Tranquillement, pas vite

de Guy L. Coté

ou la prise de parole de quelques catholiques québécois



     Pendant que l'Église traditionnelle (communautés paroissiales, pratiques, rites, présence dans la cité) est en train de s'effondrer, de nouvelles formes d'expérience religieuse communautaire commencent à surgir. Telle est l'idée centrale exprimée par Tranquillement, pas vite, un film de Guy Coté et d'une communauté de base.

Une enquête pas objective

     Dans Tranquillement, pas vite, un groupe d'environ vingt-cinq croyants veut avant tout montrer son expérience communautaire originale et marginalisée par rapport aux structures officielles de l'Eglise. Ce groupe s'est constitué à la suite d'une rupture, totale ou partielle, de chacun de ses membres avec les formes traditionnelles de l'expression religieuse au Québec. Avant de révéler son autoportrait, le groupe donne l'explication de cette rupture en montrant de quoi il s'est coupé. C'est l'objet de la première parlie du film, intitulée «Que s'est-il donc passé?», qui devient ainsi une sorte d'enquête analytique de 1'«héritage» (Rapport Dumont) de l'Église du Québec.

     Beaucoup de spectateurs du film sont profondément choqués par le contenu et le ton de cette enquête. «Elle n'est pas objective», disent-ils. Certains y voient même du mépris pour toutes les formes traditionnelles. Il est certain que cette enquête n'est pas objective: montrant une série d'éléments dont un groupe s'est coupé, elle n'exprime tout au plus que la vision de ce groupe sur ces éléments d'enquête. Rappelons qu'un observateur-enquêteur est toujours situé quelque part et que son lieu d'observation détermine son regard; quand l'observateur est très consciemment situé (c'est le cas pour le groupe des 25) dans une expérience présente, sa vision du passé ne peut être établie qu'en fonction de cette expérience présente. C'est aussi le cas pour le spectateur du film: lui aussi «reçoit» le film selon ses coordonnées vitales et ses connivences secrètes ou non avec tel type d'expériences; celles-ci sont à examiner autant, sinon plus, que les représentations qui ont pu choquer.

     Cette critique de la religion traditionnelle et ce refus de certains modèles ne sont pas les premières expériences du genre au cinéma québécois. Plus subtils, et probablement plus efficaces, ils se retrouvaient de façon beaucoup plus virulente dans des films de Perrault (Pour la suite du monde), Lefebvre (Q-Bec my love et Les maudis sauvages), Leduc (On est loin du soleil), Godbout (IXE-13) et nombre d'autres. Le plus souvent, dans ces films, le regard se fixait uniquement de l'extérieur et ne retenait des phénomènes religieux qu'une petite partie des rites séparés de leur contexte. La critique de Tranquillement, pas vite, elle, se veut globalisante et elle est faite de l'intérieur par des gens qui ne peuvent plus accepter les pratiques anciennes, mais qui comprennent ce qu'elles signifiaient et continuent de signifier pour certains. Ce qui n'empêche pas le regard de se faire souvent ironique. Ce qui n'empêche pas non plus les interlocuteurs, questionnés de bonne foi, de donner des réponses parfois burlesques (comme celle de l'organisateur de bingos qui dit que ceux-ci ramènent les gens à l'église. . .).

     Si donc nous voulons jauger un peu cette enquête analytique de la première partie du film, je crois qu'il faut en mettre les principaux éléments en parallèle avec ceux qui leur correspondent dans la deuxième partie. Voyons un peu ce que ça peut donner pour certains de ces éléments.

L'église comme lieu de parole

     Le film s'ouvre sur une interview du théologien Jean-Paul Audet disant que la critique fondamentale qu'on peut faire à l’église-bâtiment, c'est qu'elle n'est pas un lieu où on peut prendre la parole, ni au sens strict de parler tout simplement (on va plutôt écouter les paroles anonymes et générales d'un expert, le curé), ni au sens nouveau de l'expression qui est d'enlever (voler) la parole aux porte-paroles officiels pour la transformer en un instrument d'analyse de la vie, de remise en question des structures et d'analyse des institutions. (A ce sujet, on peut lire avec grand interêt le passionnant livre de Michel de Certeau: La prise de la parole). La taverne, et non l'église, est pour les Quebécois un tel «lieu de parole» comme on le voit si bien dans Le mépris n'aura qu'un temps (A. Lamothe).

     Comme répondant, dans la deuxième partie du film, nous voyons le groupe des 25 prendre la parole, au sens fort, et «s'inventer un nouveau regard». Ici, chacun se connaît par son nom, personne n'est un expert ni ne se reconnaît le droit de parler au nom des autres, chaque parole est personnalisée et veut exprimer des expériences vécues. Des malins, cependant, diront peut-être que le groupe parle tellement qu'il ne laisse pas beaucoup à Dieu la chance de placer un mot . . .

