À n'importe qui mais pas à moi. C'est à qui la faute? La tienne, la sienne mais pas la mienne! Je n'ose pas le dire, mais c'est... Oh la la ! Ca commence à bien faire! Pour moi, la faute, c'est à, mais au fait à qui? A y bien penser, c'est à Jacques Cartier . Canada. L'Office national du film présente C'est pas la faute à Jacques Cartier . Un film de Georges Dufaux et Clément Perron assisté de Claude Godbout. Avec Jacques Desrosiers, Michèle Chicoine, Mary Gay, Michael Devine et la participation de Paul Buissonneau, Paul Hébert, Lisette Gervais. Scénario et réalisation : Georges Dufaux, Clément Perron. Montage : Georges Dufaux, Claude Godbout, Clément Perron. Caméra : Gilles Gascon. Assistant réalisateur : Claude Godbout. Assistant caméraman : Yves Sauvageau. Son : André Hourlier assisté de Jean-Guy Normandin. Assistante à la production : Laurence Paré. Costumes, maquillage, accessoires : Denis Boucher. Monteur sonore : Sidney Pearson. Effets spéciaux : Wally Gentleman. Animation : Blake James. Chanson «Mon cerf-volant» : paroles : Jacques Desrosiers, musique : J. Desrosiers - F. Richard, orchestration : Paul Baillargeon. Musique : «yéyé» : le groupe Our Generation. Mixage : Ron Alexander, Roger Lamoureux. C'est pas la faute à Jacques Cartier. Une production de l'Office national du film du Canada. Office national du film du Canada. MCMLXVII.
Notes : N'apparaît pas au générique : Avec : Denys Arcand, Clément Perron, Georges Dufaux, Claude Godbout.
La version télévisée de la première, le 18 février 1968 à la télévision de Radio-Canada, était de 87 minutes 30 secondes. Mais certaines blagues ayant été jugées de trop mauvais goût, il fut immédiatement décidé que la seule copie dorénavant diffusée serait coupée. La majorité des textes critiques de la bibliographie cependant ont été faits d'après la version originale.
Tournage : Du 6 septembre au 7 octobre 1966, à Québec,
Montréal et en province
Coût : 96 055 $
Titre de travail : La Belle Province
Copie : ONF
Ce qu'on en a dit :
Michèle Favreau : C'est pas la faute à Jacques Cartier
est une fable, donc une représentation de la réalité,
au moyen des signes de cette réalité, passée et présente,
et de personnages qui sont des archétypes, utilisés dans une
action non pas descriptive mais allusive. (...) Utiliser comme ça
des personnages est très difficile. A ce niveau, le film de Perron
et Dufaux est une réussite. (...) C'est pas la faute à Jacques
Cartier est une vision humoristique de l'histoire des Canadien français
et une réflexion personnelle sur trois colonisations superposées.
Ce n'est pas un film «engagé». C'est un film qui fait
prendre conscience, visuellement, de manière insolite d'une réalité
admise en théorie. (...)
Perron et Dufaux ont une manière bien à eux de combiner les
éléments multiples de notre réalité «très
particulière», de les révéler les uns par rapport
aux autres. C'est dans la structure du film, faite d'une suite de tableaux
très hétéroclites, qu'il faut chercher la signification,
que l'on soit d'accord ou non avec les auteurs qui ont posé sur cette
réalité leur regard, et proposent leur interprétation.
(6)
Yvan Patry : C'est pas la faute à Jacques Cartier dissimule tant un manque de transposition que de véritable création. (2, p. 101) C'est seulement avec Jacques Cartier que la trajectoire de Perron atteint son point le plus creux. Le film n'est qu'accumulation de calembours, de lieux communs d'une répétition insupportable. C'est un peu comme si on avait «soufflé» Percé on the Rocks à une heure et demie sans l'humour incisif de Carle. Il n'est vraiment plus possible de faire de la critique contextuelle devant un tel galimatias. Il y a bien sûr quelques leitmotive, comme le curé qui court (point de référence d'une fable collective), et quelques effets percutants, comme la scène dans le cimetière d'auto. C'est trop peu pour un long métrage. (2, p. 125)
Michel Houle et Alain Julien : «Circonvoluant» autour d'un voyage au Québec de trois touristes américains accompagnés d'un guide fantaisiste, C'est pas la faute à Jacques Cartier prend à l'occasion des airs de satire : mais c'est avant tout une pochade peu agressive sur l'emprise américaine au Québec à côté de quoi l'exploitation de quelques touristes américains est une bien mince «revanche». (7, p. 241)
Analyse
Résumé : Trois touristes américains, le couple Macintosh et leur fille Johanne, visitent le Québec et en apprennent l'histoire en compagnie de Jacques, un jeune guide iconoclaste, fantaisiste et sentimental. A la fin, Jacques séduit Johanne qui reste ici avec lui.
