(Générique incomplet; noté dans l'Index de D. John Turner et dans le Répertoire de Lise Walser)
Production : Ciné-Sag Inc. Réalisation, scénario et dialogues, montage : Guy Bouchard. Images : Gaston Grosjean, Claude Bérubé. Musique : Jean-Eudes Vaillancourt. Avec : Nicole Blackburn, Normand Truchon, Guy Tremblay, Margot Rogers, Nicole Duperré, Fernand Desmeules, Michèle Lafrance, Christiane Bouchard.
Tournage : En hiver 1965, à Chicoutimi
Coût : 20 000 $
Copie : Cinémathèque québécoise
Ce qu'on en a dit :
Michèle Favreau : Chicoutimi est une région où
«ça bouge», même dans une génération
pas si «pepsi» qu'on pourrait le croire.
Il se fait là-bas un effort bien sympathique de vie culturelle et
même de création artistique. On n'a pas forcément peur
des idées neuves et audacieuses.
Ce qui manque, hélas, le plus souvent, là comme ailleurs,
c'est la conscience claire de ce qu'on est, cette faculté de saisir
globalement, en profondeur, la réalité ambiante, ce que cette
réalité a d'unique et en même temps d'universel; et les
moyens de l'exprimer. Et quand je dis «moyens», je ne parle pas
cette fois d'argent ou de matériel.
Carnaval en chute libre vient s'ajouter à la liste déjà
longue des productions locales dites «sans prétention»,
qui en réalité en ont une, double : celle d'être «commerciales»,
c'est-à-dire facilement accessibles à un vaste public, et celle
de nous «exprimer», nous, c'est-à-dire le peuple québécois,
à l'âge critique, ingrat (?) des règlements de compte
avec soi-même; notre isolement, nos traditions, nos complexes, nos
inhibitions, etc., etc. (...) Carnaval en chute libre Carnaval
demeure un film provincial (comme on peut l'être aussi bien à
Montréal) et amateur, ce que je regrette de devoir dire, sans vouloir
décourager son auteur, qui aurait tout avantage à voir et revoir
son film bien prévenu des défauts qui s'y trouvent. Je suis
sûre qu'il finira par voir, clair comme l'évidence, comme je
les ai vus, les clichés, les attitudes, tout ce que son film a de
fabriqué, en particulier cette scène nocturne interminable,
d'un romantisme mal-venu frisant le ridicule.(1)
Office catholique national des techniques de diffusion : Ce film réalisé dans la région de Chicoutimi ne présente pas grand-chose de valable. Le réalisateur se complaît à des effets photographiques gratuits, sans doute pour masquer le vide du scénario dont le développement s'étire démesurément sans construction précise. Le ton récitatif des interprètes empêche de croire à des personnages assez faiblement esquissés. Notons toutefois le visage expressif de Nicole Blackburn dont, cependant, le commentaire hors champ de certaines scènes est proprement inintelligible. Carnaval en chute libre Appréciation morale : Le film se réduit à la description d'inconduites adultères et d'attitudes libres accompagnée d'une accumulation de détails scabreux. A déconseiller. (2, p. 40)
Analyse
Résumé : A Chicoutimi, c'est le carnaval. Nicole, jeune séparée, demeure depuis quelque temps avec Lili dans la grande maison de ses parents. Une copine, Claudie, leur demande de lui laisser la maison pour recevoir un amant de passage. Nicole, qui n'est pas encore libérée psychologiquement de son mari accepte d'aller le retrouver à minuit ce soir-là. Entretemps, elle sort avec Lili et son copain Pierre pour une tournée des grands ducs (boîte à chanson, danse, club de strip-tease, restaurant) entrecoupée de scènes de festivités dans les rues. Tout au long de la soirée, une idylle se développe entre elle et Pierre, Lili s'accrochant un autre «cavalier», et Nicole ne se rend pas au rendez-vous du mari. De retour à la maison, après bien des hésitations, au moment où ils vont se mettre au lit, Pierre découvre une photo d'elle et de son mari et il la quitte. Celle-ci décide alors d'aller au rendez-vous manqué plus tôt, mais son ex est au lit avec une fille ramassée dans un bar. Elle se rend finalement chez Pierre, mais il est maintenant couché avec Lili venue le retrouver.