     Cette prise de parole peut-elle se réaliser dans des communautés plus larges ou avec des personnes venant d'autres milieux sociaux ? Telle que montrée dans le film, je ne le crois pas, car ces 25 personnes instruites ont à leur disposition une «banque de paroles» que l'on ne retrouve pas souvent dans d'autres milieux. Par ailleurs, à voir la discussion chez les gens de Sainte-Cunégonde et à entendre surtout l'admirable madame Riel (première partie), on ne doute pas que n'importe quel milieu puisse s'emparer de la parole et la transformer s'il rencontre des animateurs compétents. En tous cas, ça devrait devenir l'idéal de toutes les communautés chrétiennes.

Les bingos et la survie des paroisses

     Tout le monde est au courant que, depuis quelques années, les paroisses (et presque tous les organismes ecclésiaux) font face à des difficultés financières considérables. Les coûts des services et d'entretien des bâtiments dépassent les capacités d'offrande de la clientèle. Ainsi, par exemple, on mentionne dans le film le prix du chauffage de l'immense église de Sainte-Cunegonde, alors qu'une bonne partie des gens qui vivent autour n'ont pas les moyens de se payer des loyers bien chauffés. C'est un scandale dont il faudra bien un jour ou l'autre que quelqu'un paye les frais.

     Une solution assez répandue depuis quelque temps a été l'établissement de bingos paroissiaux. Solution pour le moins ambiguë. S'il est vrai qu'elle règle momentanément et en partie certains problèmes financiers (mais en attendant quel autre type de solution, devons-nous demander?), il faut s'interroger sérieusement sur les effets secondaires de cette pratique, qui sont peut-être les plus importants. Est-il vrai que cela ramène les gens à l'église, même si le vicaire «paye avec le sourire», comme il est dit dans le film? N'est-ce pas simplement masquer le vrai problème de l'échec d'un type de pastorale et montrer son impuissance à le solutionner? L'esprit de l'évangile peut-il faire bon ménage avec la passion du gambling qu'on encourage? Le bingo comme les Loto de toutes sortes, n'est-il pas la pire forme d'exploitation capitaliste, puisqu'il encourage l'espoir d'un gain important et enlève à sa clientèle l'esprit de ne «compter que sur ses propres moyens», pour se sortir du trou?

     Faut-il alors détruire systématiquement les grandes églises ? Peut-être pas toutes, mais une partie au moins, dit le film. Le chant du «merci», que l'on entend pendant que la boule des démolisseurs (de la compagnie «Alpha démolitions »: assez ironique, non?) fait crouler les murs d'une église semble très cruel, mais représente sans aucun doute une action de grâces prophétique. Il est peut-être à propos de rappeler que tout l'évangile et l'espérance chrétienne sont fondamentalement basés sur une dialectique mort—vie.

     En contrepartie, ce problème financier ne se pose évidemment pas pour le groupe des 25. Leurs lieux de réunion peuvent être simplement le salon chez l’un, un chalet à la campagne, un local quelconque ou un champ. Solution intéressante, mais qui ne pourrait sans doute pas satisfaire grand monde: la plupart des bons chrétiens n'ont ni un chalet à la campagne ni un salon assez grand pour accueillir une douzaine de personnes, et que dire des groupes plus imposants ? Ici, des solutions originales restent à trouver. Peut-être la création de centres polyvalents, dont on commence à faire l'expérience, s'avérera-t-elle la meilleure.

Catéchisme et catéchèse

     Une scène de la première partie du film nous fait bien rigoler: deux fillettes lisent dans un vieux petit catéchisme quels sont les attributs de l'Eglise, et butent sur les mots difficiles d'infaillibilité et d'indéfectibilité. Inutile de se demander qu'est-ce qu'elles peuvent bien comprendre de la question et de la réponse! Je ne crois pas qu'on puisse voir là une pointe d'ironie ou de sarcasme contre la catéchèse enseignée dans les écoles d'aujourd'hui, les auteurs du film sont aussi au courant que vous et moi du nouvel enseignement catéchétique. Simplement, il est bon de rappeler un peu ces questions-réponses que tous les plus de vingt ans ont eu à ingurgiter dans leur enfance. On comprend peut-être alors que beaucoup d'entre eux, non seulement ne s'en souviennent pas mais n'ont plus aucun goût d'entendre parler des nouveaux catéchismes.

     En deuxième partie, on ne parle pas de catéchèse et la communauté n'enseigne explicitement rien aux enfants. Mais ceux-ci semblent intégrés à fond dans la vie commune, participent à ses actions importantes selon leurs possibilités, apportent leur contribution originale à l'offrande eucharistique, communient au même pain et vin. Plus important que tout, ils peuvent ainsi acquérir un véritable esprit communautaire. Sans trop se faire d’illusions, car on ne peut préjuger en rien des résultats de cette catéchèse implicite, ne peut-on pas dire qu'elle est la meilleure forme d'apprentissage à l'expérience religieuse? De plus, en prolongeant un peu cette forme de catéchèse, ne pourrait-on pas dire qu'elle fait de la confessionnalité ou non-confessionnalité des écoles un faux problème? De toutes façons, il est sûr qu'avec tous les problèmes que la catéchèse affronte aujourd'hui, cet aspect de la vie des petits groupes doit être considéré avec beaucoup de sympathie.

