Les festivals ont généralement comme principal effet de démarquer les films de qualité qui resteront comme les principaux jalons de la cinématographie mondiale. Depuis deux ans, ils ont braqué les projecteurs vers un si grand nombre de films à sujets religieux que d'aucuns peuvent penser que ceux-ci sont devenus une préoccupation majeure pour les cinéastes.
Sans compter que dans la dernière décennie, un nombre sans doute record de films d'horreur sont venus faire frémir les adolescents avec une panoplie effrayante d'étranges êtres matérialisant des énergies cosmiques inconnues, des démons surgissant des profondeurs ou même de galaxies lointaines, des mutations vers d'insolites formes de vie. Ces films aussi, à leur façon, avec leurs monstres et leur symbolisme naïf, avec leurs «rebirths californiens» qui ne fonctionnent pas toujours très bien, expriment une préoccupation dans l'inconscient collectif pour le sacré, l'irrationnel et toutes les forces incontrôlées de l'univers. À ce sujet, j'ai déjà écrit dans Relations (juin 1974) une étude qui, je crois, reste actuelle; j'en rappelle le dernier paragraphe, qui introduira bien à ce qui suit:
«La misère des temps et leur sentiment d'impuissance face aux réalités cosmiques font que les hommes désirent des directeurs d'inconscience». (Denis de Rougemont) Quand les «directeurs de conscience», en premier lieu les hommes politiques aux discours démagogiques et les fabricants de publicité au service des super-puissances économiques, veulent exercer un pouvoir absolu sur les corps et les esprits; quand l'organisation sociale a pour premier effet la banalisation de la vie quotidienne; quand une science matérialiste dénie à l'homme son besoin de merveilleux ou veut le canaliser uniquement dans la prévision des effets d'une bombe H pour augmenter sa peur et mieux le dominer; quand les religions, emmurées dans leurs pierres et leurs entreprises de bingo, ne proposent plus à la contemplation que des reliques et n'osent plus crier que l'homme ne vit pas seulement de pain et de gadgets; alors, il ne faut pas s'étonner de voir remonter à la surface magiciens, sorciers, diables génies, fous bienheureux et directeurs d'inconscience».
Il n'est peut-être pas sans signification de noter aussi que ce genre bien particulier de cinéma a fleuri principalement dans l'Allemagne des années 20 et 30, dans l'Espagne de Franco et dans les États-Unis de Nixon et de Reagan... Mais revenons aux films «spirituels».
L'histoire du cinéma regorge de films à sujets directement religieux : Vies et Passions de Jésus à grand déploiement, récits hagiographiques, etc. Il y eut, certes, une préoccupation spirituelle — et parfois anticléricale — à l'origine d'un certain nombre de ces films, mais dans l'ensemble, les studios les produisaient surtout parce que la démesure de certains personnages, l'originalité des situations, l'étrangeté des comportements, la puissance dramatique des rites, la vision éclatée de la pensée, la curiosité pour des lieux insolites comme les monastères , etc., fournissaient de bons scénarios et un large public. Et cela joue encore pour aujourd'hui. Très rarement toutefois — je n'oublie pas Pasolini dont les films prophétisaient avec force le mouvement présent, dès les années 60 — a-t-on assisté autant que ces dernières années, à des oeuvres aussi puissantes et complexes, parfois austères, à des films d'auteurs qui exploitent le médium cinéma avec autant d'originalité dans le traitement et la recherche de sens. On pense bien sûr à Thérèse de Cavalier, au Sacrifice de Tarkowsky, à The Mission de Joffé, aux Ailes du désir de Wenders, à Sous le soleil de Satan de Pialat, à Repentir d'Abouladze, à Yeelen de Sissé, aux derniers films de Godard et près de nous, au Frère André de Labrecque, etc. Il y a un peu de quoi s'étonner, surtout quand on voit plusieurs de ces réalisateurs, qui cherchent moins à en mettre plein la vue que plein la conscience, s'afficher clairement athées!
Sans compter qu'en plus de ces films renommés et distingués, on peut voir, en leur compagnie dans les festivals, plein de ces petits films qui contiennent des séquences avec représentations religieuses. On ne s'en surprend pas quand il s'agit des films indiens (temples et rites inévitables!) et, dans le contexte actuel, des films russes. Mais les Chinois nous étonnent avec ce Voleur de chevaux qui illustre les mystérieux rites religieux du Tibet ou avec, dans L'Incident du canon noir, une séquence tout à fait surprenante où le personnage principal se retrouve dans une église catholique où on célèbre la messe. Le cinéma chinois n'aurait jamais montré de telles image il y a seulement trois ans!
