa dignité d'homme et le revalorise à ses propres yeux. Telle fut la motivation profonde de l'agir de l'humble frère André- pour lui, le service de la porte ou la garde du petit sanctuaire devenaient rencontre quotidienne du Christ, «soleil» de sa vie. Chacun est libre d'être d'accord ou non avec cette définition du soleil, mais jamais personne ne pourra prouver qu'elle n'est qu'aberration ou aliénation.

     Les auteurs du film ont, consciemment ou non, refusé d'entrer dans la dynamique interne de ce système culturel religieux qui relève autant de l'histoire de la spiritualité que de la sociologie. Ils en sont restés à l'extérieur et ont adopté uniquement le ton froid d'une certaine méthode d'analyse sociologique. C'était leur droit. Mais, selon moi, ils ont considérablement appauvri leur sujet. En tous cas, ils ont négligé trop de facettes de ce phénomène complexe que fut le Frère André pour qu'on puisse prétendre voir son portrait dans le film.

     Pourquoi ne pas enlever la biographie du début et annoncer simplement un film enquête sur la société québécoise d'aujourd’hui ?
 

1. Je signale surtout les deux excellentes analyses engagées de Jean Pierre Lefebvre et d'André Leroux dans les numéros 3 et 5 de la revue Cinéma Québec.

Relations, 368, fév. 1972, p. 60

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