Canada. L'Office national du film présente «Un peintre doit être non seulement un interprète, il faut qu'il soit un dieu». Tchang Ta-Tsien. Les dieux. Un film de Jacques Godbout et Georges Dufaux. [Générique de fin] Scénario et montage : Jacques Godbout. Images : Georges Dufaux. Son : Marcel Carrière, Jos Champagne. Musique : René Thomas à la guitare, Freddie MacHugh à la contrebasse et Pierre Beluse à la batterie. Supervision : Maurice Blackburn. Effets sonores : Pierre Lemelin. Mixage : Ron Alexander. Production : Fernand Dansereau, Victor Jobin. Ce film a été réalisé avec la collaboration de l'Ecole des beaux-Arts de Montréal, du Museum of Modern Art (New York) et du Solomon R. Guggenheim Museum. Nous tenons aussi à remercier Jacques de Tonnancour et la galerie Denyse Delrue. Les dieux. Production de l'Office national du film. Canada. MCMLXI.
Note : N'apparaît pas au générique : Narrateur: Paul Hébert
Tournage : Du 14 avril au 9 mai 1961, à Montréal et New-York
Coût : 18 737
Titre de travail : Artiste et société
Copie : ONF archives, Cinémathèque municipale de Montréal
Ce qu'on en a dit :
Roland Brunet : Il semble que l'auteur des Dieux, Jacques Godbout,
ait pris un malin plaisir à rendre son propos confus. (...)
Les dieux est d'ailleurs, à certains égards, une
oeuvre estimable. La musique du trio René Thomas, sans toujours parvenir
à être en situation, se laisse écouter avec plaisir.
L'image, quand elle échappe à la banalité (paysages
new-yorkais mille fois vus), peut être belle (vernissage). Malheureusement,
il aurait fallu davantage pour sauver ce film de l'ennui. Mais ce qui s'impose
pourtant ici, c'est peut-être moins le procès de l'oeuvre d'un
jeune réalisateur dont l'unique tort a été sans doute
de s'approprier trop tôt le style «maison» de l'ONF, que
celui d'une grande partie de la production de cet organisme gouvernemental.
Tout se passe en effet à l'ONF comme si le metteur en scène
était à la remorque du commentateur. Il n'en est probablement
rien dans la réalité, mais le résultat est le même.
Si on pense suppléer au manque d'imagination visuelle, de conviction
et de chaleur humaine, par du bavardage, on se trompe. Le cinéma commence
à exister avec l'image : le mot n'y est pour rien. (2, p. 39-40)
Jean Pierre Lefebvre : Quant aux Dieux, ils valent pour leur exemplaire superficialité et rendent bien l'idée que beaucoup d'artistes d'ici se font d'eux-mêmes. (4, p. 9)
Analyse
Résumé : A l'aide d'image d'enfants d'abord, puis d'adolescents et enfin d'élèves de l'Ecole des beaux arts, est racontée la vie du peintre-type au Québec. Le vernissage d'une exposition de Jacques de Tonnancour donne un exemple de la consécration d'une carrière de peintre.
Sujets et thèmes : Artiste, dieu, déchristianisation, Montréal, New-York, atelier, studio, exposition, vernissage, Jacques de Tonnancour, galerie, musée, racisme, création, exil, cinéma, arts visuels.
Traitement : A l'aide d'images documentaires, un récit chronologique, dit par un narrateur, est structuré pour raconter l'itinéraire de l'artiste-type qui naît dans un quartier ouvrier, va ensuite à l'école, puis aux Beaux-Arts, quitte sa famille, etc., pour en arriver enfin à la consécration d'un important vernissage. Des têtes différentes, hommes et femmes non identifiés, représentent chacune de ces étapes; seuls les membres du milieu peuvent sans doute reconnaître les plus connus de ces visages. Le langage cinématographique pour les décrire est des plus conventionnel et ne se fait jamais remarquer. Le voyage à New-York fournit l'occasion d'une entrevue et le vernissage est enregistré par une caméra et un micro baladeurs dans le style des Raquetteurs. Une musique de jazz discrète accompagne quelques moments.
