Canada. L'Office national du film présente Chantal : en vrac («Je suis comme une maison vide») interprété par Chantal Renaud, Robert Barbaud et Jean Le Moyne, Huguette Roy, André Pâquet, Jacques Kasmarx. Un film de 45 minutes. «Chacun joue sa petite comédie; mais c'est drôle, j'ai l'impression que la mienne est moins vraie que celle des autres.» [Générique de fin] Images : Thomas Vamos assisté de Claude Larue. Prise de son : Maurice Paradis. Régisseur : Arnie Gelbart. Préposé au budget : Claire Boyer. Ont aussi participé : Madeleine Le Tellier, Lucien Ménard, Alain Dostie, Marcel Carrière, Benoit Rivard, Caroline Cellophane et un raton-laveur. Musique composée et interprétée par Lee Gagnon avec Art Roberts, Michel Donato, Paul Lafortune, Gilles Laflamme, Tony Romandini. La chanson «20 ans le diable» composée et interprétée par Jean Lepage. Mixage : Roger Lamoureux, Ron Alexander. Montage, image et son : Jacques Kasma. Réalisation : Jacques Leduc. Producteur adoptif : Guy L. Coté. © Office national du film. Canada. MCMLXVII.
Tournage : Du 24 au 30 septembre, à Sainte-Agathe, 7 et 8 décembre
à Montréal.
Coût : 33 922 $
Titre de travail : Prudence
Copie : ONF archives, Cinémathèque municipale de Montréal
Ce qu'on en a dit :
Pierre Hébert : ... à un premier niveau le film est une parenthèse de 45 minutes dans le temps du spectateur qui, à un deuxième niveau, le fait éclater dans toutes les directions en même temps vers des durées antérieures, postérieures et simultanées, tirées de son bagage d'expériences personnelles de la durée objective du monde autour de lui. Au-delà de cet apport positif, Chantal : en vrac a une autre importance, celle de porter un autre coup à ce mythe qui veut que l'avenir du cinéma canadien soit dans un supposé professionnalisme qui ne signifie plus rien. (6, p 39)
Gilles Marsolais : On chercherait en vain, par ailleurs, des éléments de réflexion dans «Chantal : en vrac» de Jacques Leduc (50 min.), l'un des plus mauvais films jamais produits par l'O.N.F., soliloque en couleurs d'adolescent entrecoupé d'images en noir et blanc, exemple-type de la bêtise qu'il faut réprimer - qui n'en a pas moins gagné le Grand Prix du Cinéma Canadien 67, catégorie moyen métrage... pour son «modernisme» et son «caractère critique» !!! -. (8, p. 51)
Que penses-tu des premiers films de Jacques?
Alain Dostie : Chantal, à l'époque, je ne l'ai pas
revu depuis, je trouvais ça très maniéré, très
cabotin. C'est vraiment un film d'étudiant, un film carabin, un film
d'un gars qui est fou du cinéma et qui se concentre à son premier
film plus sur des questions de style plutôt que sur des questions fondamentales.
Au moment où Jacques Leduc abordait pour la première fois la
réalisation d'un film, le cinéma québécois possédait
déjà quelques traits d'identification qui lui étaient
propres et qu'on retrouvait dans toute cette production qui se rattachait
au «cinéma d'auteur». Une de ces marques caractéristiques,
qui est à la base-même du Chat dans le sac de Gilles
Groulx, d'A tout prendre de Claude Jutra et des films de Jean Pierre
Lefebvre, est ce discours (entendu comme une prise de parole personnelle
des cinéastes) que construisent ces films sur la jeunesse québécoise
de l'époque.
Les transformations qu'avait subies la société québécoise
dans le tournant des années 60 (la «révolution tranquille»)
avaient créé un climat d'incertitude pour une jeunesse en quête
de son identité. Le fameux envoi de Claude Godbout dans Le chat
dans le sac : «Je suis canadien-français donc je me cherche»
illustre bien à lui seul toute la vivacité du thème
de la jeunesse en mal d'identification dans les films de l'époque.
