Coopératio Inc. présente Caïn d'après un roman inédit de Réal Giguère, Les Marcheurs de la nuit. Mise en scène de Pierre Patry. Une adaptation cinématographique de Pierre Patry, Jean-Claude Lord, Louise Beaulieu. Texte : Hubert Aquin d'après un scénario de Jacques Proulx. Avec Réal Giguère, Ginette Letondal et Yves Létourneau, Gabbi Sylvain avec Yvon Dufour, Ronald France, Gaétane Létourneau, Teddy Burns-Goulet, Rose Rey Duzil. [Générique de fin] Directeur de la photographie : Jean Roy. 1er assistant cameraman : Claude Charron. 2e assistant cameraman : Alain Dostie. Photographe : Martial Filion. Publicité : Joachin Cornelier, André Lafrance. Machinistes : Walter Allen, Roger Tremblay. Ingénieur du son : Yvon Bertrand. Percheman : Serge Beauchemin. Repiquage : Joseph Champagne. Mixage : Omega Production : Yvan Nicolov. Assistante générale : Raymonde Roy. Adjoint à la production : Michel Maheu. Assistant réalisateur : Jean-Claude Lord. Régisseur : Bernard Lalonde. Script-girl : Louise Beaulieu. Monteur : Lucien Marleau. Assistant monteur : Jean-Pierre Masse, Yves Langlois. Monteur sonore : Bernard Bordeleau. Monteur négatif : Lyse Savard. Musiques : Jean Cousineau. Edition : Dinamic. Enregistrement : Roger Bélair. Chanson «La Ballade des pendus» - Paroles : François Villon. Chanson «Les Chansons d'antan» - Paroles : Marie Sénécal. Collaborateurs : Salon Art et Coiffure de Paris, Maison Jules D'Alcantara, fleuriste, Gagné Automobile Ltée, Maison Lajeunesse Inc. et les services techniques de Trans-World Film Laboratories, Omega Production Inc., Les Films Delta Inc., Bill Fowler, J. P. Paquette Transport, Techno Film, Walter C. Allan Inc., Claude Charron Photo Studio Enrg. Les laboratoires Mont-Royal Inc. Directeurs de la production : Pierre Patry, Jean Roy. Une production Coopératio Inc.
Tournage : Du 9 novembre au 12 décembre 1964, à Montréal
Coût : 87 000 $
Titre de travail : Les marcheurs de la nuit
Copie : Cinémathèque québécoise
Ce qu'on en a dit :
Alain Pontaut : Il vise à la tragédie et n'atteint que
le pire mélodrame. Il se persuade jouer le destin, les grands mythes,
la famille des Atrides. Il se fascine d'une histoire implacable, impitoyable
de vengeance. Il croit la voir, sans coup férir, rejoindre le tréfonds
de l'universel, inscrit enfin dans les rues et dans les maisons de Montréal.
Et tout grince, en cette tentative, comme une mécanique mal huilée.
(...)
Le drame de «Caïn», c'est que des intentions fort valables
y passent à la fois par de très belles images et une complaisance
dans l'effet insupportable, par une technique très assurée
et un primarisme de conception tout incapable d'étoffer son schéma
tragique, d'ailleurs à priori fort discutable. (9)
Michèle Favreau : Belle ouverture, saisissante présentation
de Montréal la nuit, un Montréal inquiétant, très
photogénique (le vieux quartier). Je tiens pour assez remarquables
les images de ce film, l'atmosphère que Patry a su créer. (...)
Cependant, la faiblesse du film ne réside peut-être pas dans
le sujet lui-même, ni dans le scénario tel que Giguère
et Patry l'ont imaginé. Mais dans le traitement psychologique. Nous
manquons de coordonnées sur ces trois (quatre) personnages, nous ne
les connaissons pas, ils n'existent pas en tant que personnes. Il faut beaucoup
de subtilité d'approche pour faire passer des personnages comme ceux-là,
à travers le mélodrame! (...) La musique est fort belle. Elle
colle presque toujours à l'action. Mais il y en a trop. Certaines
scènes demandaient le silence, la tension dramatique y aurait gagné.
Mais quand donc nos cinéastes choisiront-ils des situations simples,
qui nous ressemblent, des personnages que nous reconnaîtrons pour les
avoir connus, observés ici ou là, croisés dans la rue?
