Canada. L'Office national du film présente Ceux qui parlent français. De Montréal à Manicouagan. Un film d'Arthur Lamothe. [Générique de fin] Réalisation : Arthur Lamothe. Images : Jean-Claude Labrecque, Guy Borremans. Enregistrement du son : Claude Pelletier. Montage : Victor Jobin. Trame sonore : Maurice Blackburn, Bernard Bordeleau. Mixage : Ron Alexander, Roger Lamoureux. Production : Fernand Dansereau. L'Office national du film. Canada. MCMLXIII.
Note : N'apparaît pas au générique : Narrateurs : Henri Norbert, Maurice D'Allaire
Tournage : Novembre et décembre 1962
Coût : 28 660 $
Titre de travail : Manicouagan
Copie : ONF archives, Cinémathèque municipale de Montréal
Ce qu'on en a dit :
Robert Daudelin : De Montréal à Manicouagan (...) est une oeuvre mineure : «un dédale d'images», dira un critique [Jean Pierre Lefebvre dans Objectif, no 28]. Certains moments, certaines «images» échappent parfois au chaos pour nous rappeler les préoccupations de Lamothe, son souci du social, mais le film n'existe pas vraiment. Ce qui aurait pu être une nouvelle méditation, une version moderne des Bûcherons, n'existe que virtuellement. (1, p. 53-54)
Yvan Patry : De Montréal à Manicouagan (...) reprend
le même thème (du déracinement), mais cette fois-ci dans
une approche plus sociale et souvent esthétisante (exemples : reflets
du soleil sur l'eau, voyage «poétique» de la goélette).
En effectuant ce long périple, Lamothe tente surtout d'établir
une continuité à même le Québec après le
constat de son premier film. Au-delà du temps (le cinéaste
d'origine française y glisse quelques notes historiques) et de l'espace
(il parcourt plus de 3000 milles) [Au fait, Patry ou Lamothe exagère
ici : il n'y a pas tout à fait mille milles, ou environ 1500 kilomètres,
entre Montréal et le barrage en question... ], il cherche à
retrouver les racines profondes du peuple québécois, à
montrer son unique identité. Ce n'est qu'après cette démarche,
nous dit Lamothe, qu'on pourra donner forme à notre lutte.
Le film ébauche surtout La Neige a fondu sur la Manicouagan
. (...) C'est pourquoi De Montréal à Manicouagan se
présente avant tout comme une oeuvre de transition : Lamothe y tente
une nouvelle méthode du cinéma direct, assez près du
documentaire de télévision (il interview entre autres le fils
d'un constructeur de goélettes, presque subitement sorti du Jean-Richard
de P. Perrault [sic]. Sa facture plus sinueuse avec mélange de points
de vue essentiellement descriptifs et une bande sonore personnalisée,
en fait une oeuvre moins unifiée «poétiquement»
que Bûcherons de la Manouane. (4, p. 118)
Analyse
Résumé : A la fin de l'automne, un «reporter» embarque sur le dernier bateau à aller porter le ciment servant à fabriquer les millions de tonnes de béton du barrage no 5 sur la rivière Manicouagan. La descente du fleuve fournit l'occasion de rappeler diverses considérations historiques et sociologiques. Au barrage, il interview des ingénieurs au sujet des travaux et enquête sur les conditions de vie des travailleurs.
Sujets et thèmes : Manic 5 (aujourd'hui Barrage Daniel-Johnson), travail, ingénieurs, machines, fleuve Saint-Laurent, Montréal, Trois-Rivières, Donnaconna, Québec, île d'Orléans, île aux Coudres, goélettes (voitures d'eau), forêt, campement, béton, construction, langue française, nationalisme, Indiens, nomadisme.