Sujets et thèmes : Jeunesse, Chicoutimi, carnaval, danse, adultère, divorce, strip-tease, bourgeoisie.
Traitement : Tout le récit se déroule sur une quinzaine d'heures. La caméra suit presque tout le temps le personnage principal de Nicole ou les personnages en relation avec elle, sauf lorsqu'elle s'attarde, lors de leurs passages d'un lieu à un autre, à des manifestations du carnaval dans les rues. Les plans sont peu diversifiés, cadrant fixement et assez longuement des personnages assis qui ne font que parler ou bien qui dansent. Jamais n'a-t-on autant vu de personnages s'allumer une cigarette parce qu'ils n'ont rien d'autre à faire et rien pour occuper leurs mains! C'est dire la pauvreté de la mise en scène qui ne réussit jamais à donner une vie intérieure à des personnages qui, extérieurement, ne savent rien faire d'autre que prendre des allures de séducteur (Pierre) ou de méchants (le mari) de cinéma. L'emploi de comédiens amateurs n'aide pas. A d'autres moments, voulant sans doute mettre un peu d'érotisme, on déshabille les femmes, mais on utilise alors des cadrages racoleurs comme seul le cinéma hollywoodien de la période la plus censurée le faisait (un gros plan des pieds sur lesquels tombe la petite culotte, le drap stratégiquement placé, le cadre calculé au millimètre lors du strip-tease, etc.), éliminant du même coup tout effet suggestif. Un monologue en voix off vient à quelques reprises livrer des messages féministes, mais ils restent assez confus parce que leur mauvais enregistrement les rend presque inaudibles. Une musique exagérément accaparante ne lâche pas, ni dans les bars et clubs pour accompagner les spectacles et la danse, ni dans les restaurants où elle sert de bruits de fond, ni dans la maison supposément silencieuse où elle est censée ajouter du sentiment. Tous les styles s'y retrouvent, depuis le folklore et le slow des danses lascives jusqu'à la chansonnette, avec voix d'opéra et au clavecin.
Contenu : Le réalisateur scénariste semble vouloir raconter
ici une petite histoire un peu sulfureuse, à la manière du
cinéma français de marivaudage. Il en rajoute, comme pour montrer
qu'à Chicoutimi, la jeunesse se «dévergonde» autant
que dans les grandes villes, que les clubs sont aussi «évolués»,
que la nouvelle morale sexuelle transforme les comportements là aussi.
Mais le film choque d'autant moins qu'esthétiquement, il reproduit
les clichés les plus traditionnels avec un traitement qui n'aboutit
qu'à rendre les prétentions au plan du contenu ridicules. Carnaval
en chute libre est un assez joli titre. La «chute libre»
veut sans doute évoquer pour le scénariste la solitude cruelle
qui devient le destin de l'héroïne Nicole lorsqu'elle rompt vraiment
avec son mari et qu'au même moment elle est «trompée»
par celui dont elle se voit déjà amante. Mais le saut est plutôt
raté de sorte que la construction filmique s'écrase sans rien
sauver.
Ceci dit, Carnaval en chute libre reste un film qui, malgré
son échec, renvoie à une tentative de renouvellement du cinéma,
surtout avec des personnages aux comportements amoureux inédits, ce
qui est typique de la Révolution tranquille. Maladroitement, il est
vrai, mais avec une certaine vérité, il met en scène
une certaine jeunesse errante qui se situe également, selon le beau
titre du film de Brault, «entre la mer et l'eau douce». Il représente
aussi un des premiers efforts pour décentraliser la création
et instaurer des structures de production en province. Son échec n'en
apparaît que plus regrettable.
Bibliographie
1. FAVREAU, Michèle, «Cinéma de l'âge ingrat,
une autre production sans prétention», La Presse, 11
février 1967.
2. OFFICE CATHOLIQUE NATIONAL DES TECHNIQUES DE DIFFUSION, Recueil des
films de 1965, p. 40.
3. TURNER, D. John, Index des films canadiens de long métrage,
1913-1985, 1986, p. 62.
4. WALSER, Lise, Répertoire des longs métrages produits
au Québec, 1960-1970, p. 27.