Bozarts

16 mm, couleurs et n. & b., 58 minutes 5 secondes, 1969

L'Office national du film du Canada présente Bozarts. Les arts plastiques et la société québécoise de «Refus global» à «Opération Déclic». Un collage de Jacques Giraldeau. Thomas Vamos (images). Pierre Lemelin (montage). Claude Hazanavicius (son). Clément Perron (producteur). Monique Gervais (assistante). Jean Savard (régie). André Dupont (assistant-cameraman). Roger Martin (machiniste-électricien). Jean-Sébastien Bach (musique). Jacques Perron (interprétation). Ron Alexander, Michel Descombes (mixage). Ont participé à ce film : Henri Barras, Michel Beaudouin, Marc Boisvert, Serge Bouthillier, Otto Bengle, Jacques Chapdelaine, François d'Allégret, Charles Daudelin, Claude Delorme, Georges Delrue, Maurice Demers, Raoul Duguay, Luc Durant, Marcelle Ferron, André Fournelle, Pierre Gaudard, Jean Gauguet-Larouche, Claude Gauvreau, Lise Gervais, Peter Gnass, Julien Hébert, Gilles Hénault, Claude Jasmin, Frère Jérôme, J. Krieber, Richard Lacroix, Antoine D. Lamarche, Yves Lasnier, Jean Lefebvre, Serge Lemoyne, Claude Lindsay, Claude Matton, Jean Michaud, Raymond Mitchell, Jean-Paul Mousseau, Dyne Mousso, Pierre Pétel, Jean-Guy Réhault, Marcel Rioux, Yves Robillard, Roger Rochat, Marie-Claude Tremblay, Yves Trudeau, Armand Vaillancourt, Guy Viau et des citoyens d'Asbestos et d'Alma (Québec). Production : Office national du film du Canada. © Office national du film du Canada. MCMLXIX.

Tournage : Du 9 au 15 juin 1968 et du 19 au 23 août 1968, à Montréal, Alma et Asbestos
Coût : 59 104 $
Titres de travail : Les Barbares, Bozarts
Copie : ONF archives, Cinémathèque municipale de Montréal

Ce qu'on en a dit :

Jacques Giraldeau : Je suis une sorte d'imagier d'ici, un imagier qui établit des rapports entre les choses. Je suis un libertaire. Je crois en la valeur exemplaire de ce qu'on montre. On ne fait pas une révolution avec une caméra, on la fait avec une mitraillette. Avec une caméra, on peut révéler des choses. Les structures de la société seront transformées dans la mesure où les gens vont se découvrir intérieurement. Je ne crois pas que ce soit utopique. (3)

Analyse

Résumé : Dans ce film collage, les cinéastes enregistrent quelques événements de 1968 reliés aux arts plastiques. On se trouve d'abord dans un vernissage huppé, puis on assiste à quelques scènes de la contestation étudiante de l'automne 1968. Sur des images de manifestations devant la Place des arts de Montréal et de l'Opération Déclic, on entend ensuite un monologue de Raoul Duguay célébrant la révolution culturelle du Québec. Des images du vernissage reviennent en leitmotive entre des interviews de créateurs et de critiques d'art. Une séquence montre ce qui est advenu des oeuvres produites lors du 2e Symposium international de sculpture à Alma, et une autre confronte Armand Vaillancourt avec un étudiant devant une de ses sculptures à Asbestos. Le Frère Jérôme témoigne à la Commission Rioux (enquête sur les arts) et enseigne dans son atelier. Serge Lemoyne voit son initiative de peintures «populaires» devant la Place des arts interrompue par la police.

Sujets et thèmes : Arts plastiques et société, école, éducation, Refus global, Borduas, Opération Déclic, Claude Charron, contestation étudiante, Ecole des Beaux-arts, histoire, athéisme, cléricalisme, vernissage, galerie, commerce, art contemporain, Alma, 2e Symposium de sculpture, Asbestos, peinture, graffitis, Nikki de Saint-Phalle, murale, métro de Montréal, police, Raoul Duguay, Marcelle Ferron, Pierre Gaudard, Claude Gauvreau, Gilles Hénault, Claude Jasmin, Frère Jérôme, Yves Lasnier, Serge Lemoyne, Dyne Mousso, Pierre Pétel, Marcel Rioux, Yves Robillard, Armand Vaillancourt, Guy Viau.

Traitement : Le générique l'annonce : «un collage de Jacques Giraldeau». Liés à différents thèmes, contestation étudiante, culture élitiste, marché de l'art, rencontre avec le public, création dans la rue, etc., ce long reportage de cinéma direct (caméra mobile, participante) accumule des interviews, des témoignages de personnalités, des scènes de participation à des événements artistiques, la lecture des écrits de Borduas (Refus global, Projections libérantes) par la comédienne Dyne Mousso, des citations en intertitres (de Kant, Einstein et surtout du Rapport Rioux), des photographies. Ces divers éléments s'entremêlent selon les thèmes. La longue séquence de la confrontation entre Vaillancourt et un étudiant au sujet de la sculpture devant l'hôtel de ville d'Asbestos est en noir et blanc, mais il ne faut pas y chercher de signification spéciale. En bande sonore, beaucoup de paroles et de bruits ambiants, quelques airs de musique de Bach. Le montage présente le tout avec un souci didactique de bien prouver sa thèse. La formule «Expression libre» revient en intertitre leitmotiv.

