(générique incomplet, tiré de l'Index de D. John Turner et du Répertoire de Lise Walser, non vérifié sur la pellicule)
Cooperatio présente Délivrez-nous du mal. Un film de Jean-Claude Lord. Scénario et dialogues: Jean-Claude Lord, d'après le roman de Claude Jasmin. Avec : Yvon Deschamps, Guy Godin, Catherine Bégin, Olivette Thibault, Sophie Sénécal, Bertrand Gagnon, Jacques Bilodeau, Yvon Leroux. Producteurs : Pierre Patry, Jean Roy. Images : Claude Charron. Son et montage sonore : Serge Beauchemin. Montage : Jean-Claude Lord. Musique : François Dompierre. Mixage : Michel Belaïeff. Script-girl : Solange Desmeules. Assistant à la réalisation : Yves Langlois. Assistant à la caméra : Martial Filion. Post-synchronisation : Synchro-Québec.
Tournage : Du 9 mars au 10 avril 1965, à Montréal, Sainte-Agathe,
Sainte-Adèle
Coût : 96 000 $
Titre de travail : Délivrez-nous du mal
Copie : Cinémathèque québécoise
Ce qu'on en a dit :
(On trouvera beaucoup de jugements sur le jeu des comédiens ou sur le travail de Lord dans les références de la fin, mais seul Thomas Waugh a fait une étude sérieuse et «incontournable» de ce film, et elle doit être lue en entier.)
Analyse
Résumé : André et son ami Georges, tous deux âgés d'environ trente ans, vivent une relation tourmentée. Le premier est sans métier. Le second a une vague occupation de journaliste-pigiste et de traducteur. On les voit d'abord en belle harmonie lors de vacances d'été, aux courses d'autos-sport à Mont-Tremblant, puis en canot à moteur, puis se baignant. Mais lorsqu'André vient proposer à Georges de partir ensemble pour des vacances d'hiver, celui-ci l'humilie devant sa soeur Lucille (son ancienne amie, maintenant mariée) et d'autres personnes dans un bureau. Finalement, ils partent quand même dans les Laurentides au riche Chanteclerc Hotel de Sainte-Adèle. Là, Georges s'intéresse davantage aux filles qu'à son ami. André essaie de se suicider, mais ne complète pas son geste parce qu'une dame d'âge mûr, avec laquelle Georges vient de passer du temps au lit, vient le prévenir qu'il a quitté l'hôtel. André part à la recherche de Georges, le trouve à La Butte de Sainte-Agathe en train de réciter des poèmes. Réconciliation provisoire. Après quelque temps, il le revoit au cinéma L'Elysée en compagnie d'une jolie fille riche avec laquelle il veut se marier. Georges revoit aussi Lucille, toujours amoureuse de lui, et l'humilie en la rejetant d'abord puis en la prenant. C'en est trop pour André qui engage des tueurs à gages pour assassiner Georges lors d'un rendez-vous au belvédère du Mont-Royal. Mais ce dernier préfère se lancer lui-même dans le vide et se tue. André annonce à Lucille qu'il a tué Georges et sur une image de ruisseau au printemps en campagne s'écrit sur l'écran «ainsi soit-il».
Sujets et thèmes : Homosexualité, amitié, adultère, richesse, anglaise, Laurentides, hiver, courses d'auto à Mont-Tremblant, meurtre, tueurs à gages, alcool-refuge, amour, religion, prière, belvédère du Mont-Royal.
Traitement : Dans l'ensemble, Délivrez-nous du mal reproduit
l'histoire dramatique du roman du même titre de Claude Jasmin. Les
adaptations (vacances d'hiver plutôt que d'été, dans
les Laurentides plutôt que sur les côtes américaines,
etc.) restent mineures et n'altèrent pas les significations profondes.
Jean-Claude Lord, qui n'a que 22 ans lorsqu'il scénarise et tourne
cette histoire d'homosexuels de trente ans, paraît manifestement mal
à l'aise dans ce drame intimiste où tout se raconte en quelques
paroles et regards des protagonistes. La direction de comédiens semble
presque inexistante, ce que les Deschamps, Godin et Bégin ne peuvent
compenser par un métier qu'ils ne possèdent pas, d'autant plus
que les deux hommes ne semblent pas croire beaucoup à leur personnage.
Deschamps surtout ne réussit pas, même en gros plans, à
faire vivre son visage et à y mettre une émotion qui ait l'air
vraisemblable; Bégin, quant à elle, en rajoute trop, se croyant
sans doute au théâtre et non à quelques centimètres
d'une caméra.
