La piastre

d'Alain Chartrand

Les problèmes du mitan de la vie


    Notre dernière saison cinématographique avait déjà vu sortir deux films sur les hommes de quarante ans, ceux qui en sont «au mitan de la vie», selon le titre du beau livre récent de Jacques Grand'Maison sur ce même sujet. Pour le meilleur et pour le pire de Claude Jutra et La fleur aux dents de Thomas Vamos constataient plutôt amèrements les problématiques du couple et du travail vécues à cet âge et s'achevaient sur une résignation assez pessimiste. Assez banals, ces deux films faits par des cinéastes dans la quarantaine témoignaient mieux par leur manque de consistance, leur banalité même et leur incapacité à communiquer avec les spectateur que par les idées exprimées: les insuffisances au niveau de la création filmique révélaient bien le désarroi intellectuel et le manque de distance par rapport au vécu et c'est peut-être là l'élément capital du problème Ainsi, c'est à un niveau second et comme malgré eux que ces deux films deviennent significatifs.

    La piastre reprend à peu près le(s) même(s) sujet(s). Son originalité vient du fait que c'est un cinéaste beaucoup plus jeune (pas encore arrivé à quarante ans) qui en parle et qu'il a adopté un ton résolument optimiste. Il veut suggérer une «solution».

    Mais on y retrouve le même manque de densité au niveau du contenu du film. Il suffit de lire dix pages du livre du livre de Grand'Maison pour percevoir la complexité de l'univers mental des gens «au mitan» et s`apercevoir que Chartrand n'a fait que l'effleurer. Mais, ce qui est plus «grave» (j'emploie à dessein ce mot dramatisant c'est de constater chez un jeune cinéaste la même incapacité de création et de communication par le cinéma que chez ses aînés.

    Les beaux sujets ne manquent pas dans La piastre. Dès le début, Robert Tremblay, le personnage principal, assiste sans grande émotion et plutôt bêtement au départ définitif de sa femme allant rejoindre un autre homme. Mariage raté à cause des ambitions matérialistes du mari. Ennui de Robert dans sa grande maison de banlieue riche de tous les gadgets modernes, mais vide d'expressions personnelles originales, avec de belles étagères pleines de livres probablement jamais ouverts: ce genre de maison avec sous-sol, mais «sans véritable cave ni grenier», comme dit Bachelard pour parler de tous ces trésors de souvenirs humains que renferme une demeure depuis longtemps et longuement habitée. Une maîtresse avec qui se reproduisent les mêmes querelles et les mêmes difficultés de communication dès que la cohabitation dure quelques jours. L'incompréhension et les relations tendues avec les parents demeurant encore sur la ferme familiale. Le travail (dans une imprimerie: comme les personnages de Jutra et de Vamos, Robert travaille dans un moyen dit de «communication») se révélant tout à coup frustrant et repoussant parce que les exigences de la productivité imposent une diminution de la qualité du produit

    En somme, l'ensemble des problèmes du self made man québécois qui s'est épuisé pendant vingt ans pour «faire la piastre», croyant qu'il accèdera par là à toutes les félicités, mais qui découvre finalement qu'il lui manque l'essentiel. Donc, à un moment donné, tout s'écroule pour Robert: ne lui restent qu'une petite fille de dix ans avec qui il ne sait pas communiquer et l'amitié d'un couple (d'une dizaine d'années plus jeune, fait assez significatif en l'occurrence) dont l'homme est un collègue de travail. Aucune communauté d'appartenance ou de référence (association, voisinage, groupe d'amis, voisinage, camarades, etc., ces gens qui s'en aperçoivent réellement si vous disparaissez); l'isolement presque complet.

    Au passage, Chartrand mentionne ces problèmes intéressants que sont les difficultés du monde agricole québécois, la transformation de trop de bonnes terres cultivables en lotissements résidentiels, la «vieille fille» demeurant à la maison pour s'occuper des vieux parents, l'exploitation pas toujours subtile du troisième âge par les jeunes, l'hypocrisie et les malversations dans le monde des affaires.

    Une foule de beaux sujets, donc. Mais Chartrand n'en montre que les symptômes les plus superficiels. Sur le problème principal, l'homme de quarante ans, il ne diagnostique aucune des causes du mal de vivre.

    À vrai dire, il n'en a pas le temps, car il se dépêche de proposer immédiatement une solution: vendre la maison, s'installer en commune avec le couple ami dans une vieille maison de ferme dans les Cantons de l'Est, s'adonner avec eux à l'artisanat (la sérigraphie d'affiches: décidément, il ne faut pas sortir des mass media... comme il ne faut pas sortir du cinéma même si ça ne marche pas...) et produire à son propre rythme, faire un brin de culture des champs. Psychologie assez simplistement behavioriste: penser qu'un changement de comportements règle tous les problémes, croire qu'on peut tout recommencer et tout refaire - y compris soi-même - en troquant le scotch pour du lait de chèvre... Que les pauvres cons qui restent en ville se débrouillent avec leurs problèmes de logement, de garderies, d'alimentation, de pollution, de travail ou de chômage, de syndicalisme, de politique, etc.

    Élément toutefois intéressant et assez original dans notre cinéma: les nouveaux «cultivateurs» acceptent chaleureusement l'aide que le père de Robert vient leur offrir pour la culture de la terre. Père et fils réconciliés un printemps dans un même rêve bucolique! Mais même maladroitement exprimée, cette réconciliation père-fils est assez rare dans nos courants culturels pour qu'il vaille la peine de la souligner. Espérons que cette acceptation de l'aide technique du père symbolise aussi la prise sur soi de quelques-unes de ses valeurs encore viables.

    Sur les problématiques vécues par l'homme de quarante ans, La piastre n'apporte donc finalement qu'une illustration plutôt superficielle de quelques symptômes. Les relier tous dans une critique de l'idée «faire la piastre» n'apporte rien de neuf ni de bien consistant. Le spectateur reste sur ses attentes. Le manque de métier évident de Chartrand dans la scénarisation et la direction de comédiens (l'interprétation des personnages principaux n'est jamais convaincante, soit qu'elle manque de subtilité, soit qu'ils reproduisent trop facilement les tics développés dans d'autres rôles plus percutants au cinéma ou à la télévision) donne à l'ensemble un caractère naïf assez sympathique et lui fait révéler clairement son propos. Un film aux intentions très transparentes, donc. Mais sur un tel sujet, il faut un peu plus de consistance et l'énonciation de quelques autres paramètres pour que la parabole devienne croyable.
 

Cinéma Québec, no 41, 1976, p. 10-11

Retour à Accueil