«La vie d'un prêtre est une longue messe. Heureux ceux qui la disent comme il faut qu'elle soit dite». Le chanoine Lionel Groulx historien Un film de Pierre Patry. «Ce sera le privilège douloureux de l'abbé Groulx d'avoir été, d'abord honni et bafoué par des ingrats et aussi accaparé par des disciples qui exagéraient sa pensée. Des oiseaux qui se parent des plumes de l'aigle.» (Jean-Charles Falardeau) Hebdo-Laval, Qué., 21 octobre 1938. [Générique de fin] Le commentaire de ce film a été composé d'extraits de l'oeuvre du chanoine Lionel Groulx. Images : George Fenyon, c.s.c., Georges Dufaux. Montage : Marc Beaudet. Musique : Maurice Blackburn. Montage sonore : Margot Payette. Mixage : Ron Alexander. Régie : Guy-L. Fortier. Script-girl : Andrée Beaudoin. Scénario et réalisation : Pierre Patry. Directeur de production : Léonard Forest. Directeurs adjoints : Jean Roy, Victor Jobin. Une production de l'Office national du film. Canada. MCMLX.
(Deuxième partie)
«La vocation de l'abbé Groulx telle qu'elle se dégage de son oeuvre, son message, se résume en une ligne : rendre aux Canadiens français le sentiment de leur personnalité.» (André Laurendeau) Nos maîtres de l'heure, 1938. «For many years most Anglo Canadians have looked upon Chanoine Groulx principally as a partisan of an ethnic and religious provincialism. In so doing, they ignored both the historical sincerity of the man and the contribution he was making to an understanding of the reality of French Canada. (Dr. George F. G. Stanley, professor of History at the Royal Military College, Kingston) Le chanoine Lionel Groulx historien (deuxième partie). Un film de Pierre Patry. Le commentaire de ce film est composé d'extraits de l'oeuvre du chanoine Lionel Groulx et de textes d'André Laurendeau et de Michel Champigny. [Générique de fin] Images : Georges Dufaux, Eugene Boyko, c.s.c., Georges Fenyon, c.s.c., François Séguillon. Montage : Marc Beaudet, Edouard Davidovici. Son : André Hourlier. Musique : Maurice Blackburn. Montage sonore : Pierre Lemelin. Mixage : Ron Alexander. Régie : Guy-L. Fortier. Script-girl : Andrée Beaudoin. Scénario et réalisation : Pierre Patry. Directeur de production : Léonard Forest. Directeurs adjoints : Victor Jobin, Jean Roy. Une production de l'Office national du film. Canada. MCMLX
Note : N'apparaît pas au générique : Narrateurs : Gilles Pelletier, Paul Hébert, Yves Massicotte.
Tournage : En octobre 1959, à Vaudreuil, Sainte-Thérèse,
Ottawa et Montréal
Coût : 31 324 $
Titre de travail : Lionel Groulx
Copie : ONF archives, Cinémathèque municipale de Montréal
Ce qu'on en a dit :
Pierre Véronneau : Les deux parties de Chanoine Lionel Groulx historien (1960, mm) tâchent de concilier des objectifs divergents : évoquer la vie de l'homme par son témoignage et rappeler ses thèses, sans parler de leurs éléments nationalistes, qui peuvent faire litige dans un organisme fédéral. Patry y adopte une attitude prudente mais sympathique. (2, p. 375)
Analyse
Résumé : Le film se présente en deux parties nettement distinctes. On y voit d'abord le récit des 35 premières années de la vie du chanoine, de sa naissance en 1878 jusqu'au moment où il commence à enseigner l'histoire en 1913. Plusieurs moments de cette narration sont reconstitués par des enfants et adolescents dans les lieux mêmes où ils s'étaient déroulés. En seconde partie, Lionel Groulx est devenu historien et c'est surtout sa participation aux luttes clérico-nationalistes des années 30 qui est évoquée.
Sujets et thèmes : Histoire, enseignement, nationalisme, politique, patrie, campagne, ferme, Séminaire de Sainte-Thérèse, Valleyfield, Ottawa, Québec, Eglise, religion, prêtre, cimetière.
Traitement : Pour ce portrait humain et intellectuel de Lionel Groulx,
Patry utilise d'abord la technique traditionnelle du documentaire : on voit
le vieil homme réciter son bréviaire sur sa véranda,
se promener dans sa campagne, aller saluer la tombe de son père au
cimetière et prier dans une église pendant qu'un narrateur
récite quelques-unes de ses pages concernant le métier d'historien
et indique son désir de dire la vérité avant tout. Toujours
avec un narrateur, des enfants et adolescents reconstituent pour la caméra
quelques moments-clé de sa biographie (enfance à la ferme,
entrée au collège classique, études); le réalisateur
se permet même ici de faire se croiser ces personnages avec le chanoine
pour mieux opérer la synthèse entre le passé et le présent.
Une petite musique de chambre très discrète accompagne quelques
scènes.
