Les brûlés

16 mm, n. & b., 114 minutes, 1959, série «Panoramique»

Canada. L'Office national du film présente Les brûlés . Scénario de Bernard Devlin. D'après le roman Nuages sur les brûlés de Hervé Biron. Interprètes : Félix Leclerc, Rolland Bédard, J. Léo Gagnon, Georges Bouvier, Rolland D'Amour, Aimé Major, René Caron, Jean Lajeunesse, Georges Toupin, Henri Poulin, Lucille Gauthier, Pierre Dufresne, Paul Desmarteaux, Lucie Mitchell, Camille Ducharme, Jacques Bilodeau, Ovila Légaré, Hervé Brousseau, Nana De Varennes, Elisa Gareau, Serge Deyglun, Raymond Poulin, Lucien Watier, Yvon Leroux, Michel Tranchemontagne. Directeur de la photographie : Georges Dufaux. Montage : Raymond Le Boursier. Ingénieur du son : Michel Belaïeff. Montage du son : Bernard Bordeleau, Norman Bigras. Mixage : Ron Alexander. Régie : Jack Zolov. Direction générale : Guy Glover, Léonard Forest, assistés de Victor Jobin. Réalisation : Bernard Devlin. [Générique de fin] Une production de l'Office national du film. Canada. MCMLIX.

Tournage : En juin et juillet 1957, au lac Chicobi, au nord d'Amos
Coût : 144 000 $
Titre de travail : Les brûlés
Copie : ONF (aussi en vidéo), Cinémathèque municipale de Montréal

Ce qu'on en a dit :

Jean Vaillancourt : Ce n'est pas plaisant à dire, mais on a l'impression d'un travail de fonctionnaires sans ambition. Il y a tout de même des oeuvres de l'Office national du film qui ont été primées à des concours internationaux? Les chances de celle-ci sont minces! Faiblesse, conformisme quasi sordide, imitation aplatie des procédés les plus éculés d'un certain cinéma américain de classe «B». Pas une étincelle de génie dans le scénario. La pâleur, dans les dialogues, d'une troisième ou quatrième copie au carbone. La mise en scène, seule, sauve ce film du néant. La scène est la grande, sauvage et un peu lugubre nature abitibienne. On n'a pas si mal exploité les décors naturels que disent certains critiques, si l'on songe que les budgets de l'ONF ne sont pas ceux de Cecil B. De Mille. Il y a là, pour ceux qui connaissent et qui aiment l'Abitibi des colons, une touchante authenticité. Mais les interprètes, victimes du scénario peut-être, jouent comme des amateurs bénévoles dans une «grande séance dramatique et musicale» de salle paroissiale. Tous ces braves ont une personnalité sympathique, soit, même ceux qui avaient des rôles de «méchants»; mais un seul se montre-t-il grand comédien, ou, à défaut, projette-t-il une vie forte? Ont-ils tous eu peur de s'épanouir, «d'exploser» comme savait le faire un Albert Duquesne comme font les Guy Hoffman, les Gilles Pelletier, les François Lavigne?
Jean Lajeunesse ne manquait pourtant pas de «présence» dans ce film, car le scénario avait voulu qu'il fût toujours en scène [sic ]. Il campe un curé qui aurait pu dire un bon dimanche à ses ouailles, comme l'autre : «Je sais que je ne suis pas un homme brillant, mes frères. Mais soyez assurés que si j'étais plus intelligent, on ne m'aurait pas affecté à cette paroisse!» Le jeune curé des Brûlés n'a cependant pas cette humilité chrétienne. C'est avec une suffisance théâtrale, une assurance de dompteur, une insolence de potentat qu'il intervient dans toutes les affaires publiques. Et les «rudes» colons, que l'on ne semble pas avoir supposés assez civilisés pour se donner un maire, se tiennent comme des moutons tondus dès qu'il paraît. (8)

Gilles Hénault : Le réalisateur, Bernard Devlin, qui est également l'auteur du scénario, a eu soin de mettre l'accent sur la solidarité qui devient, dans un pareil cas, une condition de survie. Les individus dont la personnalité s'affirme demeurent intimement liés au sort de la collectivité; ils en deviennent pour ainsi dire l'expression exemplaire. L'isolement des colons au début de l'aventure ressemble à celui d'un équipage perdu en mer. Même un personnage comme celui qui était joué par Félix Leclerc, en dépit de sa gratuité apparente et de sa fantaisie véritable finissait par s'intégrer à l'ensemble.
Les brûlés ne sont pas un chef-d'oeuvre; disons que ce très long métrage (huit épisodes d'une demi-heure) est une chronique honnête des principales étapes de la colonisation en Abitibi. Là où le sociologue n'aurait tenu compte que des chiffres, des phénomènes, des comportements, le cinéaste a vu des hommes engagés dans la lutte pour la vie dans une nature qui ne se laisse pas conquérir facilement. (2)