Sujets et thèmes : Québec, histoire, humour, Maurice Duplessis, René Lévesque, Etats-Unis, tourisme, Amérindiens, langue française, grosses familles, alcool, Montréal, étudiants, religion, miracles, Sainte-Anne-de-Beaupré, confession, «maudit Français», police montée, armée, magasin d'antiquités, Japonais, camping, Thetford-Mines, hiver, références cinématographiques.
Traitement : Cette fiction commence (coin Sainte-Famille (!) et Milton) comme un polar avec la mise en scène d'un attentat; mais la balle du mystérieux tireur à la carabine ne sert qu'à crever un pneu pour faire arrêter des touristes américains devant le stand touristique de Jacques. S'ensuivent une série de gags du type de ceux qui composent le menu des revues humoristiques de fin d'année à la télévision : personnages ridicules, calembours, effets de surprise, imitations de personnalités, slapstick, parodies, moqueries de l'actualité, etc., qui sont liés par le thème de la visite dans les hauts lieux touristiques et par quelques traits sociologiques majeurs tant des Américains que des Québécois. Quelques-uns atteignent un assez joli humour : la lecture des nouvelles par l'Indienne à Télé-Kanada et l'annonce de la première du Festin des morts à l'«opéra de Rimouski», la leçon d'«instant french» et ce qu'elle provoque dans la rue, les amours lunaires du guide et de la jeune fille sur le deuxième mouvement du concerto pour piccolo de Vivaldi (déjà utilisé à la fin du Chat dans le sac - référence voulue?) Les scènes sont courtes avec plans brefs et variés, utilisant parfois des effets spéciaux comme les accélérés et ralentis; cela donne un bon rythme à l'ensemble. Peu de musique, sinon dans un contexte de moquerie (air folklorique déjà utilisé dans Pour la suite du monde, imitation de celle des James Bond avec les policiers ridicules) ou comme ambiance normale (le yéyé pour le party des jeunes). Vedette de la télévision comme chanteur et dans des rôles de clowns, Jacques Desrosiers ici ne cabotine pas et joue étonnamment juste, comme d'ailleurs les trois amateurs qui jouent les touristes; ce qui prouve que Dufaux et Perron maîtrisaient bien leur mise en scène.
Contenu : Tout est prétexte à gags dans ce film: histoire
du Canada et du Québec, religion des sanctuaires et des miracles,
artisanat local «made in Japan», camping, actualité vue
d'un point de vue indien, familles nombreuses, stands d'«antiquités»,
politique, sociologie du porteur d'eau, masochisme, le «maudit Français»
gueulard avec son vélo, la police montée, les chapelets de
villages aux noms de saints, la leçon de français pour les
anglophones, la naïveté des touristes et leurs habitudes, la
démocratie américaine, les boursiers du Conseil des arts à
petites lunettes, les policiers malhabiles et stupides (joués par
les deux réalisateurs!), etc. Ils tombent parfois à plat, se
révèlent souvent très efficaces. De l'ensemble de ces
fables, comiques ou non, ressortent un sain anticléricalisme, un clin
d'oeil complice aux Amérindiens, un féroce antiaméricanisme
(avec le rappel ironique que les Américains ont perdu la seule guerre
qu'ils aient déclarée aux Canadiens français!), une
volonté bien arrêtée de ne plus jamais être le
porteur d'eau de personne et une charge contre l'à plat ventrisme
des gens d'affaires qui continuent à sourire et à serrer la
main de ceux qui ne cessent de leur donner des coups de pied au cul. Les
Québécois déroulent peut-être le tapis rouge devant
les Américains apportant «démocratie, liberté
et confort», mais ils n'en sont pas toujours dupes. En ces matières,
C'est pas la faute à Jacques Cartier témoigne brillamment
des mentalités progressistes créées par la Révolution
tranquille.
