L'Office national du film du Canada présente Ça n'est pas le temps des romans. [Générique de fin] Ca n'était pas le temps des romans. Un tiers de film par Fernand Dansereau. (Madeleine) Monique Mercure, (Le mari) Marc Favreau, (Les enfants) Hélène, Jean-Pierre, André, Bernard, Philippe. Caméra : Thomas Vamos. Son : Michel Hazel. Assistant réalisateur : Pierre Lemelin. Aviseur : Régine Bergeron. Montage du son : Margot Payette, Karl du Plessis. Mixage : Ron Alexander, Roger Lamoureux. Sur une musique et une chanson de Georges Dor et la suite en ré pour violoncelle de Jean-Sébastien Bach. Production : Office national du film du Canada. © Office national du film du Canada. MCMLXVII.
Tournage : 11 jours entre le 20 août et le 5 octobre 1967, à
Sainte-Agathe et Montréal
Coût : 36 910 $
Titres de travail : Candide
Copie : ONF, 16 mm et vidéo, Cinémathèque municipale
de Montréal
Ce qu'on en a dit :
Michèle Favreau : Film très simple et très linéaire,
tout intimiste, la télévision le fera passer très bien.
Sans se prendre trop au sérieux, heureusement, ce qui lui évite
de tomber dans le genre enquête pour magazines féminins, Fernand
Dansereau montre, assez joliment ma foi, et avec sensibilité, une
femme au bord de la quarantaine, très privilégiée dans
la vie, par un bel après-midi d'été à la campagne
invitant beaucoup plus à la paresse et à la rêverie qu'à
la gravité, et qui comme toutes les femmes de cet âge dans une
situation semblable, fait des rêves érotiques et se pose des
questions à ce tournant de son existence, mais en s'efforçant
de ne rien dramatiser et remettre les choses à leur place.
L'entreprise est sympathique et profitera aux intéressées,
c'est sûr, particulièrement à ce tournant de l'évolution
sociale et de l'émancipation féminine au Québec où
bien des femmes de cet âge, frustrées dans leur jeunesse et
précipitées dans le mariage comme «la seule issue possible»,
ont tendance à perdre la tête. Rien de plus pénible qu'une
«fofolle» de 40 ans. Monique Mercure interprète cette
«esquisse» avec sincérité. Ce n'est pas le temps
des romans, mais c'est le temps des télé-romans, le film de
Dansereau en souffre un peu. Son mérite est de glisser sur les choses,
au lieu d'appuyer. Et son charme est fait de décontraction. «Nous
avons pris beaucoup de plaisir à le faire», dit Monique Mercure,
et Dansereau lui-même. Ca se sent. (2)
Pierre Pageau : Ca n'est pas le temps des romans (1967) nous semble, avec Un jeu si simple (1964) de Gilles Groulx, un film-jalon dans l'optique d'une recherche d'un langage cinématographique qui constituerait en lui-même un mode d'adéquation au réel québécois. Le cinéma brésilien, en particulier avec un Glauber Rocha, a su mettre en situation des données actuelles à travers un langage qui participe à toute la traditions du pays. Ca n'est pas le temps des romans , comme Un jeu si simple, est un film où les niveaux de lecture sont multiples et tous nécessaires; le cinéma direct y a sa place, l'interview, la mise en scène, le flashback, le montage parallèle : l'imaginaire est incorporé à la réalité de façon personnelle. Le cinéma peut forcer les niveaux de l'apparence; c'est un moment de crise amoureuse, un moment d'intensité, que Dansereau aborde : il amplifie le registre des données, nous met en contact avec une mosaïque de moments d'une conscience. (6, p. 97)
Analyse
Résumé : Une journée presque normale dans la vie de Madeleine et de ses cinq enfants en villégiature dans les Laurentides. Au petit déjeuner, excédé par l'indiscipline des enfants, le mari part furieux pour son travail. Pour Madeleine, suivent la vaisselle, le ménage, le lavage, etc. Puis les heures s'égrènent doucement à la plage; il y a les enfants qui jouent, leur mère qui fantasme, les promenades dans le bois, les baignades, la promenade en chaloupe en fin de journée. Après avoir longtemps attendu son mari, elle s'endort. Mais il arrive finalement et c'est la réconciliation chaleureuse.
Sujets et thèmes : Couple, mariage, liberté, amour, enfants, ordre, fantasme, féminisme, judo, été, campagne, Laurentides, paternité, indiscipline, défilé de mode, chanson-thème.
Traitement : Les critiques ci-dessus mettent en relief le caractère
intimiste de ce film. Le réalisateur l'obtient en centrant toute l'action
sur son personnage principal filmé en plans rapprochés surtout
et parfois en très gros plans du visage. On sent le plaisir du cameraman
de la montrer très belle. «Temps des télé-romans»,
dit Favreau; effectivement, les cadrages font que ce film passe très
bien au petit écran; la multiplicité des scènes, le
travail sur le rythme, sur la bande-son et sur la construction d'un imaginaire
l'éloignent toutefois beaucoup du style télé-roman. Tout
le récit se déroule en une journée, du lever du bébé
qui vient réveiller la mère jusqu'à l'arrivée
tardive du mari la nuit suivante. Selon les divers moments, le montage utilise
des rythmes très différents : rapide et hachuré dans
la scène du petit déjeuner, avec ses plans courts et variés
pour en illustrer toute la pagaille, ou celle des activités domestiques,
comme pour s'en débarrasser au plus vite; les plans sont ensuite plus
longs et plus «langoureux» pour les scènes de plage et
de rêverie. Trois petites scènes, présentées comme
une interview de Madeleine, mais avec interlocuteur invisible, viennent condenser
la réflexion sur le sens de l'ordre du mari, sur le mariage et sur
la situation sociale. Il y a alors effet de distanciation, ce qui se produit
aussi quand, à la sortie d'une rêverie érotique, elle
adresse un clin d'oeil au spectateur.
