Délivrez-nous du mal

35 mm, n. & b., 81 minutes 20 secondes, 1965 (sorti en 1969)

(générique incomplet, tiré de l'Index de D. John Turner et du Répertoire de Lise Walser, non vérifié sur la pellicule)

Cooperatio présente Délivrez-nous du mal. Un film de Jean-Claude Lord. Scénario et dialogues: Jean-Claude Lord, d'après le roman de Claude Jasmin. Avec : Yvon Deschamps, Guy Godin, Catherine Bégin, Olivette Thibault, Sophie Sénécal, Bertrand Gagnon, Jacques Bilodeau, Yvon Leroux. Producteurs : Pierre Patry, Jean Roy. Images : Claude Charron. Son et montage sonore : Serge Beauchemin. Montage : Jean-Claude Lord. Musique : François Dompierre. Mixage : Michel Belaïeff. Script-girl : Solange Desmeules. Assistant à la réalisation : Yves Langlois. Assistant à la caméra : Martial Filion. Post-synchronisation : Synchro-Québec.

Tournage : Du 9 mars au 10 avril 1965, à Montréal, Sainte-Agathe, Sainte-Adèle
Coût : 96 000 $
Titre de travail : Délivrez-nous du mal
Copie : Cinémathèque québécoise

Ce qu'on en a dit :

(On trouvera beaucoup de jugements sur le jeu des comédiens ou sur le travail de Lord dans les références de la fin, mais seul Thomas Waugh a fait une étude sérieuse et «incontournable» de ce film, et elle doit être lue en entier.)

Analyse

Résumé : André et son ami Georges, tous deux âgés d'environ trente ans, vivent une relation tourmentée. Le premier est sans métier. Le second a une vague occupation de journaliste-pigiste et de traducteur. On les voit d'abord en belle harmonie lors de vacances d'été, aux courses d'autos-sport à Mont-Tremblant, puis en canot à moteur, puis se baignant. Mais lorsqu'André vient proposer à Georges de partir ensemble pour des vacances d'hiver, celui-ci l'humilie devant sa soeur Lucille (son ancienne amie, maintenant mariée) et d'autres personnes dans un bureau. Finalement, ils partent quand même dans les Laurentides au riche Chanteclerc Hotel de Sainte-Adèle. Là, Georges s'intéresse davantage aux filles qu'à son ami. André essaie de se suicider, mais ne complète pas son geste parce qu'une dame d'âge mûr, avec laquelle Georges vient de passer du temps au lit, vient le prévenir qu'il a quitté l'hôtel. André part à la recherche de Georges, le trouve à La Butte de Sainte-Agathe en train de réciter des poèmes. Réconciliation provisoire. Après quelque temps, il le revoit au cinéma L'Elysée en compagnie d'une jolie fille riche avec laquelle il veut se marier. Georges revoit aussi Lucille, toujours amoureuse de lui, et l'humilie en la rejetant d'abord puis en la prenant. C'en est trop pour André qui engage des tueurs à gages pour assassiner Georges lors d'un rendez-vous au belvédère du Mont-Royal. Mais ce dernier préfère se lancer lui-même dans le vide et se tue. André annonce à Lucille qu'il a tué Georges et sur une image de ruisseau au printemps en campagne s'écrit sur l'écran «ainsi soit-il».

Sujets et thèmes : Homosexualité, amitié, adultère, richesse, anglaise, Laurentides, hiver, courses d'auto à Mont-Tremblant, meurtre, tueurs à gages, alcool-refuge, amour, religion, prière, belvédère du Mont-Royal.

Traitement : Dans l'ensemble, Délivrez-nous du mal reproduit l'histoire dramatique du roman du même titre de Claude Jasmin. Les adaptations (vacances d'hiver plutôt que d'été, dans les Laurentides plutôt que sur les côtes américaines, etc.) restent mineures et n'altèrent pas les significations profondes. Jean-Claude Lord, qui n'a que 22 ans lorsqu'il scénarise et tourne cette histoire d'homosexuels de trente ans, paraît manifestement mal à l'aise dans ce drame intimiste où tout se raconte en quelques paroles et regards des protagonistes. La direction de comédiens semble presque inexistante, ce que les Deschamps, Godin et Bégin ne peuvent compenser par un métier qu'ils ne possèdent pas, d'autant plus que les deux hommes ne semblent pas croire beaucoup à leur personnage. Deschamps surtout ne réussit pas, même en gros plans, à faire vivre son visage et à y mettre une émotion qui ait l'air vraisemblable; Bégin, quant à elle, en rajoute trop, se croyant sans doute au théâtre et non à quelques centimètres d'une caméra.
Malgré ce scénario qui ne lui convient pas, Lord y révèle en quelques séquences un bon talent de metteur en scène, particulièrement au tout début, où quelques plans rapides définissent bien les personnages, ou lorsqu'André rencontre les tueurs à gages, ou dans la scène du «suicide» final. En général, les scènes sont courtes et très découpées. Il abuse toutefois de la narration en voix off, laisant penser qu'il ne savait sans doute pas comment tourner certaines scènes. Il va même jusqu'à écrire en sous-titres la justification d'une ellipse («mais André insiste tant que quelques jours plus tard, ils partent en vacances...»). Une musique très cinématographique, mais d'assez belle tenue, souligne le caractère dramatique de certains moments, parfois trop.