Malgré ce scénario qui ne lui convient pas, Lord y révèle
en quelques séquences un bon talent de metteur en scène, particulièrement
au tout début, où quelques plans rapides définissent
bien les personnages, ou lorsqu'André rencontre les tueurs à
gages, ou dans la scène du «suicide» final. En général,
les scènes sont courtes et très découpées. Il
abuse toutefois de la narration en voix off, laisant penser qu'il ne savait
sans doute pas comment tourner certaines scènes. Il va même
jusqu'à écrire en sous-titres la justification d'une ellipse
(«mais André insiste tant que quelques jours plus tard, ils
partent en vacances...»). Une musique très cinématographique,
mais d'assez belle tenue, souligne le caractère dramatique de certains
moments, parfois trop.
Contenu : Thomas Waugh a très bien analysé le discours
sur l'homosexualité que renferme ce film qui semble ne traiter que
de l'amitié entre deux vieux camarades, dont l'un semble d'ailleurs
plus attiré par les femmes (le mot homosexuel n'est jamais prononcé,
les deux hommes ne se touchent jamais). Pour l'auteur du film comme pour
le romancier Jasmin, il s'agit avant tout d'une perversion, d'un «mal»,
vécu comme tel par le personnage principal. C'est d'ailleurs sur ce
«mal» que porte la demande du Notre Père qui titre le
film, qui devient ainsi une prière à Dieu de nous «délivrer
de l'homosexualité». Sa finale (que Waugh n'a pas relevée)
est terrible dans son ambiguïté : après qu'André
eut annoncé à sa soeur Lucille qu'il a tué Georges,
apparaît sur l'écran «ainsi soit-il», formule terminant
la prière, sur une image d'un ruisseau de printemps en campagne, comme
si le réalisateur voulait signifier qu'une nouvelle saison débutera
quand on sera «délivré» des homosexuels.
Les deux dernières formules du Notre Père - «délivrez-nous
du mal» et «ainsi soit-il» - font partie, est-il besoin
de rappeler de cette prière qui est la plus importante du christianisme
et qu'on retrouve à l'époque dans tous les rites? Comme elles
se retrouvent dans le titre et la finale du film, il est tentant de considérer
la totalité de la prière et de regarder l'ensemble du film
dans cette optique, surtout quand Georges, qui montre toutes les apparences
d'un athée anticlérical bon teint, nous apprend qu'André
est un bon catholique qui va à la messe tous les dimanches. On peut
alors imaginer entendre André réciter «Notre Père
qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre
règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme
aux cieux; donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien, pardonnez-nous nos
offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés,
ne nous laissez-pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous
du mal. Ainsi soit-il». Cela devient la «volonté de Dieu»
que soient écartées les «offenses» et la «tentation».
Cela explique aussi l'attitude passive d'André - c'est son point de
vue que le film reproduit surtout - et sa soumission à Georges, sa
culpabilité d'être simplement lui-même, son acceptation
des vexations vues sans doute comme la «pénitence» de
sa faute originelle, sa mauvaise conscience de fils de riche et sa prodigalité
à partager le «pain quotidien».
Le plus étonnant reste toutefois le fait qu'un cinéaste de
22 ans, qui n'est pas homosexuel et ne semble avoir aucune sympathie pour
ce genre de personnes, choisisse de filmer ce drame psychologique. Voit-il
dans l'homosexualité le symbole d'un autre «mal» dont
il appellerait la délivrance? Serait-elle un lieu privilégié
de manifestation d'intolérance? Son personnage principal, fils de
riche et plus ou moins «pervers», refléterait-il une partie
de la collectivité? Rien dans le film indique qu'il faille considérer
un autre degré de signification. Eût-il développé
davantage le personnage de Georges - qui sur bien des points ressemble au
Claude de A tout prendre - que le film aurait pris une tout autre
tournure.
L'audace de Délivrez-nous du mal se résume à
mettre en scène une histoire d'homosexuels, avouant ainsi que le phénomène
existe bel et bien au Québec. Il en reproduit les principaux clichés
et préjugés, n'apportant rien pour les combattre. Sa technique
annonce un réalisateur qui se démarquera de la génération
précédente par l'utilisation d'un traitement plus hollywoodien,
mais son orientation thématique appartient à un univers anachronique
aux années 60.
Bibliographie
1. CHABOT, Jean, Le Devoir, 7 juillet 1969.
2. COULOMBE, Michel et Marcel JEAN, Dictionnaire du cinéma québécois,
p. 311.
3. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois,
p. 177.
4. MAGGI, Gilbert, «Cinéma, érotisme et voyeurisme»,
Séquences, 61, avril 1970, p. 32.
5. OFFICE DES COMMUNICATIONS SOCIALES, Recueil des films de 1969,
p. 40.
6. P. R., «Un mélodrame québécois», Le
Soleil, 26 juillet 1969.
7. TURNER, D. John, Index des films canadiens de long métrage,
1913-1985, 1986, p. 57.
8. WALSER, Lise, Répertoire des longs métrages produits
au Québec, 1960-1970, p. 29.
9. WAUGH, Thomas, «Nègres blancs, tapettes et "butch"»,
Copie zéro, 11, 1981, p. 12-29.