et qui auront tout de même des choses importantes, graves, douloureuses,
touchantes, ou même drôles à nous dire? Je pense à
un certain cinéma italien, polonais. (3)
André Pâquet : Premier effort vers un cinéma québécois décomplexé, Caïn, même s'il est loin d'être une réussite (entendu au sens cinéma) trouve là sa qualité première : celle d'un cinéma où les protagonistes ne sont pas tourmentés par les problèmes du Québec. Un cinéma où enfin la conscience du Québec est laissée en paix. Et c'est là, dans le développement de tels sujets, que le cinéma canadien pourra enfin trouver l'universalité. Qu'on laisse enfin nos complexes, nos problèmes de côté pour nous montrer des êtres et des situations normaux. (8)
Gilles Sainte-Marie : Ce qui me semble encore plus grave, c'est que ce film de jeunes manque singulièrement d'idées. Dans l'ensemble, il est platement réalisé. De ce point de vue la première demi-heure s'étire dangereusement sans que rien ne vienne vraiment frapper l'imagination. Non seulement nous ne sommes pas pris; nous sommes plutôt tentés de décrocher. Quelques belles images, hélas, ne font pas un film et l'on regrette de ne pas sentir dans Caïn la marque d'une personnalité. On a tout au long du film la désagréable impression que cette mise en scène n'est pas nécessaire, n'est pas commandée de l'intérieur, qu'elle n'est pas l'expression vivante d'une sensibilité. Film tragique, Caïn est un film froid, conventionnel, sans passion profonde, du moins sans passion exprimée efficacement. Et puis il y a abus des procédés de narration simplistes. Je voudrais simplement signaler le recours un peu trop fréquent aux surimpressions, absolument inutiles d'ailleurs et qui n'ajoutent rien à la dynamique du récit. Cela sent le truc. Il faudrait se rappeler que si les surimpressions permettent d'ajouter des images, elles n'additionnent pas forcément des idées. (11, p. 43)
Office des communications sociales : Appréciation morale : Les actes répréhensibles des personnages ne leur profitent pas. L'esprit de vengeance qui constitue le ressort principal du film de même que le pessimisme de l'ensemble motivent de nettes réserves. (7, p.37)
Analyse
Résumé : Dans un coin sombre du Vieux-Montréal, un inconnu tue une jeune femme au moment où elle allait sonner à une porte. De celle-ci sort peu après Jean Verral, peintre bohème de trente ans, qui se rend dans un bar. Il y aperçoit une jeune femme, Olga, qu'il suit jusque chez elle et à qui il raconte qu'elle est un sosie d'une femme qu'il a aimée, Marie, la femme de son frère aîné Luc, un riche avocat. Vivant chez son frère, il en avait été chassé par son mariage et pour se venger avait décidé de séduire l'épouse. Revenant chez lui, un attroupement lui signale la découverte du cadavre et il reconnaît Nicole, sa maîtresse. Il revient chez Olga mais aperçoit une silhouette d'homme dans sa fenêtre; c'est Luc, monté juste après son départ. Retrouvant Olga le midi au restaurant, il reprend son récit, raconte comment il a finalement séduit Marie et qu'ils ont décidé de partir ensemble; mais elle est morte juste après dans un accident d'automobile. Le même soir, il doit revoir Olga, mais elle ne vient pas; il se saoule et va la rejoindre chez elle; il y dort et c'est le début d'un grand amour qui se termine par un mariage. Le soir même de la célébration, quand les époux reviennent à l'appartement, ils y retrouvent Luc qui démasque Olga, une prostituée, et la paye pour avoir bien joué son rôle de séductrice, puis celle-ci retourne à son trottoir. C'est l'effondrement pour Jean. Luc savoure sa vengeance, raconte qu'il a tué Nicole et part se livrer à la police. Jean reste de nouveau seul.
Sujets et thèmes : Vengeance, adultère, amour, richesse, artiste, avocat, architecture, port, Vieux-Montréal, famille, prostitution.
Traitement : Cela commence comme dans la meilleure tradition du film
noir américain : récit au «je», individualisme
et ambiguïté du héros, décor urbain magnifiquement
filmé et un peu menaçant (le Vieux-Montréal n'a jamais
été aussi bien filmé), photographie contrastée
qui crée des atmosphères mystérieuses, un univers de
bas-fonds (bars louches, alcooliques, prostitution, assassinat), musique
jazzée pour accentuer les émotions ou le suspense. Mais presque
tout se gâte après 20 minutes. On réalise alors que le
son, mal mixé, s'accompagne en plus de bruits parasites qui deviennent
exécrables, que la musique de jazz - même plutôt réussie
- prend beaucoup trop de place, que le récit off établit mal
son locuteur et qu'il accumule les clichés (ce n'est sûrement
pas ce que Hubert Aquin a fait de mieux), que le montage ne réussit
pas toujours à faire «glisser» ses raccords (l'ellipse
de la réception de fiançailles à celle de la noce, par
exemple, ou les fondus enchaînés rapides pour le temps des amours
entre Jean et Olga), que la mise en scène devient parfois incohérente
(l'errance au petit jour dans le port), que des personnages auxquels une
certaine importance est accordée ne jouent finalement aucun rôle
dans l'histoire (la chanteuse, le maquereau, le vieil alcoolique).
Ce film devient d'autant plus une grande déception que le spectateur
réalise que si le tout avait été à la hauteur
des scènes initiales et de quelques autres, il aurait vu non un chef-d'oeuvre,
mais un très bon film noir; qu'un scénario mieux structuré,
une meilleure direction de comédiens et une technique mieux assurée
auraient pu facilement éviter les défauts les plus apparents.
