Canada. L'Office national du film présente Champlain. [Générique de fin] Scénario et réalisation : Denys Arcand. Illustrations : Frederic Back. Images : Bernard Gosselin avec Gilles Gascon. Caméra d'animation : Doug Poulter et James Wilson avec Murray Fallen et Jean Chouinard. Montage : Werner Nold, Bernard Gosselin. Musique exécutée par : Le Quintette de cuivres de Montréal et Kenneth Gilbert. Commentaire lu par : Gisèle Trépanier, Georges Dufaux. Enregistrement : Joseph Champagne. Mixage : Ron Alexander, Roger Lamoureux. Production Office national du film Canada. MCMLXIV.
Tournage : Au printemps 1963, à Tadoussac, au lac Ontario et
au lac Champlain
Coût : 37 776 $
Titres de travail : Champlain
Copie : ONF, Cinémathèque municipale de Montréal
Ce qu'on en a dit :
Henri-Paul Sénécal : Champlain, qui vient de paraître dans la série Les artisans de notre histoire, est un film d'une écriture hautaine et désinvolte. Agacés qu'ils étaient par un virulent prurit d'objectivité historique, les auteurs ont tracé de Champlain un portrait misérabiliste. L'obsession maladive de la vérité a tué en eux tout esprit critique dans le choix de leurs moyens d'expression. Tout le film tend à prouver que les cinéastes de l'ONF ont voulu se prémunir contre la grandeur du sujet en se défendant, comme de la peste, de tout sentiment d'émotion. D'où, sans doute, cette lecture du commentaire, atonale, froide, détachée, déshumanisée, qu'on a imposée à Gisèle Trépanier et à Georges Dufaux. D'où, aussi ce rattachement arbitraire de l'histoire canadienne à l'histoire universelle qui a pour effet de diminuer singulièrement la taille historique de Champlain. Le commentaire, pour autant, se fait ambitieux, bavard, disert et dérisoire. (5, p. 41)
Réal La Rochelle : Il en va à première vue assez
différemment avec Champlain et Les Montréalistes
, où Arcand scrute certes l'origine canadienne-française du
Québec selon sa méthode historique soucieuse des faits dé-folklorisés,
mais où il tente de situer cette période de la «colonisation
française» au Canada dans ses rapports avec la métropole
oligarchique et, du même coup, tente d'en révéler les
multiples contradictions, ou du moins les nombreux paradoxes. Ainsi, Champlain
n'est plus «un vibrant hommage à Champlain, artisan de notre
histoire», mais la révélation d'un habile aventurier
(à la biographie obscure) au service des intérêts économiques
de la colonisation française; Les Montréalistes, pour
sa part, n'est pas le documentaire des origines mystiques de la fondation
de Montréal, mais le rapport de ces mystiques avec la colonisation
économique, dont ils sont les agents (inconscients?), établissant
par le fait même la métropole économique de la Nouvelle-France
sur des principes non prévus, et même combattus par eux.
Ces deux courts métrages font donc faire un pas important à
la démystification des origines du Québec ou du Bas-Canada.
Ils situent, dans sa ligne générale, l'articulation de l'héroïsme
et du mysticisme évangélisateur canadien-français dans
ses rapports contradictoires avec les visées économico-politiques
colonisatrices, qui non seulement soutiennent ces mouvements, mais les font
servir à leur action essentielle. Malgré ce gain, cependant,
il faut encore questionner la forme de ces deux films d'Arcand pour savoir
s'ils sont toujours cohérents avec son propos démystificateur,
propos au demeurant qui est celui d'un intellectuel-historien. L'analyse
de ces formes révèle en fait un autre des paradoxes du cinéaste.
Car son propos fondamental - iconoclaste et satiriquement ravageur - reste
malgré tout enfermé dans un discours filmique qui emprunte
beaucoup d'images et de sons à l'idéologie qu'il veut déconstruire
(voir, par exemple, dans Champlain, le rapport érotique entre
Champlain et une indienne, signalé par une succession raccoleuse d'images
de femme; ou encore le rapprochement non significatif du Champlain de «notre»
histoire avec l'utilisation commerciale actuelle de ce nom, rapprochement
humoristique sans plus; voir aussi, dans Les Montréalistes,
l'exposé du sado-masochisme des religieuses fondatrices donné
dans des formes dont le caractère fantastique épouse jusqu'à
un certain point le contenu du propos, etc.). Il y a, dans cette façon
de faire d'Arcand, une problématique non résolue entre un cinéma
didactique/document d'histoire et un cinéma individualiste, un cinéma
d'auteur où la personnalité du réalisateur se manifeste,
en particulier par l'humour et le lyrisme, cinéma où, toutes
proportions gardées, nous retrouvons quelques traits propres à
la démarche de Bunuel. (4, p.3-4)
Yvan Patry : Dans le cinéma québécois, Denys Arcand
marque l'avènement de l'exercice de style dans le documentaire, plus
particulièrement dans la démystification religieuse. (...) C'est
plutôt dans le documentaire historique qu'Arcand peut mieux transposer
sa virtuosité. Le genre lui permet plus de liberté dans le
montage et la bande sonore, et par là plus de possibilités
d'ironiser. Dans Champlain, tout est mis en oeuvre pour rendre emphatiques
les bruits saugrenus, la voix off incantatrice, les prises de vues stylisées
et même les travellings plus lents, plus «religieux».
