A Saint-Henri le cinq septembre

16 mm, n. & b., 42 minutes 36 secondes, 1962, série "Temps présent"

Hubert Aquin, Guy Borremans, Monique Bosco, Michel Brault, Marcel Carrière, Fernand Dansereau, Bernard Devlin, Georges Dufaux, Monique Fortier, Claude Fournier, Daniel Fournier, Jacques Godbout, Bernard Gosselin, Gilles Groulx, Roger Hart, Louise Jasmin, Claude Jutra, Roger Lamoureux, Yolande Laverdière, Guy Lescouflair, Arthur Lipsett, Werner Nold, Leo O'Donnel, Claude Pelletier, Louis Portugais, Jean Roy et André Sylvestre étaient A Saint-Henri le cinq septembre. [Générique de fin] Recherches: Monique Bosco, Fernand Cadieux. Commentaire: Jacques Godbout. Montage du son : Pierre Lemelin. Ré-enregistrement: Ron Alexander, Roger Lamoureux. Musique: Eldon Rathburn. La chanson est de Raymond Lévesque. Réalisation: Hubert Aquin. Montage: Jacques Godbout, Monique Fortier. Producteur: Fernand Dansereau. L'Office national du film. A Saint-Henri le cinq septembre. Fin. Canada. MCMLXII.

Tournage : Le 5 septembre 1961, à Saint-Henri, quartier de Montréal

Coût : 19 434 $

Titre de travail: Saint-Henri

Copie : ONF, Cinémathèque municipale de Montréal

Ce qu'on en a dit:

Jean Pierre Lefebvre: Ayant acheté sur les quais de la Seine les notions de prolétariat pour cinq sous, [Godbout] nous les expose à sa façon dans A Saint-Henri le 5 [sic ]septembre, superposant à la sécheresse des créateurs-onf, la sécheresse des intellectuels "franças" qui parlent de la révolution et des problèmes de leur temps dans un fauteuil de cuir bien rembourré comme eux. (3, p.9)

Jacques Godbout : En fait très peu de ces films de la série "Temps présent" surent satisfaire la direction d'une part, ceux à propos desquels le film était fait, d'autre part. L'exemple le plus simple reste celui de A Saint-Henri le 5 [sic ]septembre où ce court métrage servit dans la campagne électorale comme preuve du mépris des intellectuels pour le petit peuple... le petit peuple n'était pas de cet avis mais les notables, (curé, journal du quartier, etc.) n'admettaient pas qu'un documentaire montre aux habitants du quartier à quoi ressemblait ce quartier. Le danger que représente le documentaire, en effet, est vite aperçu par ceux qui ont tout à cacher: et rares sont les endroits où les équipes (françaises) de lÕONF ne se font que des amis.

En somme l'expérience de "Temps présent" était comparable à une sorte de psychanalyse "sur le terrain" qui transformait autant le documentariste que le documentarisé. Or des hommes ne peuvent pas se regarder longtemps dans le miroir du documentaire sans choisir soit de casser le miroir, soit de se transformer. (2, p. 9)

Léo Bonneville: Qu'est-ce qui vous a amené ensuite à faire A Saint-Henri le 5 [sic ] septembre? Jacques Godbout : Ce film est le fruit d'une recherche de Monique Bosco et de Hubert Aquin. Fernand Dansereau avait eu cette idée: si tous les cinéastes de l'équipe française de l'ONF envahissent un quartier comme Saint-Henri, nous pourrons rendre témoignage de ce quartier. Alors nous avons quadrillé le quartier. Cela a donné 40 à 50,000 pieds de pellicule sans queue ni tête puisque chaque cinéaste partait tourner de son côté. Claude Jutra a essayé de faire un montage et, après plusieurs mois, a déclaré qu'il n'y avait rien à faire avec cela. À ce moment-là, on m'a proposé de faire un film sur les pompiers. Cela ne m'emballait pas. Or, j'ai proposé de faire un échange: passez Les pompiers à quelqu'un d'autre et je vais faire le montage de A Saint-Henri le 5 [sic ] septembre. (1, p. 7)

Gilles Marsolais : A Saint-Henri le 5 [sic ] septembre, réalisé par Hubert Aquin, en collaboration avec toute l'équipe française, est un film superficiel à tous les niveaux. Le commentaire, ahurissant de suffisance, dû à Jacques Godbout, renforce le spectateur dans l'idée que ce quartier ouvrier de Montréal a été perçu par un groupe d'intellectuels bourgeois aveugles et sourds. On y parle de tout, sauf des ouvriers, de leurs problèmes, de leurs préoccupations, de leurs inquiétudes, de leur aliénation... Ce film, comme quelques autres datant de la même époque, témoigne du fait que l'apprentissage du regard aura duré assez longtemps à l'ONF (5, p. 125)