Office catholique national des techniques de diffusion : Ce film, formé d'épisodes tournés pour la télévision, présente un tableau valable de l'histoire de la colonisation en Abitibi. Après un départ prometteur où une certaine poésie s'unit à une description attentive des faits, le désir de l'auteur de vouloir couvrir le sujet sous tous ses aspects entraîne de la dispersion et quelques invraisemblances. La psychologie des personnages n'est pas très fouillée, mais les comédiens en donnent dans l'ensemble une interprétation vivante qui ajoute à l'intérêt du film.
Appréciation morale : Ce film met en relief le courage et la ténacité d'un groupe de défricheurs, sans pour autant ignorer les défauts et les moments de défaillance de certains d'entre eux. Adultes et adolescents. (6, p. 32)

Jean-Claude Jaubert : L'analyse des Brûlés met encore plus clairement en valeur le conflit créé par l'opposition entre une idéologie imposée par tous les tenants du pouvoir et ceux qui la contestent. Au-delà de l'aspect purement documentaire du film qui relate la colonisation des terres nouvelles en Abitibi durant la crise économique des années trente, c'est bien les valeurs essentielles de cette idéologie de conservation, caractéristique du régime Duplessiste, que l'on tente une dernière fois de faire triompher. (...)
La tendance, à l'heure actuelle, est de considérer ces films des années cinquante comme des documents ethnographiques sur la vie de l'époque. Ils sont plus que cela encore. Placés au coeur d'une mutation idéologique de la société, ils participent au changement en prenant part au débat et en présentant la lutte qu'une ancienne élite, toujours détentrice du pouvoir, devait mener sur tous les fronts pour conserver son hégémonie. (4, p. 18)

Analyse

Résumé : En 1933, un groupe de colons arrive en Abitibi pour défricher des terres et fonder une paroisse. On les suit pendant trois ans dans leur installation, leur travail, leurs déboires, leurs fêtes.

Sujets et thèmes : Abitibi, colonisation, abatis, solidarité, travail, coopératives, plan Vautrin, Félix Leclerc, chanson, danse folklorique, suicide, curé, religion, église, agronome, analphabétisme, alcoolisme, endettement, Filles du Roy, parade, histoire, prêt usuraire.

Traitement : J'analyse ici le long métrage tiré de la mini-série de huit épisodes d'une demi-heure chacun réalisée pour la télévision dans le cadre de la série «Panoramique» et diffusée à compter du 15 novembre 1957 à Radio-Canada, le vendredi soir à 21 heures. Ce re-montage, fait en 1958 (daté de 1959 sur la pellicule), a fait disparaître des personnages et simplifié des situations; il entraîne aussi des ellipses parfois surprenantes et pas très bien expliquées; mais l'ensemble reste limpide et rend bien l'esprit de la série.
Même si elle fut réalisée pour la télévision, la série n'en a pas adopté le traitement. Au contraire, presque tout se passe en extérieur, les plans larges et d'ensemble abondent et durent longtemps, les gros plans sont presque rares. Le réalisateur a cadré «cinéma» sans se préoccuper du petit écran. On sent nettement qu'il a surtout voulu mettre le groupe des colons en vedette. Le scénario comporte un grand nombre de personnages importants et aucun ne centralise toute l'action autour de lui, même si certains prennent plus d'espace : Latulipe, le colon insouciant et poète (rôle composé pour donner à Félix Leclerc l'occasion d'alléger le récit par ses chansons et de poétiser certains moments); Ernest et sa famille, le colon sans défaut; le curé qui instaure une autorité morale, mais qui ne peut empêcher l'exploitation par le commerçant Langlois; l'agronome; quelques «mauvais» individus pour provoquer des drames.
Un bon choix de comédiens et une interprétation très typée confère au récit une bonne dose de vraisemblance. Comme on tourne en seul lieu des actions assez répétitives, le spectateur a parfois l'impression de revoir les mêmes images.