On ne peut évidemment éviter le lien entre Jacques Cartier
et Québec USA ou l'invasion pacifique, réalisé par
Jutra et Brault sur le même sujet quelques années plus tôt.
La forme «cinéma direct» limitait certes les possibilités
d'interprétation du premier film, mais il faut surtout constater dans
le second un désir de ne pas en rester à l'anecdotique et au
clinquant.
Au moment de sa première à la télévision de
Radio-Canada (dans sa version de 87 minutes qui, au dire de certains, méritait
d'être raccourcie), il suscita une critique unanimement positive. Les
semaines suivantes, on vit toutefois la publication de plusieurs lettres
ouvertes dans les quotidiens qui, toutes, lui reprochaient ses attaques contre
la religion de la majorité. Le fait mérite d'être enregistré
en tant qu'un des derniers sursauts de l'idéologie religieuse conservatrice,
mais il faut surtout remarquer que ce fut le seul reproche au film, personne
ne mentionnant ses autres moqueries, comme si elles étaient entrées
dans les moeurs. Ainsi, la parodie de la famille nombreuse, de l'artisanat,
des politiciens, de la Reine, des policiers, des anglophones du Québec,
etc. ne suscite plus que l'amusement, ce qui confirme leur caractère
folklorique et le fait que les vraies préoccupations sont désormais
ailleurs.
Quant au pauvre Jacques Cartier, ce n'est évidemment pas de sa faute
s'il a débarqué ici au lieu d'accoster au paradis de ses rêves,
quelques parallèles plus au nord de la Floride et de sa chaleur (ce
n'est que quelques années plus tard que Robert Charlebois fera une
chanson sur ce thème). Ce n'est pas de sa faute non plus si les descendants
du colonisateur français se laissent maintenant si facilement coloniser
par le touriste américain, sa musique et sa télévision.
Avec ce titre (et un gag plutôt raté sur le navigateur malouin),
Perron et Dufaux veulent-ils saluer au passage les films de Pierre Perrault
qui célèbrent les récits de Jacques Cartier, récits
qui prennent pour Alexis Tremblay de l'île aux Coudres et pour le poète
la force de mythiques récits de fondation et d'affirmation d'une identité
persistante? On peut y sentir, en tous cas, le même imaginaire, mais
transposé par l'humour... et «arrivé en ville»
(et en Révolution tranquille...), car on y trouve de magnifiques images
du Montréal moderne. L'ironie au sujet du «monsieur Canada»
qui n'a pas de muscles et du «God save the Queen» n'est pas loin
du nationalisme décontracté des meilleurs humoristes. Tout
cela fait de C'est pas la faute à Jacques Cartier (malgré
son intérêt cinématographique limité) un des films
qui écrivent le mieux la mutation culturelle des années 60.
Bibliographie
1. BERTRAND, André, Le Devoir, 11 novembre 1967.
2. BERUBE, Rénald, Yvan PATRY et autres, Le cinéma québécois
: tendances et prolongements, 1968, p. 100, 123, 125.
3. BONNEVILLE, Léo, entretien, Séquences, 85, juillet
1976, p. 9.
4. COCKE, Emmanuel, Sept-Jours, 5 novembre 1967.
5. DAIGNEAULT, Claude, «Un humour de Québécois pour
Québécois», Le Soleil, 17 février 1968.
6. FAVREAU, Michèle, «Une fable sur notre destin», La
Presse, 17 février 1968.
7. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois,
1978, p. 241.
8. ROBILLARD, Guy, «Le nationalisme dans le cinéma québécois»,
Séquences, 53, avril 1968, p. 13.
9. VERONNEAU, Pierre et autres, «40 ans de cinéma à
l'Office national du film», Copie Zéro, 2, 1979, p. 28.
10. TURNER, D. John, Index des films canadiens de long métrage,
1913-1985, 1986, p. 65.
11. WALSER, Lise, Répertoire des longs métrages produits
au Québec, 1960-1970, p. 44 (bibliographie).