Arcand semble avoir une formule éprouvée : Bach et travelling,
pour accomplir sa démystification. Son humour transparaît constamment
: l'image de la vache sur la neige est même des plus burlesques. La
dernière partie du film : l'hommage à Champlain-Pepsi termine
malheureusement mal cet essai (sic) sur «un artisan de notre histoire».
(...)
Chose certaine, le cinéma critique de Arcand débouche rarement
sur un lyrisme cinématographique (cf. Terre sans pain de Bunuel).
L'humour, chez lui, découle moins du constat critique que du désir
de «mordre». Dans ses meilleurs élans, il nous offre un
jeu d'images d'une belle virtuosité. On admire l'artisan habile jusqu'à
ce qu'on découvre le collégien refoulé. (2, p. 86)
Pierre Véronneau : Dès sa sortie, le film est pris à partie. L'ONF croit bien faire en le présentant au congrès annuel de l'Association canadienne française des éducateurs de langue française de 1965, pensant que ce public averti serait réceptif à la conception «révolutionnaire» de ce film et à sa dimension démystificatrice. Ce sera tout le contraire. Les plus hauts cris seront poussés : Veut-on briser l'autel ou rétablir la vérité? Pourquoi aucune lumière favorable sur Champlain ? Pourquoi un tel manque de respect? Comment faire naître l'esprit de civisme avec une telle entreprise? Si tels sont les artisans de notre histoire, on risque, estime-t-on, de se retrouver un jour sans histoire. Les journalistes qui couvrent le congrès partagent ces réactions : Caricature, dit l'un (Jean-Raymond St-Cyr, «Nombreuses questions après la projection du film Champlain », La Presse, 1965), démystification manquée, affirme l'autre (Jean Royer, «L'ONF présente un film documentaire controversé», Le Devoir, 1965). (6, p. 104)
Analyse
Résumé : La vie de Champlain, fondateur de Québec et explorateur de la Nouvelle-France, est racontée à l'aide de son journal, de documents d'archives et de dessins.
Sujets et thèmes : Champlain, histoire, France, Europe, colonisation, Québec, religion, anticléricalisme, Jésuites, Récollets, Indiens, Hurons, Algonquins, Iroquois, commerce, fourrures, Saguenay, hiver, Etienne Brûlé.
Traitement : Ce «documentaire» fait appel à toute une série de moyens cinématographiques. A propos de ce premier film, Arcand a dit : «C'est Bernard Gosselin qui m'a montré à faire du cinéma. Comme il voulait tout me montrer et que je voulais tout apprendre, on a tout mis dans Champlain. Du cinéma direct, du cinéma d'animation, de la couleur, du noir et blanc, de la couleur décolorée, du noir et blanc teinté, de la musique moderne, de la musique ancienne, toutes les sortes de zooms, toutes les sortes de fondus, etc.» (4, p. 13). Il faut ajouter à cela que toutes les prises documentaires sont très brèves et souvent redondantes au texte (simple illustration du Saguenay ou du Saint-Laurent, par exemple), ou bien qu'elles en fournissent un contrepoint ironique ou démystificateur. Les maquifiques dessins de Frédéric Back apportent une grande somme d'informations et on souhaiterait pouvoir les regarder plus longtemps pour mieux en percevoir les détails (les zooms et panoramiques sur eux sont très rapides). Le texte racontant Champlain est récité sur un ton monocorde par une voix féminine et celui des événements historiques extérieurs est démarqué par un effet d'écho; les extraits des récits de voyage de Champlain sont récités par une voix d'homme. Un montage très nerveux fait parfois penser à la technique des vidéoclips et sert très bien à la technique de comparaison devenue le signe marquant d'Arcand.
Contenu : Arcand vient de terminer des études d'histoire quand
il scénarise et tourne Champlain. Il a 22 ans, a déjà
coscénarisé et coréalisé Seul ou avec d'autres,
a fait un peu de théâtre, a côtoyé à l'Université
de Montréal Denis Héroux, Jean Pierre Lefebvre, les Cyniques,
etc.; et il collabore à Parti pris. Il est de tous les groupes
qui se veulent «révolutionnaires». On ne s'étonne
donc pas de le voir aller chercher en histoire tout ce qui peut compléter
ou contester le discours officiel. C'est ce qu'il fait, généralement
avec audace et subtilité (par exemple ces rapides flashes d'un visage
extatique d'une femme au moment où le héros raconte qu'il a
renvoyé la jeune Indienne qui s'offrait à lui) dans son récit
de la vie de Champlain.
