Canada. L'Office national du film présente Félix Leclerc,
troubadou. Avec le concours de Monique Leyrac (diseuse), Dorothy Weldon
(harpiste) et de «Dedouche» et Martin Leclerc. Réalisation
: Claude Jutra. Images : Michel Brault. Son : Michel Belaïeff. Régie
: Robert Baylis. Montage : Camille Adam. Mixage : Ron Alexander. Trame sonore
: Bernard Bordeleau. Directeur de production : Léonard Forest. Directeur
du montage : Victor Jobin. [Générique de fin] Une production
de l'Office national du film. Canada. MCMLVIX. Tournage : Du 2 novembre
au 5 décembre 1958, à Vaudreuil
Coût : 19 538 $
Copie : ONF, Cinémathèque municipale de Montréal
Ce qu'on en a dit:
Léonard Forest: Les films (de «Profils et Paysages»)
prendraient pour sujet un certain nombre de personnalités québécoises
dans les divers domaines de l'activité humaine. Une entrevue filmée
- de durée en principe illimitée, car la pellicule ne coûtait
pas cher à l'époque - essayerait de capter le personnage dans
sa plus vive spontanéité et, si possible, dans sa véritable
intimité. Ce serait le point de départ et, pour ainsi dire,
le «moteur» d'une construction qui viserait à situer l'écrivain,
l'industriel, l'historien ou l'homme de science dans ses paysages géographiques,
politiques, culturels ou «intérieurs». Enfin, au lieu
de s'ériger en juge ou en historien-classificateur, le cinéaste
mettrait ses talents au service de la subjectivité du personnage choisi,
essayant de le raconter de l'intérieur de sa propre perception de
lui-même et de son oeuvre. (...)
Le choix éventuel des personnalités marquantes découla
des goûts et des affinités des cinéastes. (...)
Alors que plusieurs des sujets se prêtèrent d'emblée
et parfois avec empressement à l'entrevue-fleuve, j'ai des raisons
de croire que Félix Leclerc préférait garder un certain
contrôle sur ses éventuelles spontanéités. C'est
pourquoi cinéaste et personnage firent ensemble un travail détaillé
et méticuleux de scénarisation. Les entrées et les sorties
du troubadour, dans ses divers paysages, seraient prévues. Ses souvenirs,
ses sentences, ses aveux seraient dialogués. Et surtout, le monde
onirique de ses chansons seraient évoqué par toutes les magies
de la mise en scène et les artifices du montage. Même, une amie
et interprète privilégiée, animerait de sa présence
et de sa voix, ces belles chimères : Monique Leyrac. Donc, une démarche
très spéciale. Félix Leclerc allait participer de manière
active à ce portrait de lui. Mais je crois bien que cette collaboration
amicale, cette coscénarisation, ce portrait de Félix Leclerc
par lui-même, je pense que cela plaisait assez au tempérament
cinématographique de Claude Jutra. Lui à l'écriture
impeccable sur papier quadrillé, aux dessins précis dans un
découpage très ordonné, il ne semblait pas souhaiter
que le produit final doive quoi que ce soit au hasard, du moins un hasard
extérieur à sa propre intention. Mais on sait que Claude maîtrisait
déjà de façon intime toutes les gammes du langage cinématographique
et qu'il pouvait se permettre de composer son tableau touche par touche.
Ainsi, certains artistes atteignent au maximum de spontanéité
par le maximum d'artifices.(1, p. 18)
Analyse:
Résumé: Par un bel après-midi froid d'hiver, Félix Leclerc accueille chez lui, à Vaudreuil, une équipe de cinéastes venus faire son portrait. Il leur fait visiter sa ferme, sa maison, le bureau où il travaille et où il amasse ses souvenirs; puis il leur explique sa méthode de travail, chante quelques créations récentes, dont une avec Monique Leyrac. En fin de soirée, l'équipe repart.
Thèmes: Félix Leclerc, Monique Leyrac, chanson populaire, enfant unique, campagne, hiver, cinéma et techniques, nature, poules, fête, philosophie, culture populaire, milieu artistique.
Traitement: Sauf pour quelques plans, Félix est tout le temps en scène. Il est filmé surtout en plans taille et épaules lorsqu'il chante; plans fixes (comme souvent chez Brault, la caméra ne bouge que si l'action ou le sujet le requiert) pour mieux fixer l'attention sur les chansons. Félix parle aux cinéastes dont on voit des parties du corps, mais pas les visages (cadrages précis), et qui sont surtout hors champ; il les invite même à passer à table, mais là la caméra fait un beau travelling pour se retirer discrètement (fait penser à celui des Ordres lors de la scène où Clermont mange son sac de «chips» avec son coca-cola et pleure) et un fondu au noir suit. En voix off, Félix parle aux spectateurs pour se moquer un peu des cinéastes et de la quantité de leur équipement ou bien des aspects de mise en scène; il leur fait aussi des clins d'oeil complices. Le récit est structuré en une seule journée, même si Félix blague sur le fait que les cinéastes sont chez lui depuis trois jours, et comporte deux scènes d'illustrations oniriques de chansons, la première au ton réaliste et la seconde au ton surréaliste (quoique ici, l'image se fait trop directement représentation des mots de la chanson).
