Canada. L'Office national du film présente Dimanche d'Amérique. [Générique de fin] Réalisation : Gilles Carle. Recherches et commentaires : Arthur Lamothe. Images : Guy Borremans avec la collaboration de : Georges Dufaux, c.s.c., Louis Portugais, François Séguillon, Jean Roy, c.s.c., Bernard Gosselin. Montage : Werner Nold. Montage sonore : Pierre Bordeleau. Prise de son : Claude Pelletier, Jos Champagne. Mixage : Ron Alexander. Les chansons Kalena et Pecato Rock ont été écrites par Antonio Caticchio; arrangements : Domenico Furlano. Directeur de production : Jacques Bobet. Production : Office national du film. Canada. © MCMLXI.
Tournage : Du 30 juillet au 27 août 1961
Coût : 19 985 $
Titre de travail : Les Italiens
Copie : ONF archives
Ce qu'on en a dit :
Robert Daudelin : Le premier film de Gilles Carle, Dimanche d'Amérique (1961), est un reportage de 30 minutes sur la population italienne de Montréal. C'est un premier film : intéressant, un peu diffus, qui sacrifie parfois au pittoresque et qui souffre d'un travail de caméra souvent approximatif; mais il y a déjà là un regard sur les choses et sur les gens, une nécessité de jauger le réel qui deviendra en quelque sorte la qualité de base de tous les films de Carle. (2, p. 36)
Pierre Pageau : Déjà s'affirme une recherche du familier, d'un certain quotidien urbain et bien nord-américain; le «candid-eye» y est tout aussi authentique que celui des Raquetteurs (Gilles Groulx, 1958). (4, p. 93)
Michel Houle : Dimanche d'Amérique est plus intéressant
en ce qu'il témoigne à la fois de l'intérêt et
des limites d'une approche «candid» a-critique. Intérêt
en rapport au style documentaire contre lequel luttent les cinéastes
de l'équipe française. Comparons par exemple, les séquences
consacrées à des cérémonies religieuses dans
La communauté juive (1956) et Dimanche d'Amérique.
Dans le premier cas, tout est étudié, cadré, empreint
de décorum, d'une gravité que redonde un commentaire explicatif
(du déroulement de la cérémonie) et respectueux. Dans
le second, la caméra portée suit une procession qui serpente
les rues du quartier italien et s'attarde aussi bien sur les bannières,
les badauds rassemblés, les inscriptions aux devantures des boutiques,
les mines préoccupées, sceptiques ou pieuses des participants.
Aussi, et bien qu'il ne donne jamais la parole aux Italiens dans son film,
Carle centre ses caméras sur le «monde ordinaire» et,
généralement, sur des groupes en activité; alors que
dans La communauté juive, la parole est donnée aux élites
traditionnelles via des interviews en studio [note de Y.L. : l'auteur
confond ici certains souvenirs, car les interviews se déroulent sur
le terrain] réalisées avec impassivité par Gérard
Pelletier (l'ambassadeur fait ses classes?). L'approche «candid»
telle qu'appliquée par Carle permet d'une part d'aborder une communauté
autrement que par le mode des «représentants officiels»,
d'autre part de mieux nous faire sentir la vie de celle-ci, d'«élargir
le portrait».
Le document reste toutefois empreint de cette «gentillesse fédérale»
(la gravité en moins) que Gilles Carle dénoncera dans Parti
pris et escamote toute critique véritable. La situation de «cheap
labor» qu'on impose aux Italiens, le racisme larvé ou grossier
dont ils sont victimes (sûrement, avec le familialisme et la religiosité,
les caractéristiques les plus marquantes, les plus déterminantes
de la vie de la colonie italienne de Montréal) sont à peine
évoqués. Tout comme la «Mafia», ils n'existent
pas. D'ailleurs la majorité des films produits à ce jour par
l'ONF sur les groupes ethniques opèrent les mêmes choix : on
met l'accent sur les traditions culturelles (folkloriques, artisanales, religieuses)
et on ne manque pas d'insister sur les possibilités d'épanouissement
dont elles jouissent en ce pays; on met en veilleuse ce qui est caractéristique
de leur existence concrète, ici, aujourd'hui. C'est, nous dira-t-on,
le rôle d'un office de propagande gouvernemental tel que l'ONF. C'est
vrai, mais les cinéastes n'ont-ils d'autres choix que de s'y conformer?
(3, p. 31)
Analyse
Résumé : Invitation chaleureuse à rencontrer les Italiens de Montréal, Dimanche d'Amérique amène le spectateur à participer aux principales activités d'un dimanche d'été : fête religieuse dans les rues du quartier d'abord, puis visite dans une maison et au café et finalement assistance à une partie de soccer mettant aux prises l'équipe de Montréal et celle de Toronto. En fin de journée, des amoureux et des familles flânent dans un parc, des musiciens amateurs chantent leur vie dans un chantier de construction.
Sujets et thèmes : Italiens de Montréal, quartier, minorités, immigration, étranger, religion, chômage, vin, statues, soccer, Stade de Lorimier, folklore, jardinage, zouaves, langue, travail, construction, racisme, restaurants, ethnocentrisme.
