NOSTALGIE, QUAND TU NOUS (RE)TIENS..!




Le crime d'Ovide Plouffe de Denys Arcand

et
Les années de rêves de Jean-Claude Labrecque
Le jourS... de Jean Pierre Lefebvre

    Automne faste pour le cinéma québécois: huit longs métrages font les beaux jours des festivals et presque tous connaissent une sortie normale en salle. Parlons aujourd'hui de ceux qui situent leur action dans le passé.
Les Plouffe n'avaient pas encore quitté les écrans qu'on annonçait déjà l'écriture par Roger Lemelin d'une suite, en volume d'abord, puis en long métrage pour salles et télésérie. Cela donna, dès 1982, une grosse brique de 500 pages, Le crime d'Ovide Plouffe, à l'écriture assez brouillonne parce que rédigée trop vite, mais fort vivante et plutôt sympathique avec ses personnages hauts en couleurs (d'autant plus qu'on les affuble des traits des acteurs du premier film) et sa collection d'anecdotes sur la petite histoire de la ville de Québec. Une agréable lecture de vacances, quoi!

        On déchante beaucoup devant le long métrage que Denys Arcand en a tiré. C'était pour lui, dit-on dans les coulisses, un boulot «alimentaire». Malheureusement, cela paraît trop dans le film. Déjà, ceux qui connaissent et aiment le cinéma d'Arcand s'étonnaient qu'il accepte d'adapter une oeuvre dont le style et la thématique se situent à l'extrême opposé des siens: comment l'historien sérieux et le cinéaste brechtien se transformerait-il en «Père Gédéon» cabotin, potineur et commère de village...? Eh bien, même s'il l'a tenté (ce dont je ne suis pas sûr), Arcand ne l'a pas réussi.

    Comme réalisateur, Arcand a beaucoup de métier, cela paraît dans la direction des comédiens, qui sont en général excellents, dans l'articulation du récit, dans la reconstitution des décors, dans l'unité de ton et de rythme qu'il donne à l'ensemble. C'est ce qui sauve un peu le film et suscite quelque intérêt.

    Mais prisonnier de personnages qu'il n'a pas créés, et qu'il n'a pas l'air d'aimer tellement, il privilégie l'action policière au lieu de s'approcher d'eux et de les laisser exister dans leur bonhomie de gens simples. Il les regarde avec un oeil froid de clinicien qui semble avoir bien hâte d'en avoir terminé avec eux pour passer plus vite à autre chose. On le voit surtout dans la retenue imposée à la mère Plouffe, dans la distance avec laquelle il observe la petite orgie près de la rivière, dans l'extravagance de l'agente de voyage (je trouve démagogique cette séquence mise là uniquement pour donner à Dominique Michel l'occasion d'un numéro d'acteur), dans la trop grande schématisation des relations familiales chez les Plouffe, dans la suppression des épisodes se déroulant à Anticosti, etc. Disparues la joyeuse et complice irrévérence envers les institutions, l'amusante caricature des moeurs québécoises, la parodie des comportements quétaines!

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Dans Les années de rêves de Jean-Claude Labrecque, c'est au contraire par leurs excès et le manque de contrôle du réalisateur sur leur interprétation que les personnages manquent de crédibilité.

    Par personnage interposé, Labrecque racontait en 1975 dans Les vautours ce que j'avais appelé son «exorcisme du duplessisme» (Cinéma Québec, no 33). Avec Les années de rêves, il reprend le même personnage, pour le marier, le faire déménager à Montréal et lui faire vivre la décennie qui va de la mort de Duplessis aux Événements d'octobre 1970.

    Ici encore, on ne peut parler de film complètement raté, mais on est suffisamment agacé tout au long de la projection pour ne pas beaucoup croire à ce qui se veut une reconstitution du vécu de cette génération qui a «rêvé» qu'une révolution était en cours et qui a voulu en profiter.

    Agacé par quoi? Par un casting mal approprié en ce qui concerne le personnage principal et plusieurs rôles secondaires. Par la complaisance à étirer des «numéros d'acteur», comme ceux de Roger Lebel ou de Monique Mercure qui n'apportent rien au sujet. Par des clichés ou des farces un peu trop éculés (le policier au début, le cousin américain, la mari dans le gâteau, etc.). Par des anachronismes gênants: ces chômeurs qui possèdent une télé couleur et des meubles IKEA en 1967! Par des personnages qui ne cessent de se plaindre de leur pauvreté malgré leur appartement plus que confortable, leur auto tout à fait convenable, leurs beaux meubles et le fait qu'ils ne manquent ni de bière ni de «pot»! Par des invraisemblances de scénario (séquence de l'explosion). Par une finale onirique qui détonne un peu trop après le réalisme quasi «documentaire» de l'ensemble.

    Le plus grand malaise vient sans doute du fait que Labrecque tente de plaquer sur un jeune ouvrier les doutes, les hésitations, les problèmes de consciences, la fascination devant les mythes révolutionnaires, etc., qui ne furent le fait que des milieux intellectuels et artistiques de l'époque. Son personnage principal pose les gestes de Paul Rose, mais il tient le discours de Pierre Vallières ou celui des étudiants en sociologie de l'Université de Montréal! Chez son épouse Claudette, le plaqué est encore plus évident.

    Cette distinction faite, l'historien ou le sociologue de l'avenir n'hésitera pas à montrer ce film, d'abord pour faire connaître quelques faits marquants de l'époque, transposés le plus souvent, mais parfois tirés de documentaires ou d'archives (c'est la première fois dans notre cinéma de fiction qu'on tente une telle synthèse sur cette période). Et même si ce film n'apporte aucune réflexion nouvelle (les films de Gilles Groulx, entre autres, vont beaucoup plus loin), il sera aussi utile pour illustrer les positions intellectuelles et le vécu d'une partie du milieu québécois durant les années soixante. Mais il faudra s'appliquer à bien identifier ce milieu et insister sur le fait que ce point de vue restait celui d'une minorité, car si les rêves s'achevèrent en cauchemars pour certains, d'autres pouvaient se réjouir de la formidable poussée que connaissait le syndicalisme et de ses effets sur le niveau de vie d'un bon nombre, de l'extension du sentiment nationaliste, de la mise en place de modèles éducatifs originaux, de l'entrée des jeunes francophones dans les milieux d'affaires, etc. Malgré ses défauts, Les années de rêves reste un film qu'on ne pourra ranger dans le rayon des discours inutiles.
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Ce qui n'est pas le cas de Le jour S... dans lequel Jean Pierre Lefebvre transpose les grands traits de son autobiographie et qu'il nous offre comme réflexion sur les trente dernières années.

    «S... comme dans souvenirs, sentiments, sexualité», etc., dit-il au début. Malheureusement, on a rapidement l'envie de dire: S... comme dans superflu... soliloque... suffisance... sophisme... sermon... superficiel... suicidaire... souffrant...! Et l'on pourrait ajouter bien d'autres mots en «s» ou en toute autre lettre pour caractériser ce film paresseusement scénarisé, mollement dirigé, prétentieusement interprété et qui ne dépasse pas le niveau du sketch de collégien en veine d'émancipation. Il faut avoir beaucoup de prétention pour croire que ses «bibittes» intimes sont synonymes d'histoire nationale! Lefebvre n'en a jamais manqué, mais habituellement, il enrobe ses propos de plus de subtilité et parfois d'humour. Les deux font défaut ici. Souhaitons lui de réapprendre à regarder au delà des clôtures de son jardin.

Relations, novembre 1984, p. 307

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