Traitement : Comme le mentionne Patry, ce documentaire se rapproche du reportage télévisuel. L'actualité du sujet, les images du travail et des machines, les interviews en plans rapprochés, d'audacieux travellings le long des rues, le rythme rapide de succession des scènes - presque toutes très courtes - donnent des images souvent spectaculaires et accrochent fortement le spectateur. Il en diffère toutefois par l'emploi du je dans le commentaire - un je que l'objectivité n'obsède pas -, l'ampleur donnée à l'«enquête», le souci d'aborder un grand nombre de questions différentes dont les liens avec le barrage ne sont pas tous évidents, son souci d'aller voir au-delà des apparences. Le commentaire, très travaillé et parfois ampoulé, ajoute un grand nombre d'informations de tous ordres impossibles à communiquer par l'image (rappels historiques, renseignements scientifiques ou sociologiques). Le montage suit la chronologie du voyage, mais l'insertion de la séquence avec les marins de la goélette St-Yves - filmée par après - amène une digression de peu de signification.
Contenu : On peut accuser ce documentaire de confusion et de construction
malhabile, mais personne ne lui reprochera de manquer d'ambition! En effet,
partant de Montréal pour se rendre au barrage sur la Manicouagan,
le fictif reporter en profite pour souligner des aspects sociologiques de
cette ville. Contre toute logique, il se rend en bateau jusqu'à Baie-Comeau,
mais c'est pour saluer l'île Sainte-Hélène (où
Lévis a brûlé les derniers drapeaux français de
la colonie), Varennes, Contrecoeur, Trois-Rivières, Donnaconna et
son immense moulin à papier (salut les bûcherons...!), Québec
et sa falaise (où Montcalm croyait que les Anglais ne pourraient jamais
grimper), l'île d'Orléans aux hivers longs et aux fermes petites,
la région de l'île aux Coudres où l'eau devient salée
- et pourquoi pas saluer les gens de Neufve-France ? On se croirait presque
dans un film de Perrault, mais d'un Perrault historique et non mythique.
De Baie-Comeau, c'est en avion qu'il va survoler le site du barrage. Belle
occasion de mentionner qu'il se situe sur le territoire des Indiens Bersimis.
Il observe bien sûr les travaux, mais préfère aller regarder
comment cela se passe à la cafétéria, quelle éducation
on donne aux enfants. Aux ingénieurs interviewés, il parle
davantage de l'isolement des travailleurs et de l'influence de la nature
sur les travaux que des aspects techniques de la construction; il prend plaisir
à leur faire dire qu'au moins 90 % parlent français et que
de chantiers en chantiers ils deviennent de plus en plus compétents.
Il justifie ainsi très bien sa participation à la série
«Ceux qui parlent français».
Les notes portant sur la fierté de réaliser des «travaux
exemplaires», pour reprendre une expression de Bûcherons de
la Manouane qui convient mieux ici, combinées à celles
qui insistent sur la langue conservée malgré les aléas
de l'histoire prennent une saveur nationaliste tout à fait prégnante
dans le contexte de la Révolution tranquille. De plus, ce nationalisme-là
se projette dans la modernité avec son insistance sur les nouvelles
compétences acquises, sur l'excellence des techniques, sur la «conquête
du sol» que signifient ces harnachements de rivières et sur
les nouvelles possibilités de prospérité économique.
Le nom de Manicouagan est d'ailleurs en train de s'élever au rang
de symbole collectif du nouveau Québec. Dans La neige a fondu sur
la Manicouagan, on apprendra que ce mot indien signifie «gobelet
pour boire, fait d'écorce de bouleau».
On ne retrouve pas dans De Montréal à Manicouagan
la chaleur humaine que Lamothe avait manifestée l'année précédente
pour les bûcherons, ni la même rigueur et richessse esthétique,
mais ce film est un des meilleurs révélateurs du climat de
la Révolution tranquille par son regard sur la construction d'un nouveau
Québec et son incitation à une affirmation nationale élargie
à tous les secteurs de la vie.
Bibliographie
1. DAUDELIN, Robert, Vingt ans de cinéma au Canada français,
1967, p. 53.
2. GAY, Richard, «Sans micro ni caméra», Maintenant,
91, décembre 1969, p. 316-319.
3. LEFEBVRE, Jean Pierre, «Petit éloge des grandeurs et des
misères de la colonie française de l'Office national du film»,
Objectif, no 28, août-septembre 1964, p. 12.
4. PATRY, Yvan, Le cinéma québécois : tendances
et prolongements, 1968, p. 116-120.
5. PATRY, Yvan, Arthur Lamothe, Cinéastes du Québec,
6, 1971, p. 3.