Traitement : Ce documentaire emprunte la technique du direct pour toutes ses images : une caméra «candide» et mobile se promène au milieu des gens, observe tout ce qui lui tombe sur la lentille, participe aux diverses activités, s'intéresse aux personnes avant tout. On retrouve beaucoup de plans d'ensemble, mais il y a nette prédominance des gros plans de visages (comme dans La lutte) ou de détails comme les premières pages de revues italiennes, les bibelots dans la maison, l'argent accroché à la statue de la Vierge, etc. Il n'utilise toutefois pas l'interview, se contentant de recueillir les sons ambiants, dont les cantiques de la procession, divers bruits de foule, des bribes de conversations ou les chansons sortant d'un juke-box, le tout en italien. Il ne donne pas la parole aux sujets, mais parle à leur sujet. Un commentaire off s'ajoute pour ajouter des informations historiques et sociologiques que l'image seule ne saurait fournir (grosseur de la communauté, origines paysannes, présence des zouaves à leur procession, etc). La narration rassemble les observations selon la structure imaginaire d'un dimanche d'été (le titre est au singulier) où on célèbre la fête nationale des Italiens : procession religieuse l'avant-midi, passage au café et à la maison, jeux et assistance à une partie de soccer dans l'après-midi, flânerie du soir.
Contenu : Il se dégage beaucoup de sympathie et d'humour de cette
rencontre avec les Italiens de Montréal : la caméra observe
bien des détails révélateurs de leur univers sociologique
(hommes ensemble, femmes ensemble lors de la procession, fixation sur les
gros plans de belles filles, enseignes des commerces, etc.) et de leur imaginaire
(procession religieuse, cantiques, vêtements, cafés, bibelots,
«le vin domestique qui les protège de l'assimilation par le
pepsi», etc.). Le commentaire fournit quelques informations historiques
essentielles (par exemple : leur nombre - ils sont 150 000 -, leur origine
paysanne, l'instauration de la paroisse, l'importance de la famille élargie
qui fait que «le chômage n'est pas une honte, mais une calamité
partagée»). Le film donne aux Italiens, en quelque sorte, une
existence officielle dans la communauté montréalaise.
Il s'en dégage pourtant un caractère superficiel agaçant.
Dans le choix de son traitement, Carle exclut bien des possibilités
d'approfondissement : ne parler que d'un dimanche, c'est exclure la semaine,
donc le monde du travail, qui n'est qu'évoqué dans le commentaire
(construction, restauration). Il escamote ainsi tout le problème «voleurs
de jobs» habituellement incontournable dès qu'il s'agit d'immigration
et qui est souvent la première cause du racisme. Ne pas interviewer
les Italiens, c'est laisser ignorer s'ils parlent français; or, ils
commencent déjà à avoir la réputation de s'assimiler
à la société anglophone (les événements
de Saint-Léonard ne sont pas très loin).
Carle laisse aussi de côté la question pourtant essentielle
de la relation entre cette communauté, bien visible par ses institutions,
et les Canadiens français, pour qui c'est déjà une question
cruciale. La seule indication précise, c'est l'apparition de zouaves
pontificaux dans la procession religieuse, «fournis par une paroisse
canadienne-française», dit le commentaire. Dans son film sur
la communauté juive de Montréal, Fernand Dansereau donnait
peut-être la parole surtout à des élites, mais il abordait
cette question de front - avec des interlocuteurs juifs parlant français
- et militait expressément pour l'acceptation des différences
et pour un rapprochement entre les groupes. Dans Dimanche d'Amérique,
les Italiens restent des étrangers, peut-être sympathiques,
religieux et amateurs de sports (spectateurs) comme les Québécois,
fournisseurs de pizzas et de spaghetti, mais des étrangers tout de
même. Carle a-t-il voulu délibérément créer
cette perception? Par sa photographie de style direct et sa volonté
de dresser un portrait sociologique d'une communauté montréalaise
importante, Dimanche d'Amérique renvoie au courant important
de l'«album», typique du cinéma de la Révolution
tranquille. Mais il aboutit davantage à son exclusion qu'à
son accueil. Au mieux, il concède aux Italiens une place folklorique
dans un cadre à ne pas transgresser. Presque la même, en fait,
que celle accordée aux Indiens dans presque tous les films où
ils sont présents (il n'est pas donc étonnant de découvrir
le nom d'Arthur Lamothe au générique). Par là, il reflète
l'ethnocentrisme des années 60, tendance par laquelle les Canadiens
français sont en train de «fortifier» leur identité
et de la transformer en «québécoise».
Bibliographie
1. BONNEVILLE, Léo, «Entretien avec Gilles Carle»,
Séquences, 44, février 1966, p. 32.
2. DAUDELIN, Robert, Vingt ans de cinéma au Canada français,
1967, p. 35.
3. HOULE, Michel et Carol FAUCHER, Gilles Carle, Cinéastes
du Québec, 2, réédition, 1976, p. 15, 21, 31.
4. PAGEAU, Pierre, dans BERUBE, Rénald, Yvan PATRY et autres, Le
cinéma québécois : tendances et prolongements, 1968,
p. 93.