C'est ensuite l'interview classique dans la bibliothèque avec le
héros. Mais Patry le fait bouger et n'hésite pas à ajouter
en succession rapide des fondus enchainés sur des coupures de journaux
ou ses livres, des stockshots de la guerre de 1914, des plans rapides des
remparts et de la ville de Québec (lors de l'évocation de la
Conquête). Pour rappeler une conférence célèbre
des années 30, il met le chanoine en silhouette pendant qu'un narrateur
récite son texte et fait alterner cette image avec celles de spectateurs
enthousiastes. Quelques réflexions suivent en interview, puis la dernière
image le ramène à sa maison de campagne, comme au début
du film, mais elle est maintenant décrite par le commentaire comme
le lieu de la «terre paternelle reconstituée», prenant
tout un autre sens.
Contenu : En 1959, tracer le portrait de Groulx représente tout
un défi : il a plus de 80 ans (il est décédé
en 1967), mais reste encore très actif; ses livres commencent à
être contestés, mais servent encore de manuel obligatoire dans
bien des collèges; son «nationalisme» est brandi par les
uns et se voit méprisé par les autres; duplessistes comme progressistes
utilisent ses écrits pour justifier leur idéologie de conservation
ou leur volonté d'affirmation. Plus important encore, sa méthode
historique, qui manque souvent de rigueur et qui fait fi de l'objectivité
universitaire, est assez unanimement contestée. Mais la pensée
de l'homme est incontournable.
Pour son portrait, Patry choisit d'accorder beaucoup d'importance aux éléments
anecdotiques de sa vie et consacre le tiers du film à son enfance
et à ses études. La reconstitution avec de jeunes acteurs n'apporte
pas grand chose et si on la juge pour sa valeur historique, il faut convenir
que c'est là un travail plutôt superficiel, même si le
jeu semble plaire au chanoine. Ces scènes à la campagne - lieu
de «fécondes méditations», dit-il - fournissent
l'occasion d'affirmer que «la terre modèle l'homme» et
de faire l'apologie des paysans. Hormis la soutane qu'il porte continuellement
et qui le rend si évident, le fait qu'il soit prêtre se voit
peu commenté; on ne sait finalement presque rien de cet aspect de
son engagement. Sont aussi passés sous silence les romans qu'il publie
sous divers pseudonymes, la fondation de l'Institut d'histoire de l'Amérique
française et la direction de la Revue d'histoire de l'Amérique
française de 1947 à 1967.
La théorie historique de Groulx se résume à peu de
choses, selon le film : Dieu seul serait un bon historien puisque lui seul
peut voir les faits d'assez haut; le passé agit sur le présent
et il faut mêler l'âme des morts à celle des vivants si
l'on veut préparer un avenir viable; l'histoire doit servir de boussole
à un bon gouvernement; la culture se révèle à
l'aune des héros qu'on vénère, etc. Dans un monde où
n'existent comme manuels d'histoire que des récits chronologiques
préparés pour le niveau élémentaire, ces réflexions
deviennent très stimulantes. C'est pourquoi on a tant recours à
lui dans les années 30 pour tenter de mieux comprendre la situation
sociale du Canada français.
Dans les «Profils» du Canada français, Lionel Groulx
occupe une place bien méritée. Travaillant dans un organisme
fédéral qui, jusqu'à quelques années auparavant,
était complètement dominé par des Canadians peu sympathiques
à la réalité francophone du pays, Patry doit surveiller
son discours. Il bénéficie toutefois d'une conjoncture où
un premier commissaire francophone, Guy Roberge, vient d'être nommé
et où l'ONF est un lieu de liberté intellectuelle et de résistance
au duplessisme. Son portrait veut éviter la controverse, mais n'en
met pas moins en relief - par une mise en scène tapageuse qui en fait
le moment le plus spectaculaire du film, quelques minutes avant la réflexion
finale - une phrase-clé des années 30 qui va bientôt
être abondamment utilisée par les nationalistes : «Notre
Etat français, nous l'aurons»!
Dans le contexte d'une affirmation nouvelle des cinéastes francophones
à l'ONF (campagne de presse contre les inégalités de
1957, constitution de l'équipe française, renouvellement esthétique
qui donne le cinéma direct), cette phrase de Groulx pourrait se transposer
en «notre cinéma français, nous l'aurons». Ce film
précède de quelques mois l'arrivée «officielle»
de la Révolution tranquille, mais il en manifeste l'esprit tel qu'il
a été vécu par les cinéastes, tant au plan des
contenus intellectuels qu'à celui de la recherche de nouvelles formes
cinématographiques. Seuls quelques autres cinéastes iront plus
loin que Patry dans les années suivantes.
Bibliographie
1. DAUDELIN, Robert, Vingt ans de cinéma au Canada français,
1967, p. 52.
2. VERONNEAU, Pierre, dans COULOMBE, Michel et Marcel JEAN, Dictionnaire
du cinéma québécois, 1988, p. 375. 3. VERONNEAU,
Pierre, La production canadienne-française à l'Office national
du film du Canada de 1939 à 1964, thèse de 3e cycle, Université
du Québec à Montréal, 1986, p. 361-364. Reproduit en
partie dans Résistance et affirmation : la production francophone
à l'ONF - 1939-1964, Dossiers de la Cinémathèque,
17, p. 101.