Il a comme l'impression que le réalisateur a soigné quelques
scènes, révélant un indéniable talent, mais qu'il
s'est un peu désintéressé de la majorité des
autres. La minceur du budget y est pour quelque chose, mais n'explique pas
toute la mauvaise sonorisation des dialogues et du récit off.
Contenu : Deuxième long métrage de fiction de Patry et
de Cooperatio (après Trouble-fête), Caïn
est aussi produit à petit budget et fait partie des premiers efforts
pour créer une industrie indépendante de long métrage
pour les salles au Québec. Contrairement aux autres films, il essaie
de s'inscrire dans les grands genres traditionnels et de délaisser
le côté «reflet du Québec» et les problématiques
personnelles du cinéma d'auteur, comme le souligne la citation d'André
Pâquet plus haut. Le manque de maîtrise technique surtout explique
son échec. Ce qui est dommage, car une industrie viable doit toujours
comporter ce type de produit, pour la masse et sans prétentions, à
côté des films d'auteurs. Au-delà du texte de Pâquet,
on peut voir malgré tout dans cette reprise originale du mythe de
Caïn un reflet de la société québécoise
de la Révolution tranquille divisée en elle-même et incapable
d'unir ses deux grandes expressions de dynamisme, les arts et le développement
des richesses. Jean, le peintre bohème fauché, réflexif,
sensuel, sensible au monde des bas-fonds et à la beauté du
Vieux-Montréal, représente assez bien le monde des artistes
(et bien sûr celui du cinéma!). Il ne vit plus dans la même
«maison» que son frère, le riche avocat d'affaires toujours
en voyages, figurant symboliquement tout ce qui s'agite dans les hautes sphères
pour moderniser économiquement le pays et qui est peu sensible au
monde des arts. Luc chassant Jean de sa maison, c'est l'Etat québécois
ne faisant rien pour aider la création cinématographique. Séparés,
les «frères ennemis» - Atrides modernes - deviennent symboliquement,
et tour à tour, le Caïn et l'Abel de l'autre, l'assassin
et la victime (le cocufieur et le cocufié). Ils n'ont pas de père
(comme presque tous les personnages mâles de la fiction de cette décennie)
pour arbitrer leurs différents ou rappeler la tradition. Marie/Olga,
c'est la fille du peuple, qui n'a rien à dire et ne dit rien, l'enjeu
de la rivalité; «baisée» - dans tous les sens -
par l'un et l'autre. Désabusée, elle ne peut que dire «excuse-moi,
mon vieux, mais dans la vie c'est chacun pour soi»; elle se retrouve
dans la rue pour finir... En une finale qui n'a rien de très étonnant,
Luc va se livrer au procureur général, donc se cherche un père
punisseur et tel Caïn, se verra rejeté de la communauté.
Quant à Jean, il est provisoirement démoli mais en liberté
et capable de rebondissements. Dans un autre - mais proche - univers symbolique,
Jean représente l'évangéliste le plus sensible, le plus
«amoureux», le plus apocalyptique et celui qui vivra le plus
longtemps... Dans son imaginaire (dont il faudrait développer l'analyse
que je n'ai fait qu'amorcer ici), Caïn renvoie à une
perception-clé des cinéastes de la Révolution tranquille
: le développement se réalise sans leadership véritable
et les artistes en sont marginalisés. Le monde ordinaire, tel le barman
Maurice qui ne fait que ressasser des souvenirs d'une guerre qu'il n'a pas
faite, ou Olga, ignore ce qu'on manigance quelques rues plus loin.
Par son échec esthétique, qui illustre bien le manque de compétence
et les insuffisances organisationnelles de l'industrie du cinéma pour
les salles, comme par son univers particulier, Caïn reste un
des bons révélateurs des années 60.
Bibliographie
1. CARRIERE, Louise et autres, Femmes et cinéma québécois,
1983, p. 58.
2. DAUDELIN, Robert, Vingt ans de cinéma au Canada français,
1967, p. 52.
3. FAVREAU, Michèle, «Grande première de Caïn
», La Presse, 6 avril 1965.
4. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois,
1978, p. 235.
5. HOULE, Michel, dans VERONNEAU, Pierre, dir. et autres, Les Cinémas
canadiens, 1978, p. 142-144.
6. MARSOLAIS, Gilles, Le cinéma canadien, 1968, p. 90.
7. OFFICE CATHOLIQUE NATIONAL DES TECHNIQUES DE DIFFUSION, Recueil des
films de 1965, p. 37.
8. PAQUET, André, L'Action, 14 mai 1965.
9. PONTAUT, Alain, «L'oeil était dans la tombe...», Le
Devoir, 6 avril 1965.
10. PREDAL, René, Jeune cinéma canadien, 1967, p. 129.
11. SAINTE-MARIE, Gilles, Objectif, 33, août 1965, 41-43.
12. TURNER, D. John, Index des films canadiens de long métrage,
1913-1985, 1986, p. 55.
13. WALSER, Lise, Répertoire des longs métrages produits
au Québec, 1960-1970, p. 27.