(Note: ce texte fut publié dans un numéro spécial de la revue Maintenant sur le thème «Une certaine idée du Québec», pour faire état de la «réflexion québécoise dans les 20 dernières années».)
Finissant du cours classique, il y a une douzaine d'années, on me disait (et je le croyais) que j'avais acquis une pensée, même, LA pensée. Comme tout le monde, je pouvais jouer à «toute chose a une place, mettre chaque chose à sa place».
Aujourd'hui, je ne crois plus posséder une pensée, seulement une jolie collection de paroles et quelques pensées vivantes. Je ne cherche plus la place des choses, mais plutôt à faire de la place à celles qui importent.
Bien que frôlant divers milieux à l'occasion d'études philosophiques, sociologiques et théologiques et bien que pénétrant dans divers mondes par le travail (enseignement, animation, pastorale), c'est dans la pratique de la critique cinématographique que s'est accompli pour moi le passage du discours aux paroles.
Dislocation de mes paysages extérieurs et intérieurs par l'apport des multiples locations (en langage de cinéma: les lieux de tournage hors studio) du cinéma québécois et étranger. Les voyages déniaisent... Prise de possession du territoire, constitution de «l'album de famille», comme dit un personnage de Perrault, éclatement des frontières du village. Et j'ai compris que la promenade et le braconnage de nos caméras dans tous les coins du pays ne correspondent pas seulement à un besoin de bougeotte, mais surtout à un désir d'explorer et de créer des locations de/en liberté.
Dislocation de mon discours bien organisé par l'entendement des «paroles belles» criées ou murmurées à travers toute l'aventure du cinéma direct. Avant de parler de cinéma direct, on disait «cinéma-vérité», comme si on était à la recherche d'un nouveau discours. Mais il faut encore se contenter des paroles. La prétention métaphysique ne dura pas longtemps: si l'enregistrement en direct d'images avec son synchrone faisait ressortir quelques vérités belles ou utiles, il signalait surtout le gouffre entre le monde des penseurs et celui de la vie vraie. Faut aller parmi l'monde pour le savoir...
Ma critique, c'est de contribuer au rapaillage de ces paroles en prise (emprises) sur la vie et la mort, le quotidien et l'histoire (surtout la petite), la terre et l'underground, l'acharnation et l'acharnement sur un chez nous à construire. De m'émerveiller aussi sur des titres de films aussi merveilleusement subversifs que Taire des hommes; Chez nous, c'est chez nous On est au coton; Le retour de l'Immaculée Conception; On n'engraisse pas les cochons à l'eau claire; O.K Laliberté, Un pays sans bon sens, etc. D'inviter tout le monde à se mettre en gang pour écouter ou dire ces paroles, car elles sont alors tellement plus le fun.
La primauté des paroles sur le discours, je l'ai vue aussi dans les bombes du FLQ éclatant dans la rue avant la lecture de leur manifeste à la télé. Dans l'existence (trop) éphémère de revues comme Presqu'Amérique, Media, L'oeil et l'esprit, Champ libre, Tilt, etc. («Les paroles s'envolent...»). Dans la popularité des lignes ouvertes à la radio et celle, à la télévision des Sel de la semaine, Pierre Jean jasent,Rencontres, Appelez-moi Lise,Le 60. etc. Dans l'édition d'essais ou de recueil d'essais, plutôt que des traités philosophiques ou sociologiques. Dans les créations collectives du jeune théâtre, dans les écritures de Hobo Québec et de Main-mise. Chez les chrétiens préférant se réunir en communautés de base plutôt qu'à l'église paroissiale. Etc. etc.
En 1974, je me retrouve avec une belle collection de paroles, une mosaïque assez intéressante d'images. Je sais que je ne saurais articuler un discours qui les comprendrait toutes. Quelqu'un peut-il le faire en ce pays? J'ai bien rencontré des gens qui dogmatisent rapidement leurs paroles et en feraient volontiers un catéchisme unique. Ceux-là, je m'en méfie autant que des agences de publicité, les politiciens et les vedettes de cinéma.
«Les paroles s'envolent...». Qu'importe, si on peut avec elles parler, chanter et changer la vie!
Maintenant, juin-septembre 1974, p. 26
Retour à Accueil