Est-ce effet de mode? Non, elle est ailleurs. Réponse à une demande du public? Pas exprimée directement, en tous cas. Reflet d'un renouveau d'intérêt pour le mysticisme? Rien n'est moins évident, surtout chez les jeunes qui composent 80 % du public cinéphile. Désir, chez quelques cinéastes de jouer au «directeur de consciences»? Que non! Mais éveilleurs ou réveilleurs de conscience, provocateurs , ça, oui! Avec, au surplus, une voix forte pour lancer de puissants cris d'alarme. Qu'il s'agisse du très croyant Tarkowsky offrant sa propre vie en Sacrifice ou de l'athée Pialat adaptant Bernanos, du Malien Sissé reprenant une tradition animiste de son pays ou du Québécois Labrecque faisant revivre un thaumaturge populaire, du Géorgien Abuladze démystifiant les «statues» politiques de l'URSS et cherchant d'autres temples ou de l'Américain Joffé prenant, contre le Pape, la défence des ecclésiastiques catholiques engagés politiquement, etc., on ne retrouve qu'un grand point commun, celui de ramener dans les conversations et les préoccupations les mots d'intériorité, conscience, sacrifices, prière, péché, responsabilité, souffrance salvatrice, pardon, forces du mal, éternité, miracles, sainteté, âme, grâce, repentir, espérance, anges, etc., quelles que soient les variations sémantiques que les uns et les autres apportent. Ce langage étonne d'autant plus que le cinéma dans son ensemble attire l'attention ailleurs.
C'est bien le chemin du temple?, dit la vieille dame, à la fin de Repentir. «Il n'y a plus de temple», lui répond-on. «Mais alors, à quoi ça sert un chemin qui ne mêne pas à un temple?», riposte la vieille dame; et c'est sur cette question que se termine le film, avec l'image de dizaines de gateaux en forme d'églises dans la boutique de la pâtissière. Comprenne qui pourra ou voudra, en Russie ou ailleurs... Mais pour les frères Paolo et Vittorio Taviani, la réponse à la question est très claire: un chemin, ça mène maintenant à un cinéma! Dans Good Morning Babylonia, ils amènent les deux plus jeunes fils d'une famille d'artisans toscans, qui gagnent de moins en moins bien leur vie en restaurant les cathédrales, au Hollywood de 1915 où ils travaillent à la construction de décors pour Griffith. Les Taviani ont beau jeu, puisqu'ils choisissent ce moment précis où Griffith réalise Intolérance, son oeuvre la plus importante et la plus significative à ses yeux. On sait que ce film reste une des oeuvres majeures du cinéma mondial pour son plaidoyer contre toutes les formes d'esclavages et en faveur des valeurs spirituelles. On comprend rapidement le message, mais pour être bien sûrs que tout le monde a compris, les Taviani font prononcer un mémorable discours à Griffith où il affirme sans équivoque que le génie qui, hier, construisait les cathédrales se retrouve aujourd'hui dans les studios à construire des films qui formulent et illustrent pour une pédagogie populaire les grandes valeurs spirituelles de l'humanité, les «liturgies» populaires, le nouveau discours sur l'amour, etc. Comprenne et accepte qui voudra...
Comme pour appuyer cette affirmation de Griffith, plusieurs films de cette année prennent le cinéma et la vie des studios comme sujets. En plus de celui des Taviani, cela va d'un film japonais, Le Cinéma des anges, racontant la création d'une vedette durant les années 30 à Intervista de Fellini en passant par des films polonais ou il est bien démontré qu'il n'est pas facile d'embarquer dans Le Train pour Hollywood (R. Piwawarski), ou bien que Le Héros de l'année (F. Falk) à la télévision a bien des chance de ne pas connaître de lendemain.
Si l'on veut prolonger la métaphore, on parlera facilement de ces chemins qui, au Québec, ne mènent pas à un temple, mais à Un zoo la nuit, ou, à l'étranger, à tous ceux qui mènent à des arènes où s'affrontent les Rocky ou Rambo, gladiateurs modernes de l'Ouest ou de l'Est ou «chrétiens dans la fosse aux lions», à des aliénants postes de police, des terrains vagues où l'on rencontre une mort absurde, à de minables chambres d'hôtel pour amours sans lendemains.
Le cinéma a-t-il vraiment remplacé les temples, comme le prétendent les frères Taviani? A ne considérer que notre petit univers européen et américain, certain peut bien affirmer que oui, encore qu'il n'est pas prouvé que les salles accueillent plus de «fidèles» que les églises, et surtout que bien peu de films puissent prétendre à la pérennité des cathédrales. Mais en élargissant notre regard, il semble bien que non seulement le cinéma n'a pas remplacé les temples, mais qu'il ait tendance à se faire le chemin qui ramène à leur message fondamental.
Relations, avril 1988
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