Une très belle chanson de Georges Dor exprime en poésie la
réalité ordinaire de Madeleine et le sens de certaines activités.
Reprise au piano ou à la guitare, la mélodie accompagne quelques
scènes. Une suite pour violoncelle de Bach contribue aussi beaucoup
à l'atmosphère de certains moments.
Contenu : «Ca n'est pas le temps des romans», affirme le
titre. Quel est ce «ça»? C'est la situation de la femme
de 35-40 ans, mère de cinq enfants, de milieu bourgeois, avec son
imaginaire, ses fantasmes, ses désirs, ses amours, son mari; c'est,
comme dit la chanson, un moment de «l'envers de sa vie, l'endroit de
ses quatre saisons» : les épuisantes corvées quotidiennes,
l'amour à donner aux enfants, la remise en question du mariage et
de la vie de couple. Choqué par la pagaille des enfants au petit déjeuner,
le mari part furieux parce que «c'est une vie de sauvages que vit cette
famille». Elle ressemble pourtant à celle de presque tous les
foyers. Madeleine ne dramatise pas ce départ. Ce n'est que plus tard,
sous forme d'interview, qu'elle évoque son éducation familiale
à lui au sens de l'ordre. Mais ce mini-drame fournit l'occasion de
livrer une réflexion qui couve sans doute déjà depuis
quelque temps : «à 35 ans, il faut que les gens se rechoisissent,
qu'ils se remarient ou se quittent, qu'ils prennent la bonne décision
s'ils veulent bien vieillir...». Elle explique à son adolescente
que dans l'amour durable, c'est le sentiment intérieur profond qui
devient le plus important. Elle se sait chanceuse de tant posséder,
mais sait bien que ce n'est pas cela qui donne un sens à la vie.
Trois séquences de fantasmes illustrent le «temps des romans».
Une première voit Madeleine dominer à elle seule une douzaine
de judokas, dont son mari : besoin d'apprendre à se défendre
contre les hommes et de pouvoir dominer à son tour? Dans les deux
autres, elle se voit mannequin adulée dans un défilé
de mode, puis en voilier avec un jeune et bel amoureux. Mais un clin d'oeil
au spectateur montre bien qu'elle n'est pas dupe de ces rêveries et
qu'elle ne mélange pas la vie avec les romans.
La vraie vie, ce sont les enfants qui crient «maman, j'ai faim»
et dont il faut surveiller les jeux. Ceux-ci occupent d'ailleurs une grande
place dans le film. Dès le début, avec le bébé
que sa mère laisse grimper sur le toit avec un escabeau, Dansereau
prend parti pour une éducation qui laisse les enfants oser et faire
leurs propres expériences. Ils semblent en effet très libres
de se livrer à toutes sortes d'activités. La finale, où
Madeleine transmet au mari l'invitation des garçons à aller
à la pêche avec eux peut être interprétée
comme une invitation pour les hommes de participer davantage à la
vie familiale.
Dansereau a choisi de terminer son film de façon optimiste : le mari
revient le soir, tard il est vrai, mais il a aussi réfléchi
à son mouvement d'humeur. Comme il a décidé de ne pas
aller travailler le lendemain, peut-être aura-t-il l'occasion de mieux
constater tout ce que fait l'épouse et de changer son attitude. Dans
sa critique, Michèle Favreau dit que ce film profitera aux «intéressées»;
phrase un peu étonnante, car il m'apparaît que ce film s'adresse
surtout aux hommes, les invitant à reprendre pour eux cette réflexion
que le personnage féminin vient d'accomplir, sans craindre leurs propres
fantasmes. L'optimisme de la finale se comprend bien pour l'époque.
Il ne laisse pas présager le mouvement des divorces que va bientôt
connaître le Québec. Contrairement à ce qui se passe
dans le film, une grande partie des couples de 35 ans se sont quittés
plutôt que de se remarier. Dans le cinéma de la Révolution
tranquille, Ca n'est pas le temps des romansÊapparaît
malgré tout comme un des films les plus révélateurs
de ce qui se mijote dans les maisons en même temps qu'une invitation
aux hommes à assumer davantage de responsabilité dans la réflexion
sur le couple et l'éducation des enfants. Seuls les films féministes
des années 70 iront plus loin dans ces matières.
Bibliographie
1. DAIGNEAULT, Claude, Le Soleil, 20 février 1968.
2. FAVREAU, Michèle, «Le temps des téléromans»,
La Presse, 17 février 1968.
3. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois,
1978, p. 69.
4. HOULE, Michel et Lucien HAMELIN, Fernand Dansereau, Cinéastes
du Québec, 10, 1972, p. 23-24.
5. LEGARE, Céline, La Patrie, 18 février 1968.
6. PAGEAU, Pierre, dans BERUBE, Rénald, Yvan PATRY, et autres, Le
cinéma québécois : tendances et prolongements, 1968,
p. 96-97.