Du fondateur de Québec et explorateur, on n'en apprend guère
plus que ce l'historiographie traditionnelle raconte. Mais le personnage
et ses aventures sont situés dans le contexte du 17e siècle
et démonstration est faite de son influence jusqu'à aujourd'hui.
Les illustrations de Fredérick Back non seulement évoquent
éloquemment ce qui est raconté ou décrit, mais apportent
des informations nouvelles, par exemple sur la nudité des femmes indiennes,
sur la vie à la cour, etc. On constate aussi avec amusement que les
Indiens sont peints avec beaucoup de chaleur et de beauté alors que
les Jésuites, par exemple, ont l'air sinistres!
Mais ce portrait de Champlain, quels que soient ses qualités et défauts,
intéresse moins que ce qu'il révèle du moment où
il est créé. Dans une étude sur le film historique,
Arcand écrit en 1974 : «C'est d'ailleurs une caractéristique
évidente de toutes les oeuvres d'art portant sur l'histoire de révéler
davantage le point de vue de leur créateur et de leur époque
que d'éclairer véritablement le passé. (...) Le cinéma
ne prétendra pas être autre chose que la vision personnelle
d'un ou de plusieurs cinéastes. La profondeur, la clarté et
la puissance de cette vision constitueront l'intérêt premier
du film, et non pas la reconstitution historique en soi» (1, p. 27,
28). Que découvrons-nous au sujet des années 60?
Champlain révèle d'abord une volonté de renouveler
la perception et l'enseignement de l'histoire. Il invite à aller voir
à côté, en-dessous et au-delà de l'enseignement
traditionnel qui a trop glorifié certains héros. Il demande
d'élargir les perspectives, de faire en quelque sorte un zoom out
sur chaque objet historique pour le replacer dans son contexte et son évolution.
Cette méthode n'allait pas de soi, comme il se dégage de la
lecture du dossier de production du film (archives de l'ONF, Pierre Véronneau
en fait un bon résumé dans 8).
Il témoigne aussi d'une nouvelle perception de l'image de l'Amérindien.
Le texte n'en fait plus les sanguinaires assassins des missionnaires, mais
des possesseurs du pays qui ont déjà toute une civilisation
et un art de vivre. Les dessins, qui en font des êtres de beauté
et de force, contribuent beaucoup à créer une nouvelle imagerie.
Son ironie au sujet des Jésuites et des autres figures religieuses
(il en fait avant tout de grands accapareurs de belles terres) reflète
l'anticléricalisme de la jeune génération d'intellectuels.
Un extrait du commentaire, «Enfin, il y eut et il y a encore le Canada
français, malgré le froid, malgré deux siècles
de guerres perpétuelles, malgré, presque, le bon sens. Mais
le bon sens n'a rien à voir avec l'âme d'un peuple. Malgré
ce destin, ils s'enracinèrent avec une rage glorieuse dans ce pays
qu'ils avaient possédé et ils jurèrent qu'on ne les
en délogerait jamais» ne pouvait pas manquer d'être interprété
comme une prise de position nationaliste. Malgré quelques petits excès
de langage (ironie parfois un peu «épaisse», surtout sur
les statues sales du début et dans la collection d'enseignes de commerces
utilisant le nom de Champlain, un peu d'insistance sur les ragots sexuels)
et son désir de trop en mettre, compréhensible dans le cas
d'un premier film, Champlain apparaît comme un des meilleurs révélateurs
de la Révolution tranquille. Arcand y révèle une étonnante
liberté d'esprit. On peut avoir l'impression que son désir
de démystification (et de démythification) l'amène à
mythifier quelque peu à son tour le «bon sauvage» et les
«méchants historiens», lui-même se présentant
comme analyste neutre. Cependant, remis en perspective avec les préalables
que lui-même reconnaît, ce film devient un bon historien des
années 60.
Bibliographie
1. ARCAND, Denys, «Le film historique : problèmes de réalisation»,
Cultures, vol. 2, no 1, 1974, p. 15-29.
2. BERUBE, Rénald, Yvan PATRY et autres, Le cinéma québécois
: tendances et prolongements, 1968, p. 86.
3. JEAN, Marcel, «L'éternel retour», 24 Images,
44-45, automne 1989, p. 62-63.
4. LA ROCHELLE, Réal et autres, Denys Arcand, 1971, Cinéastes
du Québec, 8, p. 3-4, 13-14.
5. SENECAL, Henri-Paul, «Courts métrages de l'ONF», Séquences,
38, octobre 1964.
6. VERONNEAU, Pierre, Résistance et affirmation : la production
francophone à l'ONF - 1939-1964, Dossiers de la Cinémathèque,
17, p. 102-103.
7. VERONNEAU, Pierre, «De l'incertitude au paradoxe», Copie
zéro, 34-35, p. 24-26.
8. VERONNEAU, Pierre, La production canadienne-française à
l'Office national du film du Canada de 1939 à 1964, thèse
de 3e cycle, Université du Québec à Montréal,
1986, p. 424-431.