Simple histoire d'amours

de Fernand Dansereau

Les rêves clichés du cinéma américain



    En 1966, Roger Boussinot voyait le salut du cinéma, alors déclinant à presque tous les points de vue, dans l'avènement de la magnétoscopie. C'était même, selon lui, la première découverte audiovisuelle d'importance depuis l'invention du cinéma, les autres nouveautés techniques (le parlant, la couleur, formats, grands écrans, etc.) n'ayant rien changé aux processus et conditions de production. Evénement capital que le perfectionnement de la caméra vidéo légère et du magnétoscope portatifs, car n'importe qui pourrait maintenant réaliser et diffuser à peu de frais (et selon son goût) tout ce qu'il voudrait communiquer. Enfin, une véritable démocratisation de la création des images animées!

    Dix ans après, on sait que ce beau rêve reste encore loin de sa réalisation. D'abord, le cinéma hollywoodien a opéré une autre de ses pirouettes revitalisantes (financièrement) et a recommencé à conquérir le public. Ensuite, malgré le nombre d'appareils video mis à la disposition du public, la «conversion» au nouveau medium reste encore à faire. Même une expérience aussi prometteuse que notre Vidéographe ne se révèle qu'un demi-succès. N'empêche qu'il faut continuer à rêver en ce sens, car l'instrument commence seulement à faire ses preuves, lesquelles n'atteignent d'ailleurs que rarement la notoriété publique là où se produisent les réalisations les plus intéressantes et les plus pertinentes (documents vidéos sur tel événement de quartier ou telle grève, utilisation de ces documents pour l'animation syndicale et politique, emploi des appareils en organisation communautaire ou en thérapie, etc.).

    C'est pourquoi on n'a pu qu'assister avec sympathie à la projection télévisée de Simple histoire d'amours, ce film réalisé sur vidéo par Fernand Dansereau et un groupe de citoyens de Bathurst en Acadie.

Aux mains du monde ordinaire

    Avec Léonard Forest (La noce est pas finie), Dansereau fut l'un des premiers ici à vouloir mettre les ressources professionnelles du cinéma entre les mains du monde ordinaire, lui-même ne fournissant au projet que sa compétence technique et animant plutôt que dirigeant la création. Avec St-Jérôme, le tournage avait pu agir comme catalyseur dans certaines situations et le réalisateur avait impliqué les personnes filmées dans la création en leur donnant un mot à dire au moment du montage. En 1970, avec Tout l'temps, tout l'temps, tout l'temps..., il signait la réalisation avec treize citoyens du sud-est de Montréal, lesquels avaient composé le scénario et interprété les divers personnages. Dans cette expérience, malgré tous les clichés cinématographiques du produit fini, on pouvait sentir que les citoyens participants avaient davantage joué un psycho-drame sur leur propres conditions sociales qu'ils n'avaient «fait du cinéma» et inventé des histoires.

    Simple histoires d'amours marque une nouvelle étape dans la transformation du processus de création puisque les gens de Bathurst se retrouvent à tous les titres du générique, sauf celui de réalisateur. Sous cet aspect de création collective, l'expérience se révèle intéressante. Non prévenus, bien peu de spectateurs auraient réalisé que le film est l'oeuvre d'amateurs et non de professionnels. Seule l'interprétation aurait semé des doutes, mais encore là, on est tellement habitué aujourd'hui à voir, à la télévision comme au cinéma, des «acteurs célèbres» (les Pilon, Ouimet, etc.) réciter maladroitement leurs textes ou rater platement leurs gestes... Les amateurs de Simple histoire d'amours s'en tirent d'ailleurs fort honorablement et ils semblent avoir tant de plaisir à jouer qu'on se sent très vite en sympathie avec eux. Quant au reste, scénarisation, découpage technique, photographie, bande sonore, montage, malgré quelques maladresses, bien des professionnels des téléthéâtres ou des téléromans pourraient y prendre quelques leçons (de simplicité, entre autres). Techniquement, cette réalisation d'artisans se révéle donc un succès.

Les composantes thématiques

    On ne peut pas être aussi enthousiaste cependant quand on considère attentivement la «simple histoire d'amours» dans ses composantes thématiques.