Quelques rites et pratiques

     Se remettre devant les yeux des images du congrès eucharistique de Québec (1961) et des scènes de la bénédiction des malades à l'Oratoire Saint-Joseph nous fait brutalement mesurer l'ampleur des changements survenus dans une simple décennie. Seulement dix ans après Québec, pourrait-on encore trouver une foule qui clamerait: «Fais de nous des ciboires vivants»? (Ce qui ne veut pas dire, par ailleurs, que le goût - ou le besoin - des spectacles à grand déploiement soit complètement disparu: pensons simplement à la «liturgie» de la cérémonie d'ouverture d'Expo 67 ou à celle des jeux de Sapporo il y a quelques semaines!) Cela m'a fait penser, en tout cas, qu'il faudrait bien, un pur ou l'autre nous mettre à la tâche pour nous expliquer un peu notre histoire religieuse collective.

     Les scènes montrant la recitation du chapelet pour la radio ont été réalisées avec un humour qui a déplu à plusieurs. Le chapelet reste une pratique assez populaire (cf l'épaisseur du courrier reçu par CKVL), mais son mode de fonctionnement n'est pas sans ambiguïté, surtout quand il vient participer à la «culture à slogans» des postes de radio. Le film nous la montre comme une «enclave du passé» (c'est moi qui emploie cette expression d'Alvin Toffler dans le Choc du futur, c'est-à-dire comme une pratique nécessaire et bienfaisante à sa clientèle, mais qui n'a pas d'avenir. Mais la question reste ouverte... Cette scène m'a aussi fait penser à la récitation du «Je crois en Dieu» par Yvon Deschamps, dans Tiens-toi bien après les oreilles à papa: déréglant «un peu beaucoup» la mécanique de la récitation, il montre, avec un humour remarquable, que cette prière «du bout des lèvres» n'a peut-être pas correspondu souvent à la véritable proclamation d'un crédo. Celui qui est lu par un couple, dans la deuxième partie du film, a une tout autre dimension.
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LE CREDO DE DOROTHEE SOLLE

Je crois en Dieu, qui veut la contestation de l’être vivant, la contradiction et la transformation de tous les états de choses par notre travail et notre politique.

Je crois en Jésus Christ qui avait raison disant «qu'individu isolé, il ne pouvait rien faire». Exactement comme nous, il travaillait à la transformation de tous les états de choses et il y laissa sa vie. C'est à son échelle que je mesure l'atrophie de notre intelligence, l'asphyxie de notre imagination et l'inutilité de nos efforts, parce que nous ne vivons pas comme il vivait. J'ai peur quotidiennement qu'il soit mort pour rien, parce qu'il est enfoui dans nos églises, parce que nous avons trahi sa révolution par soumission et par peur en face des autorités.

Lu par Pierre et Marie Feuvrier dans Tranquillement pas vite
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     On évoque aussi des tentatives intéressantes de renouvellement de structures traditionnelles. Par exemple, cet admirable prêtre de l'âge d'or qui administre l'onction des malades à des gens de son âge d'une façon toute simple, au foyer; il faut ajouter, cependant, que les «sœurs à guitare» qui l'accompagnent déparent un peu le paysage. À la paroisse Saint-Germain d'Outremont, une grande communauté traditionnelle fait de remarquables efforts de renouvellement (cf la scène du baptême conféré au cours d'une eucharistie). Mais ces tentatives ont-elles de bonnes chances d'aboutir? Les auteurs du film croient que non (c'est le groupe musical accompagnant le baptême qui chante aussi le «merci» de la démolition) et l'artisan de ces changements les remet lui-même en question au cours d'une interview.

     À l'opposé de ces pratiques, les 25 montrent leur liturgie simple, continuellement rattachée à la vie du milieu québécois à laquelle ils essaient de donner une signification chrétienne, liturgie trouvant ses gestes, ses prières (y compris la manifestation politique de solidarité) et ses symboles dans un quotidien à réinterpréter et à transformer.

Se laisser photographier mal maquillé

     Une vieille boutade dit que l'Église, comme la femme, ne se laisse photographier que lorsqu'elle est bien maquillée! Avec Tranquillement, pas vite, on peut dire que l'Église traditionnelle de chez nous s'est fait photographier comme à son insu, sans avoir la chance de se maquiller. Peut-être aussi que, dans la deuxième partie, le groupe des 25 s'est trop bien maquillé avant de se faire photographier. Ce qui expliquerait pourquoi c'est cette deuxieme partie qui soulève toujours le plus de commentaires, alors que, selon moi, on devrait s'arrêter surtout aux problèmes soulevés par la première partie du film.

     Personnellement, je ferais volontiers miennes certaines des critiques formulées au sujet de la deuxième partie du film, surtout pour ce qui regarde le caractère un peu trop idyllique de cette vie communautaire qui nous y est présentée: la réalité doit être assez différente de ce qui est montré, au moins à certains moments. J'admire toutefois la liberté la recherche d'authenticité et de vérité chrétienne, la créativité de cette communauté. J'admire encore plus son acceptation de soumettre sa «prise de parole» à la critique publique. C'est un type d'engagement ecclésial dont bien peu de catholiques d'ici seraient prêts à faire les frais.

Relations, mars 1972, p. 86-87

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