Contenu : Jacques Godbout raconte (1, p. 6) que c'est parce qu'il en
avait assez de faire des traductions de films anglais et parce qu'il avait
aimé le titre d'un projet formulé par Gilles Marcotte, «l'artiste
et la société», qu'il a fait ce sujet pour son premier
film.
Le narrateur commence par affirmer qu'il ne nous reste plus de dieux hormis
ceux que les musées, nouveaux temples, accrochent aux cimaises. D'où
viennent ces nouveaux dieux? De milieux où, selon la logique et la
grande tradition, ils ne devraient pas sortir : des quartiers ouvriers, des
maisons de bouchers, de quincaillers, de petits commerçants. Enfants,
ils font des dessins sur les murs voisins. A 16 ans, les plus doués
partent pour les Beaux-Arts, expliquant à leurs parents qu'ils veulent
devenir professeurs de dessin. Là, ils apprennent le langage des formes,
découvrent l'art, la littérature, les musées et, dans
cette école non confessionnelle, se libèrent des tabous et
accèdent à des libertés nouvelles; ils se coupent du
même coup de leur famille, des copains du quartier qu'ils ne revoient,
au mieux, que dans les restaurants «branchés». C'est ensuite
le voyage en Europe ou à New-York, pour «recharger ses batteries»
et se donner des éléments de comparaison, car le pays de l'art
ne connaît pas de frontière et requiert l'ouverture à
toutes les cultures. Il n'approfondit toutefois pas ce thème de l'exil,
et c'est dommage, car avec les Pellan, Borduas, Riopelle, etc., il y aurait
beaucoup à dégager. C'est ainsi que, de retour au pays, ces
créateurs deviennent des dieux qu'on célèbre dans les
temples des galeries lors de rituels qui s'appellent vernissages et dont
les toiles ornent les riches maisons bourgeoises.
Le récit ainsi décrit, la thèse de Godbout semble
claire : on ne peut devenir un vrai artiste qu'en se coupant de sa société
d'origine pour entrer dans un petit cénacle d'élus. Veut-il
ironiser sur ce qu'il constate dans le milieu québécois? Le
ton du film ne s'oriente pas dans cette voie, malgré une réflexion
aigre-douce sur «l'uniforme» que constituent la barbe, les cheveux
longs et les bas noirs. Recommande-t-il aux jeunes qui veulent devenir artistes
de se couper de leur milieu d'origine, ce qui signifie se libérer
de contraintes sociales aliénantes, mais en même temps d'un
rapport existentiel à une dynamique sociale? Rien n'est clair dans
ce commentaire qui entend en rester à la description de l'artiste-type,
du modèle général, sans mentionner d'individu en particulier.
Comme il s'agit d'un premier film, faut-il y voir un manifeste sur ce que
Godbout souhaite comme situation pour le cinéaste québécois?
L'avenir montrera heureusement que non, même si on peut constater que
bien des cinéastes de ce temps aiment jouer aux petits dieux. Malgré
ses ambiguïtés, ce film vient affirmer à tous les jeunes
de la classe moyenne et même des milieux pauvres que le milieu des
arts n'est ni raciste ni sexiste et que la «divinité»
est accessible à tous. Il situe aussi l'esthétique hors de
toute moralisation et en fait un instrument de libération des tabous.
En ce sens, même si la vision de base relève d'une conception
élitiste et passéiste de l'art, son incitation à la
démocratisation de l'enseignement des arts et à l'ouverture
aux grands lieux de création comme New-York, en fait un reflet assez
fidèle des idées-maîtresses des années 60.
Bibliographie:
1. BONNEVILLE, Léo, entretien, Séquences, 78, octobre
1974, p. 4-12.
2. BRUNET, Roland, Objectif, 9-10, octobre 1961, p. 39-40.
3. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois,
1978, p. 121.
4. LEFEBVRE, Jean Pierre, «Petit éloge des grandeurs et des
misères de la colonie française de l'Office national du film»,
Objectif, 28, août-septembre 1964, p. 9.