Contenu : Une première surprise, c'est que presque aucun auteur
ou analyste ne parle de ce film. Les monographies «Jutra» des
dictionnaires le mentionnent à peine. Si on le retrouve en index de
quelques ouvrages historique, c'est seulement pour signaler sa présence
dans une énumération. De toutes les sélections de films
représentatifs, seul le film Cinéma, cinéma
de Carle et Nold le retiennent. Pourtant, il est toujours présent
au catalogue de l'ONF. Il m'apparaît tout aussi étonnant que
Gilles Marsolais n'en dise mot dans ses études sur le direct.
Félix Leclerc, troubadour est réalisé en
1959 au moment où l'on parle de plus en plus de «cinéma-vérité».
Formellement, il a toutes les apparences du documentaire oneffien traditionnel,
mais déjà il intègre une bonne partie de ce qui deviendra
la facture du cinéma direct : une caméra qui ne se dissimule
pas, mais au contraire dévoile son jeu et se fait participante à
l'action; le cinéaste bien présent hors champ; l'interview
(même si cette intervention de Monique Leyrac fait très mise
en scène); la parole ou le clin d'oeil complice adressés directement
aux spectateurs; les mouvements de caméra utilisés seulement
si la mise en scène les imposent (quand Félix chante, la caméra
ne se met pas à virevolter pour lui regarder le derrière de
la tête...). De plus, avec ce jeu de la moquerie de Félix au
sujet des «tonnes d'équipement» des cinéastes et
du dévoilement de la mise en scène («mes poules en sont
à leur cinquième repas de la journée à cause
de ce tournage», «Monique est derrière la porte et attend
le signal du régisseur», etc.), il m'apparaît un des exemples
les plus réussis du passage du documentaire traditionnel au direct.
Il manifeste, en plus d'une grande fascination pour les techniques du cinéma,
une grande habileté à utiliser ce langage pour l'expression
personnelle.
La longue citation du producteur Léonard Forest résume bien
le sens du projet de ce film. Autant Jutra aimait contrôler et mettre
en scène tous les «hasards» possibles lorsqu'il faisait
du documentaire, autant Félix Leclerc tenait à bien soigner
son image. On comprend que les deux créateurs aient eu du plaisir
à réaliser ce qui a tout l'air d'un «autoportrait»,
puisque c'est toujours Félix qui mène le jeu, invitant les
cinéastes à faire ceci ou cela; les séquences d'illustration
de deux chansons sont toutefois bien de Jutra, surtout celle de Bozo avec
son ton onirique.
Dans un film consacré à un chansonnier, on s'attend évidemment
à entendre des chansons. Un peu plus du tiers du temps leur est consacré,
avec quatre chansons complètes et quelques extraits. C'est sans doute
trop peu pour l'amateur inconditionnel de Félix, mais un peu trop
pour celui qui n'apprécie que peu le genre, surtout que les deux premières
sont en plans fixes. L'appellation de «troubadour» du titre a
de quoi surprendre. D'abord, elle n'a qu'un rapport lointain avec les définitions
des dictionnaires, mais elle peut quand même exprimer le sens que Félix
imprime à son métier : chanter une poésie lyrique simple
pour le monde ordinaire. D'autre part, avec sa grande maison, son poulailler
et sa grange, le poète exprime peut-être très bien son
amour de la nature, mais il ne semble plus très disponible à
prendre la route. Dans l'ensemble, il s'y révèle un habile
conteur, bon communicateur avec le public.
La séquence de la conversation avec Monique pour répondre
à un supposé questionnaire sur la valeur de la chanson - scène
qu'on pourrait titrer «défense et illustration de la chanson
populaire» - illustre bien le sens que Félix donne alors à
son métier. A ce moment de sa carrière, il insiste sur la
valeur poétique et sociale de la chanson, il en fait un véhicule
important de «philosophie, fantaisie, amour». Ce n'est qu'une
dizaine d'années plus tard qu'il en fera aussi un outil de luttes
politiques.
Ce que Félix dit de la chanson correspond-il au rôle que Jutra
assigne au cinéma à ce moment de sa carrière? Il me
semble que oui, puiqu'il se met au service de la parole du poète pour
en étendre la diffusion auprès de toutes les couches de la
population. De plus, la facture même du film indique un désir
d'utiliser les ressources les plus efficaces et les plus séduisantes
du langage cinématographique. Avec sa mise en scène comme avec
ses illustrations des chansons, Jutra n'exprime rien de plus que ce que Félix
veut bien révéler de son univers. On peut s'étonner,
d'ailleurs, que le cinéaste n'interroge pas le chanteur, lui qui a
beaucoup voyagé et connu bien d'autres valeurs, sur ce qui se discute
de plus en plus dans les milieux artistiques et intellectuels: la religion,
le mariage, les grosses familles, la politique nationale du moment, le statut
de l'artiste, etc.
Avec Félix Leclerc, troubadour , nous avons un portrait chaleureux
qui vient enrichir l'«album de famille» en lui ajoutant le cousin
qui, non seulement réussit à s'imposer localement comme artiste,
mais a su conquérir outre-Atlantique une notoriété dont
on peut tous être fier. C'est un film de revalorisation de la culture
populaire locale, culture qui en vaut bien d'autres.
Bibliographie:
1. FOREST, Léonard, «Claude Jutra portraitiste», Copie zéro, 33, 1988, p. 18.
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