Werner Nold : Y'a d'la joie. Pendant les quelques années où nous avons fait la série "Temps Présent", chacun se cherchait une identité. Nos caméras ont fouillé bien des cuisines et des fonds de cour; nous étions des Québécois et Westmount ne nous intéressait guère. L'exemple-type de cette vaste course à travers la société québécoise est sans contredit le film de Hubert Aquin A Saint-Henri le 5 [sic ] septembre où pendant 24 heures d'affilée, 28 cinéastes de l'équipe française ont envahi le quartier de Saint-Henri à la recherche de la vie, des us et coutumes de ces frères de sang. Nous étions d'une polyvalence exceptionnelle! Beaucoup de réalisateurs ce jour-là se promenaient avec une caméra à l'épaule; moi qui avais une formation de cameraman, je m'y promenais avec un micro; les recherchistes transportaient les trépieds et les boîtes de film. C'est Monique Fortier et Jacques Godbout qui héritèrent de cette quantité industrielle de pellicule qu'ils ont réduite à quarante minutes de film. Le résultat est très homogène au niveau du tournage : on ne dirait jamais qu'il a été fait avec autant de touche-à-tout. (8, p.38-39)

Pierre Véronneau : Dans un texte ultérieur célèbre, [Godbout] dira : Il y a à peine dix ans, le cinéma était perçu comme une aventure collective que l'on voulait originale et surtout qui avait un objectif national : la description et la définition de l'homme d'ici. (...) D'où nous pourrions espérer que le cinéma québécois serait le plus humble, le plus lucide et le plus opératoire des cinémas.

Cette chronique d'un quartier participe donc de cet effort de description et de définition. Selon Godbout, le cinéaste s'arroge un rôle d'éveilleur de consciences; cela rejoint sa préoccupation d'un cinéma lucide et opératoire. Le film témoigne de cette double problématique: reflet et intervention, en même temps qu'il indique que le groupe français comme tel se partage en deux tendances; réalisé par à peu près tout le monde, le film nous permet de déceler la variété d'approches et de points de vue de l'équipe française : sociologisme, nationalisme, anticléricalisme, regard "de gauche", etc. (11, p. 412)

Analyse

Résumé : Une journée dans la vie de Saint-Henri, quartier ouvrier de Montréal, de six heures du matin jusqu'à la nuit suivante. C'est la journée de la rentrée scolaire et il fait très chaud. On voit donc des enfants partir pour l'école et en ressortir, des flaneurs dans les rues, des mères vaquer à leurs diverses activités, des jeunes s'adonner à divers loisirs.

Sujets et thèmes : Saint-Henri, monde ouvrier, famille nombreuse, chômage, livreur de lait, brigadiers scolaires, école, funérailles, train, Grecs, Noirs anglophones, racisme, ségrégation, industries, pauvreté, misère, canal Lachine, chapelet à la radio, tournage, cinéma-vérité, policiers.

Traitement : Comme l'indique le titre, le récit de ce documentaire se structure selon la chronologie d'une journée. A six heures du matin, des équipes de cinéastes "envahissent" Saint-Henri pour en "épier le quotidien" et pour en tirer un instantané. La prise d'images et du son ambiant relève du cinéma direct pur ou, comme on disait à ce moment, du "cinéma-vérité"; on se permet d'ailleurs un gag sur les ratés du genre quand au moment d'enregistrer la récitation du chapelet en répondant à la personnalité qui le récite à la radio, l'appareil synthonise mal la station émettrice et compromet la séquence. L'insertion d'images du tournage à ce moment (installation de spots, claquette) indique bien que les auteurs ne sont pas dupes de la mise en scène que suppose toute image dite "spontanée". Pour révéler une bonne partie du quartier, de courtes scènes s'additionnent, liées entre elle par le commentaire qui en détermine le sens dans l'ensemble. Ce commentaire est donc déterminant pour fixer les images dans leur contexte historique et sociologique et pour fournir des informations nécessaires à leur analyse (par exemple, l'image seule ne pourrait jamais révéler que l'"Italien" de la pizzeria est un bon fils d'Athènes). Une discrète musique de jazz et une chanson de Raymond Lévesque composée spécialement pour le film viennent souligner quelques moments et ajouter au commentaire.