Ce n'est donc pas un pur hasard si Chantal : en vrac premier film
réalisé par Jacques Leduc, tombe directement dans ce thème
d'une jeunesse qui se cherche sans toutefois réussir à se découvrir,
ou plus justement, selon l'idéal des personnages des films de cette
période, à s'inventer. En fait, ce discours coïncide avec
la «période existentialiste» qu'a connu le cinéma
québécois de ce moment et avec l'avènement d'une sensibilité
particulière de la jeunesse d'ici pour les écrits de Jean-Paul
Sartre et ceux d'Albert Camus. Toutefois, Chantal : en vrac n'était
pas un film qui disait clairement cette quête d'identité de
la jeunesse et sa volonté d'identification. L'absence d'une expérience
réelle de cette quête qui donnait au Chat dans le sac sa consistance
et sa cohérence fait totalement défaut dans Chantal : en
vrac. Le propos de Leduc étant très mal défini,
son discours se révèle entièrement inconséquent
avec lui-même. (2, p. 37-38)
Robert Daudelin : Chantal : en vrac (1967) de Jacques Leduc, même s'il peut paraître fort éloigné du direct et de ses héritiers n'en reprend pas moins certaines de ses données et peut-être n'est-il pas faux d'y voir une suite, réussie cette fois, à Seul ou avec d'autres. Il s'agit à nouveau de l'histoire d'un jeune couple à la veille d'une rupture : le jeune homme est interprété par un non-professionnel (qui n'en est pas moins cabotin!) et la jeune femme par une comédienne, et cette inégalité de ton recèle plusieurs bonnes surprises. (4, p. 117)
Analyse
Résumé : Chantal et son copain Robert passent quelque temps dans les Laurentides. Ils flânent sur un quai du lac, marchent dans la forêt ou dans des champs voisins. De retour en ville, ils marchent un peu, se séparent. Divers documents d'actualité ponctuent le film.
Sujets et thèmes : Jeunesse, cinéma, manifestations, ouverture du métro, solidarité ouvrière, radio, Laurentides, mort, vitrines, consommation, gadgets, éducation, cours classique, Nouvelle vague.
Traitement : Le spectateur peut penser qu'il s'agit d'un documentaire
sur Chantal Renaud, jeune chanteuse et comédienne populaire. Mais
il s'agit plutôt d'une fiction tournée à la manière
du direct avec tout ce que cela comporte d'improvisation dans les gestes
et les dialogues. C'est, en quelque sorte, presque la même idée
de base et le même scénario, avec des variantes dans le traitement,
que pour Le chat dans le sac, insistance étant mise cette fois
sur la fille plutôt que sur le garçon. Ceci dit, comme on verra
plus loin, les personnages sont fort différents. Groulx avait incorporé
l'actualité surtout avec des coupures de journaux, des nouvelles à
la radio et à la télévision; Leduc inclut plutôt
des actualités filmées, mais en parallèle complet, sans
aucun rattachement avec les propos des personnages.
Le style de photographie «distanciée» de Leduc (caméra
fixe, plans larges, personnages en pieds, plans-séquences et rares
gros plans) y est déjà tout défini. Pour marquer son
originalité par rapport au documentaire oneffien traditionnel, Leduc
insère un pastiche de travelogue. Le montage semble n'obéir
à aucune ligne de cohérence, ni par le récit (au premier
abord, on peut penser à une journée, mais les vêtements
changent si souvent qu'aucune chronologie n'est possible) ni par le sujet
des propos (fort minces). L'insertion des extraits filmés de manifestations
ne répond qu'au critère de l'actualité. Certains, Noguez
surtout (10, p. 95, 110), ont noté des ressemblances avec le style
de la Nouvelle vague.
Contenu : Qu'ils le rejettent ou l'acclament, les critiques soulignent
avant tout sa facture en réaction tant contre la fiction traditionnelle
à base de dramatique que contre un cinéma direct qui semble
à Leduc en voie de sclérose. C'est pour lui un premier film
et son producteur a accepté qu'il se laisse aller à toutes
les audaces.
Comme pour Le chat dans le sac, le projet est de témoigner
de la jeunesse en ce moment précis de l'année 1966. Leduc aurait
même interviewé deux cents jeunes filles avant de fixer son
scénario et de choisir sa comédienne. Le résultat étonne.
