Femme-image, La
16 mm, n. & b., 35 minutes, 1960
(générique incomplet, tiré du Dictionnaire
de Houle et Julien)
Réalisation, production, commentaire, image et montage : Guy Borremans.
Scénario : Jean Bertrand, Guy Borremans, Jean Faucher. Musique : Bobby
Jaspar, René Thomas. Narrateur : Maurice Dallaire. Interprètes
: Roger Blay, Marthe Mercure, Pascale Perreault, Monique Valier, Jean Bertrand,
Jean Faucher. Collaboration : Yves Gélinas.
Tournage : Juin 1959, à Montréal et Oka
Coût : 2 500 $
Titre de travail : Quel est ton visage?
Copie : Cinémathèque québécoise
Ce qu'on en a dit :
Jean-Claude Pilon : Par son traitement de l'image, le long monologue intérieur
qu'il prête à son protagoniste, par le sujet dont il traite,
Guy Borremans a réalisé un film délibérément
poétique, d'une subjectivité aiguë, et dans lequel on
chercherait en vain les clartés trop universelles. La première
partie du film se déroule en un rythme plutôt lent. C'est l'écheveau
emmêlé des rêves, des désirs du personnage central
dans sa recherche claire-obscure afin de découvrir le visage aimé
dont la courbe lui échappe sans cesse, par-delà les barreaux
de sa prison morale. Prisonnier, il l'est d'abord de lui-même, de ses
complexes et ses inhibitions, devant une société qu'il abhorre
parce qu'elle vient constamment «obscurcir sa vue». Cette société
est symbolisée ici par l'élément-obstacle du sempiternel
échiquier de chaque côté duquel s'affrontent très
correctement deux jeunes [sic ] messieurs vêtus selon l'archi-conformisme
de leurs grands-pères. (...)
Que dire de cette longue quête-à-l'amour? Qu'elle est trop maladivement
subjective pour nous rejoindre vraiment, mais qu'il est par ailleurs impossible
de ne pas reconnaître le ton d'authenticité qui se dégage
de ce monologue intérieur où le «je» occupe toute
la place. Là où nous aurions voulu entendre un cri, ce n'est
qu'une longue plainte étouffée qui frôle à chaque
pas la complaisance. L'obsession amoureuse du personnage central (Roger Blay)
nous touche peu ou pas car elle s'arrête aux contours du visage, aux
seins, au sexe, jamais elle ne dépasse l'épiderme. L'acteur
est d'ailleurs mal mis en scène... le réalisateur n'arrive
pas à lui tirer la moindre expression spontanée, il ressemble
trop souvent à un robot mû à distance. Qu'on ajoute à
cela la sensualité de son visage et l'on sent poindre la veulerie.
C'est dommage, car les trois personnages féminins, au contraire, sont
excellemment dirigés. Leur beauté, leurs yeux, leurs expressions
nous touchent. (...)
On aura compris, je pense, que si les qualités de fond de La femme-image
sont infiniment discutables, encore que sincères et respectables,
la maîtrise d'ensemble et les réussites fréquentes de
son expression formelle en font une oeuvre de premier plan tant dans le contexte
du cinéma canadien indépendant que dans celui de toute notre
production artistique en général. Que l'on soit capable désormais
de s'exprimer librement dans un lan-gage cinématographique aussi bien
assimilé, voilà qui est encourageant! C'est là un second
motif, s'il en est besoin, d'aller voir ce film à tout prix. (4, p.
20, 21, 22)
Michel Houle et Alain Julien : Poème cinématographique sur
la solitude, le désir et l'amour, La femme-image occupe une
place à part dans la production québécoise. D'abord,
par ses allures surréalistes; surréalisme qui lui donne un
incontestable air de parenté avec une certaine «avant-garde»
française des années 1920, mais qui n'a guère inspiré
les cinéastes d'ici, si ce n'est le Bonnière d'Amanita Pestilens.
Ensuite, par son «érotisme ésotérico-poétique
à la Lo Duca» comme l'a si bien dit Denys Arcand. (...)