Contenu : Thomas Waugh a très bien analysé le discours sur l'homosexualité que renferme ce film qui semble ne traiter que de l'amitié entre deux vieux camarades, dont l'un semble d'ailleurs plus attiré par les femmes (le mot homosexuel n'est jamais prononcé, les deux hommes ne se touchent jamais). Pour l'auteur du film comme pour le romancier Jasmin, il s'agit avant tout d'une perversion, d'un «mal», vécu comme tel par le personnage principal. C'est d'ailleurs sur ce «mal» que porte la demande du Notre Père qui titre le film, qui devient ainsi une prière à Dieu de nous «délivrer de l'homosexualité». Sa finale (que Waugh n'a pas relevée) est terrible dans son ambiguïté : après qu'André eut annoncé à sa soeur Lucille qu'il a tué Georges, apparaît sur l'écran «ainsi soit-il», formule terminant la prière, sur une image d'un ruisseau de printemps en campagne, comme si le réalisateur voulait signifier qu'une nouvelle saison débutera quand on sera «délivré» des homosexuels.
Les deux dernières formules du Notre Père - «délivrez-nous du mal» et «ainsi soit-il» - font partie, est-il besoin de rappeler de cette prière qui est la plus importante du christianisme et qu'on retrouve à l'époque dans tous les rites? Comme elles se retrouvent dans le titre et la finale du film, il est tentant de considérer la totalité de la prière et de regarder l'ensemble du film dans cette optique, surtout quand Georges, qui montre toutes les apparences d'un athée anticlérical bon teint, nous apprend qu'André est un bon catholique qui va à la messe tous les dimanches. On peut alors imaginer entendre André réciter «Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme aux cieux; donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien, pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, ne nous laissez-pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il». Cela devient la «volonté de Dieu» que soient écartées les «offenses» et la «tentation». Cela explique aussi l'attitude passive d'André - c'est son point de vue que le film reproduit surtout - et sa soumission à Georges, sa culpabilité d'être simplement lui-même, son acceptation des vexations vues sans doute comme la «pénitence» de sa faute originelle, sa mauvaise conscience de fils de riche et sa prodigalité à partager le «pain quotidien».
Le plus étonnant reste toutefois le fait qu'un cinéaste de 22 ans, qui n'est pas homosexuel et ne semble avoir aucune sympathie pour ce genre de personnes, choisisse de filmer ce drame psychologique. Voit-il dans l'homosexualité le symbole d'un autre «mal» dont il appellerait la délivrance? Serait-elle un lieu privilégié de manifestation d'intolérance? Son personnage principal, fils de riche et plus ou moins «pervers», refléterait-il une partie de la collectivité? Rien dans le film indique qu'il faille considérer un autre degré de signification. Eût-il développé davantage le personnage de Georges - qui sur bien des points ressemble au Claude de A tout prendre - que le film aurait pris une tout autre tournure.
L'audace de Délivrez-nous du mal se résume à mettre en scène une histoire d'homosexuels, avouant ainsi que le phénomène existe bel et bien au Québec. Il en reproduit les principaux clichés et préjugés, n'apportant rien pour les combattre. Sa technique annonce un réalisateur qui se démarquera de la génération précédente par l'utilisation d'un traitement plus hollywoodien, mais son orientation thématique appartient à un univers anachronique aux années 60.

Bibliographie

1. CHABOT, Jean, Le Devoir, 7 juillet 1969.
2. COULOMBE, Michel et Marcel JEAN, Dictionnaire du cinéma québécois, p. 311.
3. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois, p. 177.
4. MAGGI, Gilbert, «Cinéma, érotisme et voyeurisme», Séquences, 61, avril 1970, p. 32.
5. OFFICE DES COMMUNICATIONS SOCIALES, Recueil des films de 1969, p. 40.
6. P. R., «Un mélodrame québécois», Le Soleil, 26 juillet 1969.
7. TURNER, D. John, Index des films canadiens de long métrage, 1913-1985, 1986, p. 57.
8. WALSER, Lise, Répertoire des longs métrages produits au Québec, 1960-1970, p. 29.
9. WAUGH, Thomas, «Nègres blancs, tapettes et "butch"», Copie zéro, 11, 1981, p. 12-29.

Retour à Films