L'Office du film du Québec présente Le dossier Nelligan. Un film de Claude Fournier assisté par Marie-José Raymond. Musique : François Dompierre. Interprète : Christine Charbonneau. (Le président) Paul Hébert. (L'avocat général) François Tassé. (L'avocat spécial) Luc Durand. [Générique de fin] Production de l'Office national du film du Québec exécutée par les Films Claude Fournier. Remerciements : la Bibliothèque nationale, l'hôpital Saint-Jean-de-Dieu, la Galerie du Siècle, messieurs Gilles Corbeil et Yves Garon. Producteur délégué : Raymond-Marie Léger. © Office du film du Québec. 1968.
Tournage : A l'automne 1967 et à l'hiver 1968, à Montréal
Coût : 24 979 $
Copie : Archives nationales du Québec, Cinémathèque
municipale de Montréal
Ce qu'on en a dit :
Protestation contre Le dossier Nelligan adressée au ministère
des Affaires culturelles : Un jeune poète de 18 ans, Emile Nelligan,
a eu cette année le malheur de tomber dans les pattes d'un potineur,
cinéaste sans morale et sans éthique, plus soucieux de gracieusetés
de montage syncopé et de crocs-en-jambe indécents à
ses interviewés, que de vérité historique complète
et de respect pour tout être humain, en particulier s'il s'agit d'un
poète maudit et d'un homme dont l'esprit s'effondra.
Ce qui est inacceptable aussi, c'est que Claude Fournier n'ait rien pu trouver
de mieux pour parler d'Emile Nelligan et son époque que ce procédé
douteux du procès en justice, pire encore qu'un procès, puisqu'il
a commandé à des comédiens déguisés en
juge et en avocats des mines et des moues insupportables de fausseté,
à partir desquelles il a joué celui à qui on ne la fait
pas.
Nous reconnaissons à M. Claude fournier le droit de ne pas aimer
la poésie, de mépriser Emile Nelligan, de devoir accepter pour
«une poignée de dollars» des sujets qu'au fond il n'aime
pas, mais c'est aussi notre droit de dénoncer cette entreprise sinistre
parce que superficielle qui a été la sienne, le manque de rigueur
du ministère qui a payé ce film coûteux, comme c'est
encore notre droit de nous porter à la défense d'un poète
maudit, victime après sa mort de ce qu'il faut bien appeler un vicieux
qui n'a pas d'excuses. Car Claude fournier n'a pas le choix, ou il était
mal intentionné, ou il est d'une bêtise que même ses amis
ne soupçonnaient pas. Dans le premier cas, il mérite le mépris.
Dans le deuxième, il est bien à plaindre.
Pour toutes ces raisons, les soussignés demandent :
Que ce film soit retiré de la circulation;
Que le dossier Nelligan qui reste à faire soit confié à
un cinéaste qui aime la poésie, qui respecte Emile Nellgian
et à qui il ne soit pas nécessaire de rappeler qu'il est gênant
pour quiconque de voir un tribunal de comédie se pencher sur un poète
mort.
Ont signé : Gérald Godin, Jacques Godbout, Pierre Maheu, Marcel
Carrière, André Pâquet, Louis Portugais, Guy L. Coté,
Brigitte Sauriol, Werner Nold, Denys Arcand, Alain Dostie (et plusieurs artistes
d'autres disciplines). (1)
Claude Fournier : Ensuite j'ai fait ... Nelligan. Ca a été une bien triste expérience pour moi parce que j'ai mis pas mal de coeur et de sincérité à ça et j'ai dû me fourrer parce qu'il y a même des gens qui ont signé des pétitions contre le film. Sauf que moi, j'ai un côté baroque et je pense que je ne sais pas encore comment bien le structurer, bien l'exploiter. Je pense que dans Le dossier Nelligan, cette baroquerie-là a insulté les gens et leur a fait croire que j'insultais le sujet. Ce n'était pas le cas! Moi, je ne suis pas un intellectuel. Les gens peuvent bien décider que ça démystifie. Mais, au fond, si tu me demandes qu'est-ce que c'est que «démystifier», je vais te répondre, très honnêtement, que je ne le sais pas au juste. Je suis un «manuel» du cinéma et je ne pense pas beaucoup. Je reprends des éléments et je les structure, je les mets ensemble. Si après ça, ça devient une démystification et que c'est une qualité, bien bravo! Si ça devient une démystification et que tout le monde pense que je me suis fourré, bien, je me donne des coups de pied dans le cul. Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse. Dans Le dossier Nelligan, cette baroquerie, je pense, a surpris les gens. Je mettais plein de hors-d'oeuvre pour faire une assiette qui aurait l'air de l'époque de Nelligan. Je pense que ça n'a pas dû marcher! (3, p. 166)