Diffusé d'abord par son auteur puis intégré au circuit
des ciné-clubs alors très actifs, La femme-image
a choqué, provoqué, bousculé quelques tabous. Il a contribué,
avec d'autres films à prouver que le cinéma oneffien n'était
pas le seul cinéma possible ici. (2, p. 101, 102)
Michel Euvrard : Il réalise seul en 1959 un court métrage expérimental,
La femme-image, tout à fait insolite au Québec à
cette date. Sa fréquentation des automatistes ou ses origines belges
y sont peut-être pour quelque chose, mais Borremans renoue, avec ce
film, avec l'avant-garde européenne des années vingt, dadaïste
et surréaliste (La coquille et le clergyman, G. Dulac, 1927,
cm; Un chien andalou, L. Buñuel, 1928; L'âge d'or,
L. Buñuel, 1930), la peinture d'un Paul Delvaux et, par-delà,
avec le fantastique flamand. On y retrouve aussi la marque de Sade : provocation,
humour noir, vagues de rêve, érotisme et amour fou. (1, p. 55)
Analyse
Résumé : Dans sa vieille maison, dans une campagne morte, un
jeune homme rêve en regardant des photos de femmes tirées de
magazines. Deux hommes âgés arrivent et s'installent pour une
partie d'échecs; ils reviendront en leitmotiv tout au long du film.
Trois belles jeunes filles évanescentes apparaissent successivement
au jeune homme et l'entraînent dans les champs et finalement en ville.
La dernière lui donne un révolver avec lequel il fait disparaître
les joueurs d'échecs. C'est l'amour fou avec elle en roulant dans
l'herbe des champs.
Sujets et thèmes : Amour fou, échecs, opposition ville-campagne,
surréalisme, nudité, rêve.
Traitement : Il s'agit ici d'une fiction de type expérimental. Des
images muettes sont accompagnées d'un texte soliloque parlant de liberté
et de beauté (malheureusement souvent inaudible) et d'une musique
de jazz. Des gros plans, et même de très gros plans des yeux
du jeune homme placent souvent le spectateur en caméra subjective,
le forçant à entrer dans son regard. Les images sont cadrées
avec un souci de photographe, mais les éclairages naturels donnent
le plus souvent des teintes ternes. L'atmosphère relève continuellement
de l'étrange et de la stylisation; la succession des scènes
n'obéit presque jamais à la chronologie et cherche l'effet
surréaliste et symbolique.
Contenu : Ce petit film d'amateur (au meilleur sens du terme) est assez unique
dans le cinéma de cette période. Il n'y a au fond que L'homoman
de Jean Pierre Lefebvre, réalisé 5 ans plus tard, qui se situe
dans la même veine esthétique et qui en reproduise plusieurs
éléments thématiques.
Borremans produit et réalise La femme-image avec quelques
amis cinéphiles et amateurs d'art. Il ne veut rien faire d'autre qu'un
exercice de caméra et de montage surréaliste dans la lignée
des premiers films de Buñuel. Il y réussit assez bien. On pourrait
discuter longtemps sur la valeur des mimiques (plutôt maladroites)
du comédien principal — et partant de la direction d'acteurs — mais
le jeu cinématographique ne se situe pas sur ce plan : il se retrouve
surtout dans les cadrages, les mouvements de caméra et le montage.
Là on peut parler vraiment de plaisir à composer des scènes
évocatrices qui se jouent de l'espace et du temps. C'est l'intérêt
principal du film.
Au moment de sa «sortie», qui n'eut jamais rien d'officiel, le
film n'étant montré que dans le réseau des copains et
des cinéphiles, il prenait un petit caractère de «fruit
défendu» surtout à cause d'une scène de nudité
intégrale (bien anodine selon les critères d'aujourd'hui).
Le plus important demeurait toutefois le fait qu'il exprimait une volonté
de création libre et d'exploration totale de l'imaginaire. Par sa
forme, il se démarquait assez radicalement du courant dominant du
cinéma québécois engagé dans le cinéma
direct. Par sa thématique d'amour fou, de libération de la
sexualité, de lutte contre l'autorité aliénante des
«joueurs d'échecs» (prendre ce mot au sens strict) et
de passage de la campagne à la ville, il renvoyait toutefois à
des éléments dominants de l'imaginaire filmique de son temps.
Bibliographie
1. EUVRARD, Michel, dans COULOMBE, Michel et Marcel JEAN, Dictionnaire
du ci-néma québécois, 1988, p. 55.
2. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois,
1978, p. 101.
3. MARSOLAIS, Gilles, Le cinéma canadien, 1968, p. 50.
4. PILON, Jean-Claude, Objectif, 1, octobre 1960, p. 20-22.
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