Les deux personnages se révèlent plutôt passifs et au
lieu de se chercher, comme celui de Groulx, ils se satisfont de ne «rien
savoir». Tout au plus Chantal avoue-t-elle ne pas savoir qui elle est,
malgré ses sept ans de cours classique, se sentir fausse, jouer une
petite comédie «mais c'est con, j'ai l'impression que la mienne
est moins vraie que toutes celles des autres». Chantal Renaud, interprète
de ce personnage (notons l'identité des prénoms qui a généralement
pour but, à l'époque, d'augmenter le facteur documentaire dans
la fiction), chante dans les émissions pour prépubères
comme Jeunesse oblige et commence une carrière (restée
éphémère) de comédienne. Ce casting, qui ne pouvait
éviter la confusion entre le personnage et l'interprète, étonne
d'autant plus que rien dans le film ne cherche à la dissiper; attirés
par le succès télévisuel de la jeune artiste (a-t-elle
été choisie à cause de ce fait?), les spectateurs croiront
la retrouver sur l'écran. Plus d'un rumina longtemps sa déception!
Renaud elle-même déclara en interview que ce n'était
pas elle sur l'écran, qu'elle n'était pas aussi stupide, qu'elle
avait joué un rôle loin d'elle-même (à preuve,
elle s'intéressait beaucoup à ce qui se passait au Viêt-nam)!
Mais que ce film parle moins de Chantal Renaud que du regard désabusé
de Leduc sur les jeunes n'a pas tellement d'importance. Ce qui en a, c'est
que la jeunesse semble passablement décrochée de ce qui se
mijote dans la société québécoise. Comme Groulx
qui amène son Claude en campagne pour qu'il se trouve, Leduc transporte
Chantal et Robert dans la nature presque vierge, puis dans une petite ferme
du passé pour qu'ils s'expriment : difficile de ne pas voir là
un portrait tout à fait passéiste de cette génération.
Leduc, par ailleurs, tient à faire comprendre très clairement
que si ses personnages sont rétrogrades, lui ne l'est pas, en insérant
des actualités filmées : la cérémonie d'ouverture
du métro tout neuf de Montréal, une manifestation de «solidarité
ouvrière» à Saint-Jérôme, des grévistes
qui incendient au cocktail molotov un camion qui franchit les piquets, etc.
Et pour saluer les copains, il les montre dans une marche de revendication
pour une loi sur le cinéma, mettant bien en vue les pancartes qui
affirment qu'«un pays sans cinéma est un peuple sans histoires...
une nation aveugle». Il se plait à montrer un mini-cours de
Jean Le Moyne exprimant son admiration pour Rabelais qui «met à
nu les mensonges du système». L'élément le plus
progressiste de ce film se trouve sans doute dans cette expression du désir
de Leduc de voir le cinéma s'engager dans les luttes sociales.
Sous un autre aspect, Louise Carrière juge sévèrement
ce film en l'insérant dans ces portraits de femmes des années
60 qui «loin de nous présenter des portraits réels ou
des approches vivantes, (...) ressemblent plutôt à des pastiches
et s'apparentent aux mots d'esprit : plusieurs femmes vont réciter
leurs boniments mais nous n'apprendrons rien sur elle». (3, p. 56)
Peut-être Leduc voulait-il, en provoquant une réaction de rejet
pour sa Chantal, inviter les jeunes femmes à s'affirmer davantage...
Bibliographie
1. ________ «Chantal : en vrac et à mourir d'ennui»,
La Presse, 14 août 1967.
2. BASTIEN, Jean-Pierre et Véronneau, Pierre, Jacques Leduc,
Cinéastes du Québec, 12, 1974, p. 36-41.
3. CARRIERE, Louise et autres, Femmes et cinéma québécois,
1983, p. 56.
4. DAUDELIN, Robert, dans VÉRONNEAU, Pierre, dir. et autres, Les
cinémas canadiens, 1978, p. 117.
5. DUHAIME, Colette, «Chantal Renaud fait le point», La Patrie,
17 septembre 1967.
6. HEBERT, Pierre, Objectif, 39, août-septembre 1967, p. 39-40.
7. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois,
1978, p. 169.
8. MARSOLAIS, Gilles, Le cinéma canadien, 1968, p. 51.
9. MORISSETTE, Brigitte, «Chantal : en vrac, ah! que l'automne
est joli», La Patrie, 20 août 1967.
10. NOGUEZ, Dominique, Essais sur le cinéma québécois,
1973, p. 108-111.
11. PAQUET, André, Le Soleil, 19 août 1967.
12. RUDEL-TESSIER, Photo-Journal, 16-23 août 1967.