Contenu : A son passage à la télévision dans le cadre de "Temps présent", A Saint-Henri le cinq septembre suscite la colère des notables du quartier qui y voient une image faussée par les cinéastes, une complaisance dans ce que qu'il présente de moins beau et l'oubli de ce qu'il a de plus intéressant. D'une certaine façon, ils ont raison de se sentir frustrés, car ce film d'observation directe n'est pas allé regarder les beaux commerces ni demander leur opinion aux curés et aux échevins. L'intérieur des maisons montrées n'est pas des plus riches, les restaurants n'ont rien des relais gastronomiques, beaucoup trop de fils électriques et de poteaux encombrent les rues, les cordes à linge n'offrent pas toujours le plus beau spectacle, les trains reviennent peut-être trop souvent, la baignade dans le canal Lachine n'est sûrement pas des plus saines, les Noirs y vivent en "réserve", les scènes de violence occupent souvent les policiers, etc. Pourtant, l'impression d'ensemble qui ressort des images et du commentaire suggère une véritable revalorisation sociologique de ce quartier que beaucoup voient surtout, ces années-là, comme un des plus défavorisés de Montréal (c'est là en tous cas que les facultés de service social et de sciences politiques envoient leurs expérimentateurs de nouveaux modèles). Les détracteurs intellectuels du film, eux, l'accusent de superficialité parce qu'il n'évoque pas suffisamment les problèmes sociaux comme le chômage ou la violence, parce qu'il ne donne pas la parole aux ouvriers et ne pousse pas l'analyse jusqu'aux réflexions politiques. Il est sûr qu'A Saint-Henri le cinq septembre, bien des personnes souffrent et que d'autres cherchent des moyens collectifs d'améliorer la situation économique, mais les cinéastes veulent surtout en dresser un portrait humain et sur ce plan, le film est réussi : il n'est pas besoin d'insister sur le manque d'équipements de loisirs quand on montre des enfants plongeant et se baignant dans le canal Lachine... Le commentaire de Godbout suggère aussi plusieurs notes sociales importantes : la comparaison de Saint-Henri avec Paris pour ce qui touche l'électricité et l'eau courante est assez marrante, car le quartier montréalais est plus avantagé; fréquentant plus longuement l'école, les enfants accepteront moins facilement l'idée que le chômage est un mal nécessaire; les Noirs n'y connaissent aucune ségrégation, etc. Au fond, avec ses beaux côtés comme ses laids, ce quartier est ordinaire, comme tous les autres, et même peut-être plus vivant. Dans le cinéma de l'"album", les gens ordinaires de Saint-Henri peuvent s'enorgueillir d'occuper une bonne place, avec un portrait qui les avantage, car aucune insistance n'est mise sur l'aspect "défavorisé" par rapport aux autres. Sauf pour quelques personnes, le miroir paraît tout à fait revalorisant. Les autres Québécois se font rappeler par ce film l'existence de ces "cousins". Pour les cinéastes participants à l'aventure - ils sont plus de vingt qui envahissent le quartier - c'est plus qu'une expérience esthétique originale, c'est aussi un geste de solidarité avec une population trop souvent méprisée.

A Saint-Henri le cinq septembre représente un des reflets les plus intéressants du cinéma direct des années 60, tant par son processus de production - il représente le sommet de la collaboration entre cinéastes - que par son contenu qui donne une image juste de ce que vit un quartier de Montréal. Il ajoute à la conscience sociale et peut fournir des arguments à tous les agents de changement.

Bibliographie:

1. BONNEVILLE, Léo, entretien, Séquences, 78, octobre 1974, p. 4-12.

2. GODBOUT, Jacques, Parti pris, no 7, avril 1964, p. 9.

3. LEFEBVRE, Jean Pierre,"Petit éloge des grandeurs et des misères de la colonie française de l'Office national du film", Objectif, 28, août-septembre 1964, p. 9.

4. LEFEBVRE, Jean Pierre et Jean-Claude PILON, "L'équipe française souffre-t-elle de "Roucheole"", Objectif, 15-16, août 1963, p. 45-53.

5. MARSOLAIS, Gilles, L'Aventure du cinéma direct, 1974, p. 125

6. MARSOLAIS, Gilles, Le cinéma canadien, 1968, mentions.

7. MORRIS, Peter, The Film Companion, 1984, p. 1.

8. NOLD, Werner,"Le jardin extraordinaire", dans FAUCHER, Carol et autres, La production française à l'ONF, 25 ans en perspectives, 1984, Les dossiers de la cinémathèque, 14, p. 38-41.

9. POUPART, Jean-Marie, dans COULOMBE, Michel et Marcel JEAN, Dictionnaire du cinéma québécois, 1988, p. 8.

10. VERONNEAU, Pierre, dir. et autres, Les cinémas canadiens, 1978, p. 93.

11. VERONNEAU, Pierre, La production canadienne-française à l'Office national du film du Canada de 1939 à 1964, thèse de 3e cycle, Université du Québec à Montréal, 1986, p. 401-413. _______________________________________

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