    Dans la première partie, ça va assez bien. Le jeune Pierre, fraîchement revenu de l'Ontario, fait vrai dans ses amours du vieux quai, de la vieille barge de pèche et de la maison construites par son père, de sa terre à remettre en culture. Les autres personnages, la jeune veuve, le veuf âgé, la jeune femme qui revient du Québec, le passionné de mécanique qui essaie d'inventer une machine pour communiquer avec les poissons, l'ex-religieuse pognée, font tout aussi vrai. Le jeune taciturne dont les dessins viennent régulièrement servir de distanciation et remplir le rôle du choeur de la tragédie grecque classique apparaît comme une trouvaille intéressante. Les amours simples qui relient toutes ces personnes font plaisir à voir. Dans cette partie encore, la caméra colle tout autant au paysage qu'aux personnages et elle atteint une grande efficacité descriptive tout en se faisant chaleureuse.

    En seconde partie cependant, l'action prime tout et alors, finie l'originalité. Le registre change complétement: la fiction emprunte les clichés les plus éculés du cinéma hollywoodien, les éléments anecdotiques se bousculent, la photographie devient banale.

    Dans son magnifique texte des Dossiers nationaux préparatoires aux Rencontres internationales pour un nouveau cinéma (Montréal, 1974), Dansereau écrivait:

Le conte, la fable, l'imaginaire, l'onirique pour tout dire, sont le langage du peuple, bien plus que le discours. Il faut pouvoir s'imaginer pour se connaître; il faut pouvoir s'imaginer autre pour se libérer. Je crains le cinéma qui se veut politique. Il vire à la théorie, et trop souvent à l'ennui. La vraie politique sourd du ventre. Elle s'impose comme une évidence, dans la révélation autant du vécu que des rêves qui nous habitent.
    Si, dans la première partie du film, les créateurs «s'imaginent» bien, c'est-à-dire se donnent des images justes et belles de leur situation (images justes quoique partielles: sont absents du film aussi bien les Mathilda et Michel Blanchard que les Sagouine, les Gapi, les membres du Parti Acadien et... les maire Jones), qu'arrive-t-il quand ils composent une fiction pour s'imaginer autres? Fait un peu surprenant, ils deviennent le héros romantique et solitaire en lutte avec le financier véreux, la starlette qui sépare bien son corps et ses amours, le pusher converti et repentant, le bon juge paternaliste, l'amoureux sacrifié mais serein, etc... C'est plutôt décevant!

Les contes populaires de l'audiovisuel

    S'il est bien vrai que le conte et la fable sont davantage le langage du peuple que le discours, il faut bien se rendre compte qu'aujourd'hui, les contes dits populaires de l'audiovisuel empruntent surtout le modèle et la substance que le cinéma hollywoodien diffuse depuis cinquante ans. De la même façon que dans le langage quotidien, le «discours» reproduit fréquemment les mots et les intonations des «ténors» de la publicité télévisée. De la même façon que les jouets pour enfants (y compris les émissions télévisées spécialisées) «embarquent» ceux-ci dans les idéologies, le racisme, les préjugés de classe, la mentalité guerrière, etc., que les adultes mettent sous forme d'histoires pour se sécuriser ou se faire peur. Avec Simple histoire d'amours, les «cinéastes» ont malheureusement montré que «les rêves qui les habitent» ne sont rien d'autre que ceux des cinéastes colonisateurs. Et cela, c'est bien plus «ennuyant» (à tous points de vue) que le film qui se veut politique.

    Quelle est alors la pertinence de mettre en images - une fois de plus - ces mêmes rêves-clichés? Quelle est l'utilité d'expérimenter un nouveau medium si, avec lui, on n'essaie pas d'innover aux points de vue contenu et articulation du récit? A un autre niveau, quelle est la signification de cette «animation professionnelle» qui n'aboutit qu'à la reproduction du statu quo? Autant de questions dont il faudra bien trouver des réponses un jour.

    Dans sa courte interview précédant la projection, Dansereau faisait part de son projet, présenté à Radio-Canada, de répéter l'expérience de Simple histoire d'amours dans plusieurs régions du Québec. Il aiderait les gens à se raconter — et à raconter à d'autres — les histoires qu'ils aiment. En théorie, c'est un excellent projet pour régionaliser la prise de parole et décentraliser la production cinématographique. Mais si, dans la pratique, ça ne devait pas libérer davantage l'imaginaire des participants que l'expérience de Bathurst, alors aussi bien tout laisser tomber tout de suite.

Cinéma Québec, vol. 4, no 9-10, 1976, p. 12-13

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