Analyse
Résumé : Comme répondant à de fictifs avocats traitant du dossier Nelligan devant un juge mandaté par le ministère des Affaires culturelles, des personnes ayant connu ou étudié spécialement Emile Nelligan (1879-1941) témoignent en interview. Après un résumé de la biographie du poète accompagnée de photographies, on y entend Luc Lacoursière de l'Université Laval qui a réalisé une édition critique de l'oeuvre; Béatrice Hudon-Campbell, sa cousine; son neveu, le professeur Gilles Corbeil; le psychiatre Guillaume Lahaise qui l'a connu à l'hôpital; le docteur Gilles Paul-Hus qui essaie d'interpréter sa maladie; le comédien Camille Ducharme qui était allé le visiter. Pour finir, des poètes modernes évaluent l'oeuvre: Gaston Miron le juge important, Michel Beaulieu ne voit qu'une oeuvre très mineure et surfaite et ne lui reconnaît qu'une bien petite place dans les anthologies. Pendant ce temps, dans une classe d'adolescentes, on admire le caractère bien vivant de ses textes. C'est Alfred Desrochers qui a l'avant-dernier mot, rappelant son ami Louis Dantin, le premier éditeur de Nelligan, et faisant l'éloge du poète lors du dévoilement d'un monument en son honneur en 1966. Le dernier mot appartient au fictif juge qui ne prononce aucune autre sentence que celle de l'invitation à le lire.
Sujets et thèmes : Nelligan, poésie, littérature, langue, nationalisme, bilinguisme, schizophrénie, Luc Lacoursière, Camille Ducharme, Gaston Miron, Michel Beaulieu, Alfred Desrochers, Marc Gélinas, chanson, hôpital psychiatrique, Saint-Jean-de-Dieu (Louis-Hippolyte-Lafontaine), thérapie, censure.
Traitement : Claude Fournier sait que toucher à Nelligan équivaut
à ouvrir le dossier de la maladie mentale et à faire le procès
de l'institution hospitalière québécoise. C'est pourquoi
il adopte directement la forme d'un procès fictif pour recueillir
des témoignages. Il le fait maladroitement, réalisant d'abord
les interviews, puis filmant en studio. Seuls devant un rideau, deux avocats
et un juge en toges posent les questions correspondant au matériel
préenregistré. Le procédé fonctionne mal, ses
ficelles étant par trop évidentes. Une chanson de style rock,
avec une Christine Charbonneau en gros plan et maquillée presque caricaturalement,
ouvre le film sur un malaise. Les minutes suivantes, avec la narration de
la biographie officielle de Nelligan accompagnée de photos, apportent
les informations essentielles pour bien situer le sujet. Beaucoup d'autres
photos sont aussi apportées par la suite. La mise en scène
qui suit devient vite lassante, sauf quand les plaideurs, en lisant des poèmes
ou des extraits, font intervenir Nelligan lui-même. Les interviews
sont filmées en plans rapprochés, sans aucune originalité.
Les comédiens récitent des textes dans auxquels ils ne semblent
pas croire beaucoup.
En plus des témoignages, comme pour élargir son sujet et le
situer plus universellement, Fournier fait défiler périodiquement
au bas de l'écran une série de citations venant aussi bien,
mode oblige, de Réjean Ducharme que de Mao-Tsé-Tung (voir en
fin d'analyse quelques-unes de ces citations). Outre que le procédé
détourne l'attention de ce que contient la narration principale, il
a beaucoup l'air d'un jeu gratuit. Car le spectateur n'a aucunement le temps
de noter ces citations et de réfléchir sur leur rapport avec
le sujet principal.
Contenu : L'artifice du procès de Nelligan se découvre
bien superficiel : l'avocat sympathique tente de montrer qu'il fut un génie
et un grand poète; l'autre veut simplement rappeler qu'il ne faut
pas tomber dans la sensiblerie en considérant une oeuvre et qu'il
faut plutôt poser la question, à laquelle lui-même sait
qu'il n'y a aucune réponse : est-ce la poésie qui a amené
la maladie ou est-ce la maladie et son tragique destin qui ont créé
le poète et sa réputation? Le juge vient clore le dossier en
souhaitant que le public y ait trouvé des raisons de plus pour lire
Nelligan, «le premier qui ait tenté chez nous l'essai d'un art
indépendant et national», affirmation évidemment un peu
grosse.