Contenu : En 1952, Bernard Devlin avait coréalisé avec Raymond Garceau L'abatis pour raconter l'épopée de la colonisation de l'Abitibi. Il avait alors dû se contenter de ce court métrage parce que l'ONF n'avait pas accepté son projet de long métrage. Presque tout ce qui y est raconté se retrouve dans Les brûlés qui ne fait qu'ajouter anecdotes et personnages et se développer certaines situations. Dans les deux films de Devlin, les références à En pays neufs de Maurice Proulx (documentaire de 1934-1937 sur le même sujet) abondent : séquences du train, des brûlés d'abatis, colons sur la «Marine». On ne peut éviter les comparaisons entre les deux films et avec le court métrage de 1952. Dans Les brûlés, les précisions techniques sur les manières de bûcher, d'essoucher, de construire les maisons se font cependant moins nombreuses que dans le film de Proulx et dans L'abatis. L'aspect «documentaire» de sa reconstitution est assez faible. On sent clairement que l'intérêt de Devlin était plutôt d'illustrer l'aventure humaine vécue par les colons. Comme Proulx, il la glorifie et son film devient, en plus du panégyrique des colons, un «hommage au prêtre colonisateur» (inscription sur une statue dans En pays neufs). Mais il n'en cache pas les difficultés, les maladresses des organisateurs et les combines malhonnêtes qui ont parfois eu cours chez les marchands. Le personnage de Latulipe, homme de bonne volonté mais bohème et mauvais colon, qui n'arrive pas à défricher assez en trois ans pour remplir les critères, qui perd sa terre à cause de cela et qui se suicide, révèle un aspect inédit jusqu'alors et qu'on gardait habituellement sous silence.
Jaubert et Véronneau soulignent avec justesse que ce film reproduit l'idéologie de conservation encore en cours à la fin de l'époque duplessiste. Michel Houle y voit même une «propagande rétroactive en faveur du retour à la terre» et une «régression idéologique» par rapport à L'abatis. L'ensemble du film et les belles chansons de Félix Leclerc (La Drave, Moi mes souliers, Notre sentier, etc.) leur donnent raison, mais quelques éléments viennent quand même nuancer cette position. Par exemple, dès le début, un homme ivre se moque des colons dans le train: «vous allez faire de la terre: six pieds de long, six pieds de creux». Un personnage dit quelques jours plus tard: «pas moyen de sortir d'un trou sans tomber dans un autre». Au curé, qui veut mettre à l'épreuve le jeune agronome, le réalisateur fait dire cette parole plutôt opposée à l'idéologie des années 30 et 50: «Le retour à la terre, la survivance de la race, c'est bien beau, mais ce n'est pas ça la vraie colonisation...». Dans la séquence finale, une parade vient souligner l'histoire de la colonisation en même temps que le départ du curé; celui-ci, à la question d'un colon «si c'était à refaire, recommenceriez-vous?» répond «je l'sais pas, je l'sais pas, on était pas mal jeune dans le temps»; et la caméra reste alors à ras de terre sans montrer de grands panoramas, alors que la finale de L'abatis faisait, à l'aide de larges plans aériens, l'éloge d'un magnifique développement, opposant des forêts vierges à des villes et des immenses terres cultivées, et invitait à aller développer de nouvelles terres encore plus au nord. Sur les dernières images, on entend de plus, en mots finals, la voix de Félix Leclerc chantant «Dépêchez-vous de salir vos souliers, si vous voulez être pardonnés» de sa célèbre chanson Moi mes souliers, qui fait l'éloge des départs. Peut-on y voir une anticipation de ce que nombre de jeunes Abitibiens feront quelques années plus tard?
Quinze ans plus tard, Pierre Perrault ira tourner Le retour à la terre dans cette région et citera directement plusieurs séquences du film de Maurice Proulx. Malgré bien des aspects critiques, cette épopée de la colonisation y est vue comme un modèle exemplaire de la façon de se construire un pays...
La série «Panoramique» voulait refléter l'évolution du Québec depuis la grande crise économique et en quelque sorte écrire ou réinterpréter l'histoire de quelques événements-clés. Il ressort très clairement des Brûlés que la colonisation de l'Abitibi n'a pas été une solution adéquate aux problèmes économiques des années 30. Si le film persiste à faire l'éloge des élites traditionnelles (le curé, l'agronome et les fonctionnaires du gouvernement), il n'en révèle pas moins que leur autorité commence à être contestée et qu'ils n'ont pas solution à tout.

Bibliographie :

1. DAUDELIN, Robert, Vingt ans de cinéma au Canada français, 1967, p. 47.
2. HENAULT, Gilles, «Grâce à l'ONF, la télévision nous raconte l'histoire de notre temps», Le Devoir, 28 février1958.
3. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois, 1978, p. 226-227.
4. JAUBERT, Jean-Claude, «La représentation du pouvoir dans le cinéma québécois», Cinéma Québec, 54, hiver 1978, p. 18-19.
5. LAFRANCE, André avec la collaboration de Gilles MARSOLAIS, Cinéma d'ici, 1973, p. 69-70.
6. OFFICE CATHOLIQUE NATIONAL DES TECHNIQUES DE DIFFUSION, Recueil des films, 1963, p. 32.
7. TURNER, D. John, Index des films canadiens de long métrage, 1913-1985, 1986, p. 38.
8. VAILLANCOURT, Jean, La Presse, 7 janvier 1958.
9. VERONNEAU, Pierre, et autres, «40 ans de cinéma à l'Office national du film», 1979, Copie Zéro, 2, p. 18.

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