Contenu : Le sous-titre présente le sujet : «Les arts plastiques et la société québécoise, de "Refus global" à "Opération Déclic"». Vingt ans se sont écoulés depuis le célèbre manifeste de Borduas qui proclamait la fin du règne de la peur et réclamait la liberté absolue de la création. Quelle est la situation des arts plastiques, au moment où des artistes lancent l'opération Déclic précisément pour renouer contact avec le public québécois et sortir des musées? C'est ce que Bozarts (orthographie exprimant une certaine dérision et un désir de se ranger du côté du monde ordinaire) veut décrire.
Première constatation importante : Refus global a été assimilé; bel et bien finis le règne de la peur et le manque d'audace; la créativité explose dans tous les sens; «l'athéisme a fait du progrès et le cléricalisme est en retrait», constate Claude Gauvreau. Mais la rencontre artistes-grand public ne semble pas assurée pour autant et les autorités (comme bien des citoyens) n'ont pas encore compris la place que doit prendre l'art moderne dans la société. A preuve : les créations du Deuxième symposium international du sculpture à Alma ont été enlevées de leur site sans en avertir les créateurs et jetées pêle-mêle dans un terrain vague, certaines couchées ou brisées, l'une se retrouvant même dans une rivière voisine; les citoyens de l'endroit se sentant plutôt soulagés parce que «c'était pas artistique leur affaire»!
La thèse de Giraldeau est assez simple : les arts doivent sortir des musées et des galeries pour s'en venir dans les places publiques (symposiums dans les parcs); ils doivent manifester une rupture avec le passé et avec tous les systèmes (relecture de Refus global); ils doivent exprimer les problématiques et les angoisses du temps (sculpture de Vaillancourt); toute la vie, et celle de tous, doit devenir «expression libre» (est-il besoin de préciser la référence directe au «Québec libre» aperçu sur des pancartes au tout début?). Place aux «hommes qui se tiennent debout», hurle Claude Charron, jeune leader étudiant, et à la vraie «révolution culturelle», ajoute Raoul Duguay. De leur côté, les artistes doivent «s'inventer un rôle social», s'engager dans de nouveaux champs d'action, dialoguer avec le public spectateur, l'inviter à se faire créateur, même dans la rue. Déjà les murales comme celle de Marcelle Ferron dans le métro (alors tout neuf) ou bien les «événements» de Serge Lemoyne (invitation à des passants de peindre sur de grands panneaux blancs le long des rues) mettent sur une bonne voie.
A l'opposé, les scènes d'un vernissage dans le «grand monde» sont filmées de façon presque parodique. Les critiques d'art Claude Jasmin et Yves Robillard proclament la mort des musées et se rient des galeries, même s'ils doivent leur concéder encore une certaine utilité ($) pour la survivance des artistes! Les écoles, qui ne familiarisent pas les jeunes avec les grandes oeuvres de Vaillancourt, sont blâmées; mais il faut se méfier de ceux qui veulent tout comprendre et tout expliquer (la longue séquence de la rencontre entre un étudiant et Vaillancourt expliquant qu'il n'a rien à dire, qu'il n'est qu'«une éponge qui absorbe tout et crache ensuite son siècle», que son oeuvre n'est que «synthèse de la merde qui nous entoure» et qu'il faut «garrocher son cri dans la vie» est une véritable pièce d'anthologie et peut s'interpréter de multiples façons).
Dans sa forme moderne - certains appellent même «post-moderne» cette manie de la citation et du collage -, dans sa vision politique (un peu simpliste par moment, avec son utopie de démocratisation d'un art qui se définit lui-même comme avant-garde), dans sa cueillette de témoignages de gens ordinaires, dans ses rêves généreux de création universelle («nous sommes tous des Picasso... nous sommes tous poètes») et d'un monde tout en couleurs, dans sa critique radicale des institutions en place (mais sans proposer de remplacement), dans sa proclamation de «droit à l'expression libre» etc., Bozarts reflète assez fidèlement l'opinion d'un bon nombre d'artistes progressistes des années 60. Son plaidoyer passionné en faveur de l'éducation aux arts à l'école, d'un art contemporain et de musées qui cesseraient de se prendre pour des églises, sa constatation de l'athéisme en progrès et de la décléricalisation, sa sympathie pour la contestation étudiante, etc., appartiennent bien à l'univers de la Révolution tranquille.

Bibliographie

1. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois, 1978, p. 121.
2. NOGUEZ, Dominique, Essais sur le cinéma québécois, 1970, p. 155-158.
3. PERREAULT, Luc, «Du refus au déclic», interview et critique, La Presse, 14 février 1970.

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