S'il y a procès dans ce film, c'est celui de l'institution psychiatrique
qui n'a pas su soigner et rendre à sa société un malade
comme Nelligan qui aurait très bien pu y fonctionner. Par là,
le film renvoie directement aux luttes amorcées dans les années
60 pour désinstitutionnaliser la maladie mentale et l'analyser dans
ses rapports avec le contexte social.
Il y a aussi procès de la notion de bilinguisme. Nelligan est enfant
d'un Irlandais unilingue anglophone et d'une Canadienne française.
Cette situation est jugée de soi schizophrénique ou psychopathologique
à divers plans car elle impose des choix (mère contre père,
ou vice-versa) toujours douloureux. Peut-être un film n'est-il pas
le meilleur lieu pour analyser une telle question en profondeur, mais il
peut la lancer avec fracas dans l'actualité. C'est ce que fait Le
dossier Nelligan et dans le contexte de 1967, l'allusion à la
question nationale paraît ici évidente.
Ce n'est toutefois pas cette intervention dans le débat national
qui choque les quelque quarante personnalités du monde des arts signataires
de la pétition qui ne demande rien de moins que la censure de ce film
(le geste étonne d'autant plus que c'est, à ma connaissance,
le seul cas où des cinéastes réclament la censure officielle
d'un collègue). Mais pour elles, la «vérité historique
complète et le respect pour tout être humain» sont en
jeu; le traitement accordé à Nelligan, les «crocs-en-jambe
indécents aux interviewés» en plus des défauts
évidents du film, dépassent les bornes. Ces raisons apparaissent
bien peu convainquantes, quelle que soit l'opinion qu'on ait du film (toute
la critique a trouvé son traitement mal foutu). Car ce n'est ni la
première ni la dernière fois que la «manipulation»
d'interviews dans un documentaire porte à controverse, et elle n'est
pas pire ici que dans bien des films célèbres pour leur «vérité».
L'ensemble du portrait de Nelligan n'a rien de vraiment iconoclaste. Les
citations n'ont rien de plus choquant que celles que l'on trouve dans les
films de Groulx ou de Lefebvre; la plupart représentent même
(celle de Mao, Ducharme, etc.) ce qui est considéré le plus
progressiste au sujet des rapports entre l'art et la société.
A vrai dire, sauf pour la raison non avouée de leur sensibilité
au sujet du nationalisme, que Fournier traite à la blague, comme il
le fait dans Du général au particulier, je ne trouve
aucune raison valable à l'indignation exprimée.
Ce film mineur, pas très réussi esthétiquement, provoquant
une réflexion sur l'éthique de la manipulation des interviews
dans le cinéma direct et s'éclatant en plusieurs sujets reflète
assez bien le bouillonnement culturel de la fin de la période analysée.
Il révèle de profondes divisions à l'intérieur
du milieu du cinéma, annonce la querelle prochaine entre les tenants
du cinéma accrocheur et commercialement rentable et ceux du cinéma
d'auteur.
Quelques citations du film :
Nelligan était victime de la noirceur, de la crasse d'âme, de l'impuritude. Réjean Ducharme
Ce n'est pas ma faute si je suis semblable à un champignon malsain et qui empoisonne celui qui le goûte. Frédéric Chopin
Qui veut voler par les mains et bouches des hommes doit longuement demeurer en sa chambre. du Bellay
Dans le monde d'aujourd'hui, toute culture, toute littérature et tout art appartiennent à une classe déterminée et relèvent d'une ligne politique définie. (...) Il n'existe pas, dans la réalité, d'art pour l'art, d'art au-dessus des classes ni d'art qui se développe en dehors de la politique ou indépendamment d'elle. Mao-Tsé-Toung
L'homme qui ne s'abandonne pas à l'espoir n'atteindra jamais l'inespéré, qui est impénétrable et inaccessible. Héraclite
Bibliographie
1. ___________ «Pétition contre Le Dossier Nelligan »,
Le Devoir, 16 mai 1969.
2. BONNEVILLE, Léo, Séquences, 57, avril 1969, p. 55-59.
3. LAFRANCE, André avec la collaboration de Gilles MARSOLAIS, Cinéma
d'ici, 1973, p. 166.
4. NADON. Claude et André MAJOR, «Fallait-il tuer ce mythe?»,
Le Devoir, 22 février 1969.
5. PERREAULT, Luc, La Presse, 1er mars 1969, 15 mai 1969.
6. TURNER, D. John, Index des films canadiens de long métrage,
1913-1985, 1986, p. 77.
7. WALSER, Lise, Répertoire des longs métrages produits
au Québec, 1960-1970, p. 56.